Textes divers et lettres

Kim Nataraja - Année 2

Lettre n°1 - La Conversion
Kim Nataraja - Année 2

Les trois vœux prononcés par les moines, moniales et oblats bénédictins qui s’engagent à vivre selon la Règle de saint Benoît sont l’obéissance, la conversion et la stabilité.

Commençons par le deuxième, la conversion. Ce que la tradition bénédictine entend par ce terme est une conversion continuelle de la façon dont on mène sa vie et se comporte avec les autres. Il ne s’agit pas d’une expérience ponctuelle comme celle de saint Paul sur le chemin de Damas, bien qu’il puisse arriver qu’au début de notre voyage, il y ait une expérience « exceptionnelle ». Dans une période de profonde douleur ou de perte, ou bien à un moment de joie intense, nous pouvons recevoir la grâce d’une vision spirituelle profonde et soudaine, qui nous aide à nous détourner de notre préoccupation habituelle pour la réalité ordinaire. À ce moment-là, nous ressentons profondément qu’il existe autre chose, une Réalité ultime qui pénètre et soutient notre réalité ordinaire. Les Pères de l’Église primitive appelaient cela le moment de conversion ou « metanoia », un changement de cœur et de mental, une conversion de clairvoyance, qui nous permet de franchir provisoirement la limite entre les différents niveaux de perception et de conscience, de prendre conscience de la réalité divine qui nous déploie.

Cette expérience – ou seulement parfois un désir inexplicable – nous pousse vers un appel puissant à approfondir la prière, à redécouvrir par nous-mêmes cette Réalité et notre lien avec elle. C’est souvent le moment où nous découvrons la méditation, la prière contemplative, et où nous commençons le voyage avec enthousiasme. La méditation nous conduit rapidement dans le silence et « dans un profond silence créatif, nous rencontrons Dieu d’une manière qui transcende tous les pouvoirs de l’intellect et du langage ». (John Main, Un mot dans le silence, un mot pour méditer)

Malheureusement, après cette première « lune de miel », nous sommes le plus souvent confrontés au tourbillon des pensées liées à notre réalité ordinaire. Atteindre ce silence  profond ne semble plus qu’un rêve. Et pourtant, nous devons recommencer chaque jour, quoi qu’il arrive, à nous asseoir fidèlement pour nos deux méditations quotidiennes, avec un engagement plein d’amour. Alors nous ferons l’expérience que méditer avec engagement, quelle que soit les expériences que l’on fait, conduit à une transformation. Sans vraiment nous en rendre compte, nous nous éloignons de celui ou celle que nous pensons être, avec toute sa fragmentation, pour nous rapprocher de « la plénitude créatrice que nous possédons, et nous commençons à ressentir pour la première fois que nous nous connaissons » (John Main, Un mot dans le silence, un mot pour méditer). C’est le sens que saint Benoît donnait à la conversion en l’interprétant comme un processus continuel. C’est un empressement continuel à nous tourner vers la Réalité ultime, dans la méditation et la prière, qui renforcera notre connaissance intuitive de cette Réalité et nous permettra de vivre depuis cette perspective. « Le but essentiel de la méditation chrétienne est de permettre à la mystérieuse et silencieuse présence de Dieu en nous de devenir de plus en plus, non seulement une réalité, mais la réalité de notre vie ; de la laisser devenir cette réalité qui donne sens, forme et direction à tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes. » (John Main)

Lettre n°2 - Le changement
Kim Nataraja - Année 2

Benoît concevait la conversion comme un processus continu. Nous avons besoin de tourner constamment notre attention vers la Réalité supérieure dans la prière/méditation, ainsi que dans nos rapports quotidiens avec autrui. Mais se tourner vers une chose implique toujours également de se détourner d’autre chose. Notre regard ne doit plus se focaliser sur les réalités extérieures de notre vie mais sur la réalité intérieure de notre vrai soi, la conscience du Christ à l’intérieur de soi. Ce déplacement du regard implique inévitablement un changement de soi, en partie conscient et en partie inconscient. Au niveau externe, il y a le choix conscient de consacrer des temps réguliers à la méditation plutôt qu’à lire ou à regarder la télévision ; le choix conscient de rencontrer des personnes ayant les mêmes dispositions dans un groupe de méditation ou en participant à des retraites ; le choix conscient de changer de lectures et de façons de se divertir. Mais au niveau intérieur, le réel changement, la transformation, même, apporté par cette focalisation différente, est inconscient et très progressif. En fait, il est tout à fait hors de notre contrôle. Nous ne changeons pas, nous sommes changés ; il s’agit d’un don spirituel.

C’est là que réside la difficulté. Nous aimons avoir le contrôle, nous aimons décider de ce qui se passe et comment cela se passe. Nous ne cédons pas facilement les rênes à quelqu’un ou quelque chose d’autre. C’est précisément là que se trouve le secret du cheminement spirituel : nous devons lâcher prise et passer le relais à une Puissance supérieure. 

Lié au besoin de pouvoir et de contrôle se trouve le désir de réussir. Lorsque nous commençons à méditer, nous nous attendons en quelque sorte à une transformation totale et immédiate de la conscience, et nous sommes franchement déçus de constater que nous sommes toujours, essentiellement, les mêmes. Nous voulons un retour immédiat sur l’investissement en temps et en énergie que représente la méditation. Pourquoi ne sommes-nous pas encore en lévitation ? Si telle est notre motivation, nous renonçons vite.

C’est le lâcher prise impliqué par la récitation quotidienne et fidèle de notre mantra qui permet un changement intérieur de perspective très progressif affectant notre être tout entier. Il est tellement progressif qu’il est pratiquement imperceptible. L’« étincelle » de la Lumière divine à l’intérieur de nous ne se transforme pas du jour au lendemain en un feu dévorant et purificateur. Nous ne constaterons pas de résultats spectaculaires en quelques semaines, quelques mois, ni même quelques années. Mais si nous comparons nos réactions à certaines situations au fil du temps, nous pouvons noter des différences notoires. Les autres, souvent, remarquent ce changement de comportement avant nous, comme la chenille qui disait au papillon : « Ouah ! Comme tu as changé ! » 

Un problème est lié à notre besoin de pouvoir et de contrôle, c’est la peur du changement. Nous pensons que nous savons qui nous sommes et nous avons construit un système efficace de survie, nous dotant d’un clair sentiment d’identité et de sécurité. Mais là encore, nous avons le choix : nous pouvons rester comme nous sommes ou nous autoriser à grandir et à voir la promesse de Jésus se réaliser en nous : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie, et la vie dans toute sa plénitude ». Accepter de grandir implique toujours de changer. Nous devons accepter le changement et arrêter d’essayer de nager à contre-courant.

