Pertinence pour notre époque

La dimension contemplative de la Nouvelle Évangélisation :
La méditation chrétienne dans l’Église dans un monde séculier

Laurence Freeman OSB

L’appel à une Nouvelle Évangélisation ouvre, nous l’espérons, de nombreuses possibilités à un renouvellement de l’influence de l’Église, qui est le premier témoin du sens et du message du Christ à notre époque. Afin de réduire l’écart grandissant entre l’Église et le monde séculier, je propose ici de mettre un accent plus manifeste sur la dimension contemplative de la foi en vue de l’évangélisation de la culture contemporaine.

Cette mise en valeur de la dimension contemplative de la Nouvelle Évangélisation par l’enseignement de la prière contemplative découle de la tradition monastique à laquelle j’ai été formé comme moine bénédictin, et aussi de la part que j’ai prise au travail de la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne au cours des 35 dernières annéesi.

La simplicité

« … L’Église, née pour évangéliser, découvre dans la contemplation une source profonde d’énergie pour proclamer l’Évangileii »

La culture moderne est souvent d’une complexité autodestructrice ; aussi aspire-t-on, en contrepartie, à la simplicité. Ce besoin de simplifier la vie, tant intérieure qu’extérieure, fait partie intégrante de la quête spirituelle de notre époque, une quête que beaucoup entament et poursuivent loin des sources traditionnelles de la sagesse ; et c’est souvent une recherche tristement superficielle. Pourtant, la tradition mystique chrétienne nous transmet une expérience de simplicité qui est également profonde et authentique. Pour saint Thomas d’Aquin, la contemplation est la « jouissance simple de la vérité et Dieu lui-même est ‘’infiniment simple’’». Fidèle à cette intuition, la tradition monastique de l’Église primitive a développé des approches à la fois simples et pratiques de la prière contemplative. Elles respectaient l’équilibre nécessaire entre Marthe et Marie, autrement dit entre le cataphatique et l’apophatique. Il y avait ainsi une double incitation, d’une part, à la lectio divina et à la liturgie, et, d’autre part, à la contemplation par une pauvreté d’esprit radicale dans laquelle, à certains moments de prière, « toutes les richesses de la pensée et de l’imagination » sont abandonnées avec amour dans le silence de la foiiii. La méditation peut devenir complexe et irritante quand son aspect mental n’est pas compensé par la simple et pure prière du cœur. Mais si l’intégration du mental et du cœur est restaurée dans la vie de prière, les deux formes de la méditation, la prière discursive et la prière non-discursive qui « laisse les pensées de côté » dans l’immobilité et le silence (hesychia), se conjuguent pour former une puissante voie spirituelle. La foi s’éveille. On découvre l’amour. Dieu se révèle. « Le commencement, c’est la foi, la fin, c’est l’amour et l’union des deux, c’est Dieuiv. » Mais la simplicité, bien que séduisante et désirable, n’est pas facile.

La technique et la discipline

« Le Synode peut aussi prendre en compte le phénomène de la sécularisation, en reconnaissant son influence à la fois positive et négative sur le christianisme, et les défis qu’il adresse à la foi chrétienne »

De nos jours, beaucoup de « spiritualités séculières » et de méthodes orientales de méditation enseignent des techniques pour calmer le mental, diminuer le stress et améliorer le bien-être. Elles promettent des bienfaits physiques et psychologiques qui sont devenus l’objet de recherches scientifiques approfondies. Il ne fait pas de doute que ces bienfaits sont réels, mais il reste à explorer la dimension spirituelle de ces formes pragmatiques, expérientielles, de ce que l’on appelle – de façon souvent assez vague – « méditation ».

Beaucoup de ceux qui cherchent un soutien pour affronter les difficultés de la vie moderne témoignent de ces bienfaits. Par la suite, ils sont souvent « surpris par la joie » et s’éveillent aux premières étapes du chemin spirituel de la foi. Ils passent ainsi de la technique à la discipline. À la place des bienfaits naturels, ce sont les fruits spirituels qui retiennent désormais leur attentionv. Les bienfaits naturels de la contemplation sont finalement reconnus comme le signe que la grâce agit sur la nature.