Lettre n°3 - La persévérance
Kim Nataraja - Année 2

Le vœu de « stabilité » est étroitement lié au vœu bénédictin de « conversion ». Benoît était tout à fait conscient que la conversion permanente, l’orientation constante vers le Divin dans la prière et dans la vie qu’exige le chemin spirituel, était un processus difficile et souvent décourageant. Il insistait donc sur la vertu de « stabilité », par quoi il entendait d’abord et avant tout la qualité de la persévérance, un enracinement dans la tradition et dans la pratique.

Que faire lorsqu’on répugne à méditer ? Lorsqu’on a peur de lâcher le contrôle ? Lorsqu’on a l’impression d’être un méditant raté parce qu’il ne se passe jamais rien ? La vertu de stabilité nous apprend ceci : nous nous asseyons simplement à l’heure habituelle et nous disons notre mot. Nous persévérons dans la pratique quoi qu’il advienne ou n’advienne pas. Nous nous asseyons fidèlement et nous disons fidèlement notre mantra sans rien attendre.

Le plus beau, c’est que quelque chose se passe, mais à un niveau qui est au-delà de notre personnalité superficielle ; le vrai changement se produit dans notre centre profond. On n’en est pas conscient car cela se passe au-delà de la conscience rationnelle. Si on laisse faire avec confiance, la méditation permet une conversion du cœur, un déplacement de focalisation du moi superficiel vers le vrai soi en Christ.

Benoît a été très influencé par l’enseignement des Pères et Mères du désert du IVe siècle, par l’intermédiaire de Jean Cassien. Eux aussi connaissaient l’ennui, l’aridité, les « à quoi bon ? », qui nécessitent l’antidote de la stabilité. Ils ont appelé cette émotion paralysante le « démon de l’acédie » :

Le démon de l’acédie – également appelé démon de midi – est celui qui cause les plus graves difficultés. Il attaque le moine [le méditant] vers la quatrième heure [10 h] et assiège l’âme jusqu’à la huitième heure [14 h]. Tout d’abord, il donne l’impression que le soleil se déplace à peine, voire pas du tout, et que le jour dure cinquante heures. Puis il oblige le moine à regarder constamment par la fenêtre, à sortir de sa cellule, à surveiller attentivement le soleil afin de déterminer le temps qui reste avant la neuvième heure [15 h, seul repas de la journée], à regarder tantôt d’un côté tantôt de l’autre pour voir si l’un des frères sort de sa cellule. Puis il inspire encore au cœur du moine le dégoût de ce lieu, le dégoût de sa propre vie elle-même, le dégoût du travail manuel [le dégoût de la méditation]. Il l’amène à penser que la charité entre les frères s’en est allée, qu’il n’y a personne pour l’encourager. Si, par hasard, il subit quelque offense, de cela aussi le démon s’empare pour aviver encore son dégoût. Ce démon le pousse à désirer d’autres lieux où il pourrait plus facilement se procurer le nécessaire vital, trouver plus aisément du travail et réussir vraiment sa vie. Il poursuit en suggérant qu’après tout, ce n’est pas le lieu qui compte pour plaire au Seigneur. On peut adorer Dieu partout. Il ajoute à ces réflexions le souvenir de ses proches et de son ancien mode de vie. Il lui dépeint la vie s’étirant sur une longue période, lui représente les peines de la lutte ascétique [la pratique de la méditation] et fait tout son possible pour inciter le moine à délaisser sa cellule et renoncer à la lutte. Aucun autre démon ne vient à sa suite (quand il est vaincu) ; seul un état de paix profonde et de joie inexprimable succède à cette lutte.

Nous reconnaissons tant de sentiments exprimés ici : le temps se traîne ; personne pour donner une parole d’encouragement ; je ne construis rien ; c’est si difficile de rester assis immobile ; quel ennui de répéter uniquement son mot ; ne vaudrait-il pas mieux lire un livre sur la méditation et la spiritualité ? Une promenade dans la nature ne serait-elle pas tout aussi bonne ? Mais le message est très clair : ne laissez pas le « démon » l’emporter, persévérez et la paix régnera.

Lettre n°4 - Accomplissement personnel ou grâce?
Kim Nataraja - Année 2

La semaine dernière, nous avons rencontré le « démon de l’acédie ». Comme nous l’avons vu, l’un des moyens de vaincre ce « démon » est la persévérance dans la méditation/prière, mais c’est difficile. Même saint Antoine du Désert, source d’inspiration des Pères et Mères du désert, au IVe siècle, a été confronté à ce problème :

Lorsque le saint Abba Antoine vivait au désert, il fut assailli par l’acédie et attaqué par de nombreuses pensées coupables. Il dit à Dieu : « Seigneur, je veux être sauvé, mais ces pensées ne me laissent pas tranquille ; que dois-je faire dans mon affliction ? Comment puis-je être sauvé ? » Peu après, se levant pour sortir, Antoine vit un homme semblable à lui-même assis à son travail, se levant pour aller prier, puis s’asseyant à nouveau et tressant une corde, puis se levant à nouveau pour aller prier. C’était un ange du Seigneur envoyé pour le corriger et le rassurer. Il entendit l’ange lui dire : « Fais de même et tu seras sauvé. » À ces mots, Antoine fut rempli de joie et de courage. Il fit de même et fut sauvé.

Avec le temps, ce conseil devint le fil conducteur de la vie bénédictine : « ora et labora », le travail entrecoupé de temps de prière à heures fixes. Il est facile de tirer la leçon de cet enseignement, pour nous méditants, à savoir ne pas céder à la tentation de nous asseoir pour méditer durant de longues périodes au détriment du reste de la vie. Il est préférable, surtout au début, de suivre la discipline de s’asseoir deux fois par jour – ou si votre vie le permet, trois fois – à des moments réguliers, pour un temps limité (30 minutes) ; en fait, interrompez votre vie quotidienne avec la prière.

Souvent, lorsque nous commençons à méditer, nous avons une vive conscience des bienfaits de la méditation et nous sommes tentés de méditer pendant des périodes de plus en plus longues. La tentation de vouloir devenir un athlète spirituel est toujours présente. Mais si nous faisons ainsi, nous nous exposons rapidement aux attaques du « démon de l’acédie ». Peut-être n’avons-nous pas le même sentiment de paix après la méditation qu’autrefois. Mais qui fait des efforts et qui est déçu ? Qui vous pousse dans cette direction ? Qui aime réussir dans les choses qu’il entreprend ? Et même, qui nous tente à rechercher l’estime d’autrui ? La réponse est évidente pour nous tous. C’est cette partie de notre conscience qui nous aide à survivre dans ce monde, cette partie qui traite avec la réalité matérielle, dans laquelle nous nous trouvons : l’ego. Mais en suivant les incitations de l’ego de cette façon, nous devenons victimes, dans une certaine mesure, des trois principaux « démons » qu’Évagre, le plus important des Pères du désert, a identifiés comme l’avidité, la recherche de l’estime et l’orgueil.

Mais la méditation consiste à « abandonner le moi », à laisser derrière soi les désirs de l’ego ; c’est seulement de cette façon que nous pouvons découvrir qui nous sommes véritablement : des « enfants de Dieu ». Il se peut qu’il y ait des moments durant lesquels, touchés par la grâce de Dieu, nous ne sommes plus conscients que nous prions, mais ce sont des dons de l’Esprit, non des accomplissements personnels.

Lettre n°5 - Travailler et prier
Kim Nataraja - Année 2

Le travail et la prière étaient les moyens recommandés par les Pères et Mères du désert pour arriver à la prière continue : «Il prie sans cesse, celui qui associe la prière aux tâches nécessaires et les tâches nécessaires à la prière. Ce n’est que de cette manière que nous pouvons parvenir à réaliser le commandement de prier sans cesse. Cela consiste à considérer l'ensemble de l'existence chrétienne comme une seule grande prière. Ce que nous appelons d’habitude la prière n’en est qu’une partie» (Origène, ‘Sur la prière’).

Il est important de rappeler que, dans le désert égyptien comme dans les monastères, les moines étaient totalement autosuffisants ; les moines et les moniales produisaient leur propre nourriture, prenaient en charge le logement, la santé et le bien-être des frères et soeurs et de la communauté laïque qui les entouraient. Les Pères et les Mères du désert travaillaient aussi pour vivre ; ils faisaient des cordes, tissaient des tapis et tressaient des paniers, fabriquaient des sandales qu'ils allaient ensuite vendre au marché pour acheter ce dont ils avaient absolument besoin pour vivre. Certains travaillaient dans les champs comme journaliers dans la vallée fertile du Nil ou s’employaient au tissage du lin. Même les invités étaient mis au travail après une période de grâce d'une semaine. Ceux qui se servaient de la prière comme excuse pour ne pas travailler étaient mal vus : ‘Des moines vinrent voir Abba Lucius et lui dirent : ‘Nous ne travaillons pas de nos mains ; nous obéissons au commandement de Paul et prions sans cesse’. ‘Ne mangez-vous pas ou ne dormez-vous pas ?’ leur dit le vieil homme. ‘Si, nous le faisons’ dirent-ils. Il leur dit : ‘Qui prie pour vous pendant que vous dormez ? Excusez-moi, frères, mais vous ne pratiquez pas ce que vous prétendez. Je vais vous montrer comment je prie sans cesse, bien que je travaille de mes mains. Avec l'aide de Dieu, je ramasse quelques feuilles de palmier, je m'assois et je les tresse en disant : ‘Aie pitié de moi, ô Dieu, selon ta grande bonté ; selon la multitude de tes grâces, enlève mes offenses’. ‘ Est-ce de la prière ou pas?’ leur dit-il. ‘Oui, assurément’. Et il continua : ‘Quand j'ai travaillé et prié dans mon coeur toute la journée, j’ai gagné environ seize pence. J’en mets deux devant ma porte et avec le reste j’achète à manger. Et celui qui trouve les deux pièces devant ma porte prie pour moi pendant que je mange et que je dors. Et ainsi, avec l'aide de Dieu, je prie sans cesse’.

Dans le monde actuel, chacun de nous peut associer le travail et la prière en méditant, ce qui amène à la prière continue : «On commence en général à dire le mantra .... mais en progressant... on découvre que persévérer à le dire tout au long de sa méditation demande moins d'effort. Puis il semble qu’on ne le dit plus mentalement mais qu’il résonne dans notre coeur .... C'est à ce moment que notre méditation commence vraiment ... au lieu de dire ou d’entendre le mantra, on se met à l’écouter, absorbé dans une attention toujours plus profonde. (John Main ‘Word into Silence’)

Dès lors, même en dehors de notre temps de méditation, on est conscient que le mantra résonne dans notre être, quoique nous fassions. Au travail, quand il se fait soudain du silence, on entend le mantra résonner dans notre être ; quand on se réveille la nuit, il est là. Il est notre ancre au milieu des tempêtes de la vie.

Lettre n°6 - L'obéissance
Kim Nataraja - Année 2

Le premier des vœux bénédictins est l’obéissance. Ce mot vient du latin ob-audiens qui signifie « écouter attentivement ». Les chrétiens du Désert étaient obéissants, ils écoutaient avec attention : Dieu, et les commandements, ce qui, dans le désert, signifiait les Béatitudes ; ils écoutaient aussi leur Abba ou leur Amma, leur père ou leur mère spirituelle. « L’un des Anciens a dit que Dieu requiert deux sortes d’obéissance des moines et moniales : qu’ils obéissent aux Saintes Écritures et qu’ils obéissent à leurs pères et mères spirituelles. »

Le but de cette écoute profonde est de faire taire les sollicitations de l’ego, notre volonté propre, et d’apprendre à écouter la « petite voix tranquille » parlant dans l’intimité de notre être le plus profond : la volonté de Dieu pour nous. De ce fait, l’obéissance est étroitement liée aux deux vertus de pauvreté et d’humilité, la connaissance de notre besoin de Dieu et la conscience de nos limites.