Avec l’ouverture à la dimension spirituelle que produit la simple prière contemplative, des concepts tels que l’état de disciple ou la discipline, et l’idée même de Dieu, prennent un sens plus profond. La façon d’envisager des aspects autrefois rejetés de sa tradition religieuse se renouvelle. En même temps, il devient clair également que la contemplation n’est pas le résultat d’une technique bien maîtrisée mais de la grâce.

La méditation est, bien sûr, une ascèse et contribue en ce sens au travail à faire pour s’ouvrir pleinement à la grâce dont la graine est semée dans notre cœur par la grâce du baptême (et même en vertu du fait d’être créé à l’image de Dieu).

La prière est à la fois un délice et une ascèse. L’Église doit enseigner l’amour de la nécessaire discipline dans la prière qui mène, par la foi et la grâce, à la pureté du cœur et à la vision de Dieu.

L’importance du contexte

« L’élément clé de l’œuvre de la nouvelle évangélisation consiste, pour chaque chrétien, à répondre à l’appel à la sainteté. »

L’enseignement de la méditation chrétienne aide à positionner la personne dans un contexte de foi. « La méditation vérifie les vérités de la foi par l’expérience personnelle » (John Main)vi.

La tradition dans laquelle on apprend à méditer déterminera le cours futur de sa croissance spirituelle. Il est donc d’une importance vitale que l’Église soit considérée comme un maître sage, accessible et expérimenté de méditation dans sa propre et très riche tradition, qui vise à développer non seulement des bienfaits physiques et psychologiques mais les vertus humaines essentielles et le potentiel spirituel d’un enfant de Dieu.

L’Évangélisation interne

« Les communautés chrétiennes... ont à nouveau besoin de trouver l’énergie et les moyens de s’enraciner solidement dans la présence du Christ ressuscité, qui les anime de l’intérieur. »

Enseigner une pratique-prière contemplative issue de la tradition chrétienne historique et inspirée par la foi chrétienne, peut se faire dans des contextes variés dans lesquels l’aspect évangélisateur se fera diversement sentir

Dans une classe d’école ou d’université à base religieuse, la méditation chrétienne prépare le terreau des cœurs des jeunes à être réceptifs aux semences de la foi et à l’enseignement de l’Évangile. Dans une paroisse, la fidélité silencieuse et simple d’un groupe de méditation chrétienne hebdomadaire aide à approfondir l’amour de la liturgie et des Écritures, en faisant mûrir la vie spirituelle. Dans les séminaires, la formation des futurs prêtres sera approfondie par la pratique quotidienne de la méditation chrétienne. Beaucoup d’écoles catholiques témoignent que les enfants auxquels on a appris à méditer en classe décident de méditer aussi à la maison. Ce geste touche et impressionne les parents et peut déclencher un réveil spirituel dans la famille.

L’Évangélisation externe

« L’Église cherche à insérer le caractère tout à fait original et spécifique de ses enseignements dans le monde d’aujourd’hui et dans les débats quotidiens. »

Quelle devrait être la réponse d’un méditant chrétien à une demande de présentation de la méditation émanant d’un groupe non religieux ? Cette question demande à être considérée avec soin et abordée avec prudence.

Malgré tout, une telle demande peut être le signe qu’une approche pré-contemplative de la prière est intuitivement ressentie comme bienfaisante pour la condition humaine. Si cette opportunité est bien menée, elle peut conduire à une rencontre avec l’Esprit Saint et à un premier éveil à la vie de foi en l’Évangile. Cela peut être une forme de pré-évangélisation qui prépare le terrain à une réception plus complète de la Parole.

Même s’il n’y a pas, au départ, une présentation complète de l’Évangile, le Christ est présent dans la foi de celui ou celle qui enseigne la méditation chrétienne. Cette foi n’est pas cachée ou minorée. Quand le moment viendra, elle s’exprimera pleinement et la richesse de la Parole de Dieu sera découverte d’une façon qui dépasse notre imaginationvii.