L’essence de la méditation, c’est aussi une écoute attentive, l’écoute de notre mantra résonnant dans notre être. Rappelons-nous ces paroles de John Main : « C’est à ce moment que notre méditation commence réellement… au lieu de dire ou de faire résonner le mantra, nous commençons à l’écouter, lovés dans une attention toujours plus profonde. » (John Main « Un Mot dans le Silence, un mot pour méditer »)

En faisant taire nos pensées par la fixation de notre attention sur une seule chose, et en abandonnant nos images conditionnées – les unes et les autres, images et pensées, étant souvent produites par nos blessures émotionnelles –, nous transcendons notre ego, la partie consciente de notre être. Nous pouvons alors, avec le temps, laisser notre vrai soi, l’étincelle divine en nous, imprégner nos pensées et nos actions. C’est cette attention fixée sur un point qui constitue l’essence de la prière, comme le souligne Évagre : Quand l’attention recherche la prière, elle la trouve. Car s’il est une chose qui suit l’attention, c’est bien la prière ; c’est pourquoi elle doit être cultivée.

La même attention devait être portée à l’Écriture. La culture, au IVe siècle, était encore pour l’essentiel orale ; l’Écriture était lue à haute voix lors des rassemblements hebdomadaires, les synaxes. Faire attention était capital : L’Ancien dit : « Où étaient tes pensées pendant que tu disais la synaxe, que la parole du psaume t’a échappé ? Ne sais-tu pas que tu te tiens en présence de Dieu et que tu parles à Dieu ? »

Après avoir entendu l’Écriture, les moines du Désert retournaient dans leurs cellules et répétaient un ou deux versets qui les avaient particulièrement touchés. Ils ne réfléchissaient pas à leur signification – une habitude moderne – mais intériorisaient les mots et les laissaient leur parler personnellement. Cette pratique pouvait ensuite conduire à la prière et à la contemplation – se tenir dans la présence silencieuse de Dieu. Cette discipline devint la « Lectio Divina » de la tradition bénédictine avec ses quatre temps de lectio, meditatio, oratio et contemplatio. La répétition de paroles saintes conduit au silence de la vraie contemplation. Cette pratique fait réellement partie intégrante de la discipline de la méditation telle qu’enseignée par John Main et Laurence Freeman. « Nous avons besoin de lire l’Écriture, de savourer l’Écriture et de laisser l’Écriture nous lire », comme le rappelle Laurence Freeman, pour la laisser influer sur la façon dont nous menons notre vie.

Lettre n°7 - Le don des larmes
Kim Nataraja - Année 2

Le but de notre voyage spirituel est fondamentalement le même que celui des Pères et Mères du désert, selon Thomas Merton : « Ce que les pères ont recherché par-dessus tout, c’est leur vrai soi, en Christ. Et ils devaient pour cela rejeter complètement le faux moi apparent, fabriqué sous la contrainte sociale du "monde" ».  Nous devons prendre conscience que nous sommes plus que notre moi apparent, superficiel mais faux. Le cheminement spirituel est un pèlerinage vers le « vrai soi, en Christ ».

Il n’est pas donné à tout le monde de séjourner dans un vrai désert, mais nous pouvons tous entrer dans le silence et la solitude intérieurs que procure la méditation en renonçant à ses pensées, qui tournent souvent autour du moi conditionné ; et dans ce calme et cette paix intérieurs, nous faisons l’expérience de qui nous sommes vraiment, de notre « vrai soi, en Christ ».

D’abondantes larmes sont souvent le premier signe de la guérison. Les Pères et Mères du désert ont même appelé cela le « don des larmes » : « Prie d’abord pour recevoir le don des larmes, afin d’amollir par le deuil la dureté inhérente à ton âme, et en confessant contre toi ton iniquité au Seigneur, obtenir de lui le pardon. » (Évagre, Chapitres sur la prière, 5). Ces larmes sont celles que nous n’avons pas versées quand nous avons été blessés, mais plus encore, elles sont le signe d’une prise de conscience et d’un remords croissant pour le mal que nous avons fait aux autres en agissant comme nous l’avons fait dans un état d’ignorance et de blessures personnelles. Cette reconnaissance des blessures reçues et des blessures infligées aux autres est l’étape la plus importante sur le chemin de la guérison.

Saint Paul va jusqu’à appeler le remords, le repentir, le premier baptême. Vous êtes baptisés dans vos larmes. Penthos, la racine grecque du mot repentance, signifie douleur et chagrin. Cela n’a rien à voir avec la culpabilité. En effet, la culpabilité est produite par l’ego. En s’accusant de ses mauvaises actions, on se prouve à soi-même qu’on est indigne ; on se confirme dans sa faible estime de soi. Au lieu de recevoir la guérison et le pardon, on s’enracine dans un rejet de soi destructeur. Mais le remords véritable conduit au pardon immédiat, comme le montre le texte cité plus haut. Il n’y avait aucun doute à ce sujet dans l’esprit des Pères du désert :

« Un soldat demanda à un ancien : ̏Dieu accepte-t-il le repentir ?˝ L’ancien répondit : ̏Dis-moi, l’ami, si ton manteau est déchiré, est-ce que tu le jettes ?˝ Le soldat reprit : ̏Non, je le répare pour m’en servir à nouveau.˝ L’ancien lui dit : ̏Si tu épargnes tes vêtements, Dieu ne fera-t-il pas preuve de bonté envers son image ?˝ » (Vitae Patrum)

D’après Saint Paul, le second baptême est le baptême de l’esprit, seulement possible après que nos larmes ont adouci la « dureté » de notre âme, et nous ont aidés à abandonner notre égocentrisme. Le voile se lève alors momentanément et il nous est accordé la grâce de connaître « notre vrai soi en Christ », en devenant conscients et ouverts à l’action d’amour et de guérison de l’Esprit, qui inonde notre vrai centre – un moment qui transforme la vie.

Lettre n°8 - La métanoïa
Kim Nataraja - Année 2

La métanoïa est un état lié au don des larmes et à la repentance et qui découle de ces vertus.  À l’origine de ce mot, on trouve deux mots grecs : meta et nous. Le préfixe meta signifie « aller au-delà » et implique aussi le changement, et nous est l’intellect, non pas l’intelligence rationnelle, mais l’intelligence intuitive. Il s’agit de notre manière de connaître intuitivement la vérité de quelque chose. Maître Eckhart, le mystique allemand du XIVe siècle, décrit cette connaissance intuitive comme la vision avec « l’œil du cœur », tout comme l’ont noté aussi de nombreux Pères de l’Église primitive. Il parle de « connaissance purement spirituelle ; par laquelle l’âme est ravie hors de toutes choses corporelles. Là, nous entendons sans aucun son et nous voyons sans matière… »

C’est une manière de comprendre au-delà de notre façon habituelle ; il s’agit d’une transformation de la conscience, un dépassement vers une Réalité plus profonde, et même une rencontre avec la Réalité Ultime ; c’est le moyen « par lequel Dieu peut être vu » (Maître Eckhart). Les premiers chrétiens, en particulier Clément et Origène, au IIe siècle, assimilaient le concept platonicien du nous à « l’image de Dieu » dont il est question dans la Genèse. Ils y voyaient le point de contact avec Dieu, la partie la plus élevée de l’âme, l’essence de notre humanité, en fait, l’organe de la prière. Les premiers Pères de l’Église s’accordent tous pour dire que cette « image » est présente en chacun sans exception. Cela, ajouté à la théorie grecque selon laquelle seul « le semblable peut connaître le semblable » qui fut pleinement ratifiée par les penseurs chrétiens, y compris Thomas d’Aquin et Maître Eckhart, implique que nous pouvons donc arriver à connaître Dieu intuitivement, puisque nous sommes déjà « comme lui » dans notre essence. Nous avons quelque chose d’essentiel en commun avec le Divin, que Maître Eckhart nomme « l’étincelle », « le château » ou parfois « le fond » de notre être. Traverser et dépasser le « nous » nous permet donc de réaliser qui nous sommes vraiment, des enfants de Dieu. « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » (Jean 1, 12)

Cependant, pour prendre conscience de cette « ressemblance » essentielle, nous devons nous purifier de nos émotions égocentriques désordonnées ; c’est à cette condition seulement que nous pourrons voir la vraie réalité. Ce que cela signifie est clairement démontré par Marie de Magdala dans Jean 20, 10-19. Après la crucifixion de Jésus, elle se rend au tombeau et le trouve vide. Elle est bouleversée, remplie de sa propre douleur et angoisse. Même lorsque Jésus apparaît, elle est si accablée par son chagrin qu’elle ne peut voir correctement. Elle ne le reconnaît pas et le prend pour le jardinier. Au moment où Jésus l’appelle par son nom, elle franchit sa vision troublée de la réalité centrée sur ses propres émotions et besoins, et elle le voit dans sa vraie réalité.

Chez les Pères et Mères du Désert, le mot « metanoia » désigne également le fait de s’incliner et se prosterner, mettant ainsi en évidence que l’attitude requise pouvant conduire à la métanoïa, don de la grâce, était une attitude d’humilité et de repentance, une ouverture du cœur. La métanoïa, la découverte de qui l’on est vraiment et de qui est Dieu/le Christ, est une source de joie infinie.

 

Lettre n°9 - Apatheia et agapé
Kim Nataraja - Année 2

La vertu du repentir nous aide à prendre conscience de nos sentiments égocentriques ; elle conduit à l’humilité, en nous rendant de plus en plus conscients que nous avons besoin de Dieu et que, sans l’aide du Christ, nous ne pouvons rien faire. La reconnaissance de nos blessures, cette vision qui guérit, conduit à un sentiment croissant d’harmonie et d’équilibre dans notre vie affective. En outre, en se sachant aimés malgré nos fautes, nous pouvons de plus en plus accepter et aimer nos frères humains, car nous voyons en eux le reflet de nous-mêmes : « Un moine est un homme qui considère qu’il ne fait qu’un avec tous les hommes, parce qu’il a constamment l’impression de se voir en chaque homme. » (Évagre, Chapitres sur la prière)

Évagre appelait cette façon harmonieuse d’être, vers laquelle nous grandissons avec l’aide de la grâce, une combinaison d’apatheia et d’agapé, intégration de l’affectivité et de l’amour divin, intimement liés : "L’agapé est l'enfant de l’apatheia."

Cassien n’a pas utilisé le terme d’apatheia, mais l’appelait « la pureté du cœur ». Thomas Merton explique que « la pureté du cœur... est l’acceptation totale de nous-mêmes et de notre situation... le renoncement à toutes les fausses images de nous-mêmes, toutes les évaluations exagérées de nos propres capacités, pour obéir à la volonté de Dieu quand elle vient à nous ».

On reproche souvent aux contemplatifs le caractère égoïste de leur effort, de ne s’intéresser qu’à leur propre salut. Pour Évagre et les pères et mères du désert, la prière était primordiale ; pour eux, c’était le sens de la vie. Cependant, nous entendons l’histoire suivante : « Il peut arriver que lorsque nous sommes à la prière, des frères viennent nous voir. Nous devons alors choisir d’interrompre notre prière ou d’attrister notre frère en refusant de lui répondre. Mais l’amour est plus grand que la prière. La prière est une vertu parmi d’autres, tandis que l’amour les contient toutes. » (Jean Climaque, VIIe siècle)

Ce n’est que lorsque nous avons mis de l’ordre dans notre propre maison que nous pouvons ressentir une véritable compassion pour les autres et leur être un soutien : « Acquiers la paix intérieure et des milliers autour de toi trouveront le salut. » (Saint Séraphim de Sarov). Nous sommes invités à ne jamais oublier que nous sommes vraiment un en Christ et que ce qui arrive à notre prochain nous concerne au plus haut point : « La vie et la mort dépendent de notre prochain. Si nous gagnons notre frère, nous gagnons Dieu. Mais si nous scandalisons notre frère, nous péchons contre le Christ. » (St Antoine)

Le cheminement spirituel nous aide à combler le fossé entre les autres et nous. Nous sommes le gardien de notre frère. Le monde deviendra ainsi un lieu plus paisible ; non pas en cherchant à changer le monde, mais en changeant notre propre attitude pour passer de l’intérêt personnel au souci les uns des autres, indépendamment des liens familiaux, du passé, de la culture ou de la religion. Cette parole de Gandhi : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » est l’essence de l’enseignement de Jésus.