Un exemple d’évangélisation contemplative

« Travailler à la préservation des richesses de la prière chrétienne dans ces lieux de conversion constitue sans aucun doute un défi pour la Nouvelle Évangélisation. »

Depuis plusieurs décennies, l’œuvre de la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne s’étend dans l’Église (elle touche plus d’une centaine de pays). Elle est invitée à servir l’Église de bien des manières et beaucoup d’évêques la soutiennentviii. Elle enseigne la prière contemplative dans nombre d’écoles catholiques (dans dix-sept pays à ce jour). Mais elle partage également l’approche spirituelle de la méditation avec ceux qui se rétablissent d’une addiction ou qui luttent avec une maladie psychique, avec les malades et les mourants, les responsables du monde des affaires et de la finance, les prisonniers, les étudiants d’université et les jeunes. Comme tout missionnaire, elle adapte son style d’enseignement à son auditoire sans jamais perdre de vue que la transmission de cette voie de prière simple et cette discipline salvatrice est une annonce du « Christ en nous »ix.

Personnel et ecclésial

« L’œuvre de l’évangélisation n’est pas d’abord un plan ou une stratégie organisée, elle est, fondamentalement, une affaire spirituelle. »

On devrait proposer une discipline contemplative claire, quelle que soit la motivation initiale des gens. On doit voir la contemplation avant tout comme une grâce, mais aussi comme une pratique par laquelle la foi se développe.

Nombreux sont ceux qui, même s’ils mènent une vie stressante, relèvent le défi de consacrer une demi-heure de leur temps à la méditation au début de leur journée, avant d’aller travailler, et une seconde demi-heure à la fin de la journée. Beaucoup intègrent ces temps de méditation à leur prière du matin et du soir ou à des lectures spirituelles. Participer à un groupe hebdomadaire de méditation les aide à soutenir cette pratique quotidienne. C’est aussi un moyen de faire l’expérience de l’amitié spirituelle et de la communauté que crée la contemplation.

Beaucoup de ceux qui s’étaient éloignés de l’Église ou l’avaient quittée sont grâce à cela revenus vers les sacrements et la participation régulière aux autres dimensions d’une vie ecclésiale.

L’œcuménisme et le dialogue interreligieux

« ...l’œcuménisme est l’un des fruits à attendre de la nouvelle évangélisation… Cette approche se vérifie certainement dans le dialogue interreligieux. »

La contemplation est le moyen d’aujourd’hui le plus direct et immédiat de faire une expérience profonde et personnelle de l’unité de tous les chrétiens dans le Christ. Le silence et l’immobilité dans la foi leur permet de se reposer dans la paix de l’Esprit et de retourner ainsi au travail du dialogue avec espérance et une vision rafraîchie du but. Du fait que toutes les religions ont un noyau mystique, la méditation offre également une base plus profonde pour un dialogue efficace. Elle offre la possibilité à la fois d’écouter avec respect les croyances des autres religions et de présenter la foi chrétienne de manière qui engage et fait autorité.

Conclusion : la contemplation est une œuvre d’amour

La contemplation chrétienne a toujours été considérée avant tout comme une œuvre d’amour – l’amour de Dieu pour nous suscitant notre amour pour Dieu. La douceur et la joie qui en découlent dépassent toute expression. Mais naturellement, cette œuvre déborde l’individu et trouve à s’exprimer dans le service compatissant des autres et de leurs besoins. Rien n’évangélise davantage que le service dans l’amour. La prière contemplative profonde allume et entretient cette vivante flamme d’amour – qui est le Seigneur.

En la fête de saint Benoît, le 11 Juillet 2012

Laurence Freeman OSB
Laurence.Freeman@gmail.com

i Créée en la fête de saint Benoît, le 11 juillet 2007, en vertu des canons 322 §1 et canon 322 §2.

ii Cette citation et les suivantes sont tirées de « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne, Instrumentum Laboris », Synode des évêques, XIIIe assemblée générale ordinaire 2012.

iii Jean Cassien, Conférence X,
10 iv Ignace d’Antioche
v Gal 5, 22
vi John Main OSB (1926-1982). Word into Silence (1980)
vii 1 Cor 2, 9

viii www.wccm.org. Les parrains de la CMMC comprennent le cardinal George Pell, le cardinal Walter Kasper, le cardinal Sean Brady, l’archevêque Vincent Nichols, l’évêque Michael Putney et l’Archevêque de Canturbery Rowan Williams.

ix Rom 8, 10