Lettre n°10 - Un niveau de conscience plus profond
Kim Nataraja - Année 2

Maître Eckhart, un mystique du XIVe siècle, va plus loin que les premiers auteurs chrétiens en exprimant la pensée que nous pouvons avoir une véritable connaissance de Dieu et même parvenir à une parfaite union avec Dieu déjà dans cette vie, parce qu’ « il y a quelque chose dans l’âme qui est étroitement relié à Dieu, qui est un avec Lui et pas simplement uni à Lui… C’est une unité et une pure union ». Sainte Thérèse d’Avila, dans son Château intérieur, présentait la Septième Demeure du mariage spirituel comme un état permanent d’union au-delà du ravissement. Les mystiques modernes parlent de la conscience de l’unité.

Comme nous l’avons vu, la ressemblance avec le Divin a toujours été acceptée dans le christianisme – l’âme comme miroir de Dieu – mais l’identité totale a souvent été contestée. Pourtant, nous pouvons lire dans l’Évangile de Thomas : « Quiconque boit à ma bouche deviendra comme moi ; je deviendrai moi-même cette personne, et les choses cachées lui seront révélées. » La conscience de l’unité sous-jacente de la Réalité et de l’interdépendance de toute l’humanité et de la création avec l’Énergie et la Conscience divines est également le sens de la prière de Jésus pour nous dans son discours final aux disciples. « Ce n’est pas seulement pour ceux qui sont là que je prie, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi… moi en eux et toi en moi, qu’ils deviennent ainsi parfaitement un. » (Jean 17, 20 ss) Lorsque nous nous souvenons de notre vraie identité, nous « savons » et « voyons » sur un plan intuitif, nous voyons alors en quelque sorte d’un même œil : « L’œil dans lequel je vois Dieu est le même œil dans lequel Dieu me voit. Mon œil et l’œil de Dieu sont un seul œil et une seule vision, une seule connaissance et un seul amour. »  (Maître Eckhart)

S’agit-il de communion ou d’union véritable ? Bede Griffiths l’explique magnifiquement dans  The Marriage of East and West : « Il n’y a pas de doute que l’individu perd tout sens de séparation d’avec l’Un et vit une unité totale, mais cela ne signifie pas que l’individu n’existe plus. De même que tout élément de la nature est un reflet unique de cette Réalité une, tout être humain est un unique centre de conscience dans la conscience universelle. » Nous devenons vraiment conscients de la beauté de notre être éternel à certains moments éphémères, lorsque nous abandonnons notre moi superficiel. Il nous faut nous déplacer vers ce centre plus profond de notre perception : « Nous ne devons pas regarder, mais nous devons, comme il se devrait, fermer nos yeux et remplacer notre faculté de vision par une autre. Nous devons éveiller cette faculté que tout le monde possède, mais que peu de gens utilisent. » (Plotin, philosophe et mystique du IIe siècle[1]) Nous ne deviendrons pas conscients de qui nous sommes véritablement, de notre patrimoine éternel, à moins d’apprendre à utiliser ces deux niveaux différents de notre conscience.

Cela, c’est le premier pas. Le second consiste à réconcilier ces deux manières d’être : « Si, après m’être ainsi reposé au sein de la Divinité, je redescends de l’intelligence à l’exercice du raisonnement, je me demande comment je puis ainsi m’abaisser actuellement… »  (Plotin, Les Ennéades 4.8.1) Nous pouvons nous sentir étrangers dans le monde après une expérience aussi profonde que celle-ci et pourtant, nous devons intégrer ces expériences dans la vie ordinaire. Comment y parvenir ? Évagre et Plotin ont donné le même conseil, à savoir la pratique des vertus, ce qui signifie purifier nos émotions en abandonnant les désirs conduits par l’ego et, surtout, la pratique de la contemplation.

Ces deux disciplines aident à maintenir le contact entre les expériences mystiques et la vie quotidienne.

 

[1] Plotin a beaucoup influencé les premiers Pères de l’Église, ainsi que, plus tard, Saint Augustin, Dante, Maître Eckhart, Henri Bergson et T.S. Eliot.

 

Lettre n°11 - Purifier les sentiments
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons vu l’importance des vertus de repentance et d’humilité pour notre croissance spirituelle. Mais il y a des sentiments égocentriques forts qui peuvent bloquer tout progrès. Dans l’une de ses œuvres les plus connues, le « Praktikos », Évagre, le Père du désert du IVe siècle et le maître de Cassien, traite principalement de cette difficulté majeure : « La vie ascétique est la méthode spirituelle destinée à purifier la part affective de l'âme. » Évagre parlait des problèmes des ascètes qu’il avait en charge dans le désert égyptien. Pourtant, son avis est psychologiquement si solide qu’il s’applique aussi très bien à des gens ordinaires comme nous, qui prenons au sérieux le parcours spirituel.

Évagre parle de «démons» à propos des désirs égocentriques irrépressibles qui peuvent orienter notre comportement et nous garder exclusivement centrés sur le monde matériel. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui peuvent être un peu gênés par l’utilisation de ce terme, mais il fait référence à des sentiments égoïstes forts, qui découlent d’un instinct de survie profond et de besoins de sécurité, de puissance, de contrôle et d’estime qui n’ont pas été assouvis. L’ego est notre instinct de survie ; nous en avons besoin et il est précieux, il est un don de Dieu. On a besoin de cet instinct pour faire face aux dangers de l'environnement dans lequel on se trouve ; nos besoins vitaux doivent être pris en compte dans une saine mesure. Mais s’ils sont perçus comme n’étant pas satisfaits, en particulier dès la petite enfance, on doit prendre conscience de la façon dont ces désirs naturels peuvent être déformés et prendre les proportions démesurées de forces qui dirigent inconsciemment et diaboliquement notre comportement. Alors Évagre avertit qu’ils ont besoin d'être purifiés pour retrouver leur état naturel d'équilibre.

D’après lui, notre tâche consiste à identifier nos démons personnels. Pour être capable de le faire, il recommande avant tout la prière/méditation, qui nous permet de nous ouvrir à l’aide du Christ, et d’autre part il incite à s’efforcer de parvenir à la connaissance de soi, ce qu’on réalise par l’observation des pensées. Évagre ne nous demande pas de surveiller les choses insignifiantes et triviales qui flottent habituellement à la surface de notre esprit. Ce serait inutile et terriblement ennuyeux. Il se soucie des pensées profondes qui sont l’expression de nos besoins non satisfaits et désirs non purifiés. Nous devons accorder à ces pensées importantes et à leurs associations l’attention qu’elles méritent. Elles sont les seuls indicateurs que nous ayons de ce qui nous motive vraiment pour le bien ou pour le mal. Pourtant, ce travail que nous faisons n’est pas seulement pour notre propre bénéfice ; en purifiant nos sentiments propres, en étant guéris de nos blessures propres, le flot de l’amour pur qui traverse notre vrai moi se libère, apportant l’ouverture aux autres et la compassion à leur égard.

Oui, la vie n’est parfois que survie. Pourtant, même dans les circonstances les plus horribles, on rencontre des gens qui ignorent le danger pour eux-mêmes et agissent avec intégrité, amour et compassion. Etty Hillesum, mystique néerlandaise qui mourut dans les camps de concentration nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, apporta soutien, amour et réconfort  à tous ceux qui étaient là avec elle, car elle a vu l’essence divine en chacun : « Mais une chose me devient de plus en plus claire : c’est que Tu ne peux pas nous aider, que nous-mêmes devons T’aider. Et c’est tout ce que nous pouvons faire en ces jours et c’est aussi tout ce qui compte vraiment : que nous protégions ce morceau de Toi, Dieu, en nous-mêmes… Tu ne peux pas nous aider, mais nous devons T’aider et défendre jusqu’au bout le lieu où Tu demeures en nous. (« Une vie bouleversée »)

Le but de notre pratique de la méditation n’est pas de se débarrasser de l’ego, mais de l’ouvrir au pouvoir de guérison de l’Esprit qui nous aide à entrer en contact avec « ce morceau de Toi, Dieu ».

Lettre n°12 - Fixe son esprit sur le Royaume de Dieu
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons considéré l’importance de nous concentrer sur notre vrai soi, l’étincelle du Divin en nous, ainsi que l’importance du repentir, de l’humilité et de la purification de nos émotions égocentriques.

Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n’y trouve pas encore la beauté, fais comme l’artiste qui retranche, enlève, polit, épure jusqu’à ce qu’il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n’est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue jusqu’à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière… Ouvre les yeux et vois. (Plotin, Ennéades I 6,9,7-24)

Mais que voyons-nous ? Qui ou qu’est-ce que le Divin ? Clément d’Alexandrie, l’un des premiers Pères de l’Église, disait : « La notion de pur être est ce qu’il y a de plus proche de Dieu… Il est ineffable, au-delà de toute parole, de tout concept, de toute pensée. »

Nous ne pouvons ni décrire Dieu, ni ce que nous expérimentons. Nous essayons de trouver un sens avec notre conscience rationnelle à quelque chose qui a été perçu par notre conscience intuitive, et cela, à vrai dire, est impossible. Bede Griffiths disait : « Il me semble que nous devons, en fin de compte, dépasser toutes les formes de pensée – même la Trinité, l’Incarnation… Tout cela appartient au monde des signes – aux manifestations de Dieu dans la pensée humaine – mais Dieu Lui-même, la Vérité elle-même, dépasse toutes les formes de pensée. »

L’important, c’est de déplacer notre centre de perception de la surface vers la profondeur. Alors nous faisons l’expérience que : « La présence de Jésus en nous, Son Esprit Saint, nous appelle à devenir pleinement conscients de ce niveau de notre être. En un clin d’œil, nous nous éveillons à nous-mêmes, à l’esprit qui habite en nous et, de là, à la conscience de la communion avec Dieu lui-même avec qui nous sommes appelés à avoir part. Ainsi, nous nous éveillons… à une communion complète de tous les êtres dans l’Être même. » (John Main, Un mot dans le silence, un mot pour méditer)

La nature de Dieu se révèle alors à travers notre comportement transformé : « Toute âme est, et devient, ce qu’elle contemple. » (Plotin). Tout ce que nous avons à faire, c’est nous asseoir et attendre :

J’ai dit à mon âme, tiens-toi tranquille et laisse l’obscurité venir sur toi

Qui doit être l’obscurité de Dieu.

J’ai dit à mon âme, tiens-toi tranquille et attends sans espérance,

Car l’espérance serait une espérance pour quelque chose de faux;

Il y a pourtant la foi.

Mais la foi et l’amour et l’espérance sont toutes en attente.

Attends sans pensée, car tu n’es pas encore prêt pour la pensée :

Ainsi l’obscurité devra être la lumière, et l’immobilité, la danse.

(T.S. Eliot – Quatre Quatuors)

Lettre n°13 - Les racines de la méditation chrétienne
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons examiné certains aspects essentiels de la méditation. Tous s’appuient sur l’enseignement de l’Église primitive et des Pères et Mères du désert, en particulier sur l’enseignement d’Évagre, le maître de Cassien et l’un des Pères du désert les plus influents. Mais qu’est-ce qui, au IVe siècle, a amené les premiers chrétiens à s’installer dans le désert, autour d’Alexandrie d’abord et plus tard en Palestine et en Syrie ?

Ce fut le désir de mener une vie chrétienne authentique, fondée sur l’enseignement de Jésus et donc sur la prière contemplative profonde. Mais on considérait que suivre vraiment le Christ, c’était le suivre également dans sa mort ; le « martyre » était un puissant mobile. La vie de Pacôme décrit l’effet qu’eurent les martyrs sur ​​la foi des chrétiens et la vie qu’ils voulaient mener : « La foi se développait beaucoup dans les Églises de tous les pays et commençaient à apparaître des monastères et des lieux pour les ascètes, car ceux qui furent les premiers moines avaient été témoins de l’endurance des martyrs. »

Depuis l’adoption du christianisme par Constantin, les persécutions avaient cessé. Ceux qui choisissaient de se retirer dans le désert estimaient qu’en abandonnant tout ce qui était considéré comme primordial dans la vie – une famille, le mariage, un rôle social actif dans la société et posséder des biens – était une autre forme de martyre, un martyre « blanc » par opposition au « martyre rouge » des vrais martyrs.

En outre, Constantin finançait la construction d’églises et soutenait financièrement les évêques, situation qui transforma totalement le caractère de l’Église primitive. Le nombre de chrétiens pratiquant passa, dans les quelques décennies suivantes, de 3 à 30 millions. Il devenait très profitable d’être chrétien.

Dans ses Homélies d’Ephèse, St Jean Chrysostome exprime avec force sa consternation face à ce changement : « Des fléaux grouillant de maux innommables se sont abattus sur les églises. Les principaux ministères sont devenus des objets de commerce. L’excès de richesse et de pouvoir, l’opulence, sont en train de détruire l’intégrité de l’Église. »

Non seulement certains chrétiens engagés étaient troublés par le changement de situation du christianisme, mais ils étaient également consternés par la décadence croissante de la société : « La société était considérée (par les Pères du désert) comme un navire en perdition que chacun, individuellement, devait abandonner pour sauver sa vie. » (Thomas Merton)

C’était pour eux un motif supplémentaire pour aller vivre le message de l’Évangile dans la solitude du désert égyptien avec pour règle de vie ces paroles de St Paul : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser. » (Rm, 12, 2).

Toutefois, le besoin de se retirer et d’intensifier sa pratique spirituelle n’était pas qu’une réaction à la situation dans laquelle se trouvaient les premiers chrétiens ; elle semble aussi être un développement naturel qui vient avec le temps.

Lettre n°14 - Christianisme oriental et occidental
Kim Nataraja - Année 2

Cet épanouissement significatif de la prière contemplative chrétienne dura près de deux siècles dans les déserts d’Égypte, de Palestine et de Syrie. Ce fut Cassien qui l’apporta en Occident au début du Ve siècle. Il fonda deux monastères à Marseille en 415, l’un pour les femmes et l’autre pour les hommes. Dans ses Institutions cénobitiques et ses Conférences, il transmit sa connaissance et son expérience des premières communautés chrétiennes du désert et leur enseignement, en particulier celui d’Évagre. Dans les écrits de ce dernier, John Main découvrit la méditation, une discipline consistant à calmer le mental par la répétition d’une courte « formule » ou phrase de prière : « Mon Dieu, viens me délivrer ; Seigneur, viens vite à mon secours ! » (Ps 69). Plus tard, saint Benoît cita souvent Cassien dans sa Règle et encouragea ses moines à lire quotidiennement les Conférences de Cassien. Mais à partir de la fin du VIe s . et du Haut Moyen Âge qui suivit la migration des tribus germaniques et l’éclatement de l’Empire romain d’Occident, cette pratique conduisant à la contemplation devint clandestine. Elle était l’apanage de quelques saints, fleurissant davantage en certaines périodes de trouble et d’insécurité. Jusqu’à ce que, en notre siècle, John Main redécouvrit cette façon de prier et affirma qu’elle pouvait convenir à tout un chacun.

Néanmoins, en Orient, cette manière de prier continua à nourrir la spiritualité de l’Église orthodoxe. L’enseignement des moines du désert du IVe s., tel que transcrit entre autres par Évagre et Diadoque de Photicé, continua d’exercer une grande influence, en particulier leur exhortation à « prier sans cesse » en répétant une courte phrase. Cette manière contemplative de prier fut d’abord connue comme la Prière du Nom, puis la Prière du cœur et finalement, elle devint la Prière de Jésus.

Les mots de la prière de Jésus remontent aux Évangiles :

L’aveugle Bartimée s’écrie : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » (Marc 10, 47), et le publicain, qui dit simplement : « Ô Dieu, aie pitié de moi, qui suis pécheur. » (Luc 18, 10-14), est loué par Jésus.

Parmi les théologiens célèbres donnant des enseignements sur la Prière de Jésus, on trouve saint Siméon le Nouveau Théologien (Xe s.), saint Grégoire Palamas (XIVe s.), saint Nicodème l’Hagiorite et saint Séraphin de Sarov (XVIIIe s.), ainsi que Théophane le Reclus (XIXe s.).

La Prière de Jésus fut introduite par des missionnaires grecs en Russie. Au XXe s., la traduction de la Philocalie et du classique anonyme de la spiritualité orthodoxe russe du XIXe s., Récits d’un pèlerin russe, attira de nouveau l’attention de l’Occident sur cette manière de prier. John Main la considéra comme une manière de prier destinée à des gens ordinaires quels que soient leur état de vie, plutôt que le seul apanage de quelques saints.

Il est beau de voir comment, à partir de la même source, la spiritualité du désert, en particulier l’enseignement d’Évagre, devint un chemin de prière maintenant considéré aussi bien par la chrétienté d’Orient que d’Occident comme une authentique manière de prier pour les chrétiens ordinaires.

Lettre n°15 - Différents types de prière
Kim Nataraja - Année 2

Dans la Conférence IX de Jean Cassien, Abba Isaac, l’un des pères du désert, commence à enseigner Cassien et son ami Germain sur la prière. Il souligne tout d’abord qu’il existe différentes façons de prier : « L’apôtre [saint Paul] présente quatre types de prière. “J’encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommesˮ (1 Tim 2, 1). Maintenant, on peut être sûr que cette division n’a pas été faite au hasard par l’Apôtre. Donc, on doit d’abord se demander ce que l’on entend par prière, par demandes, par intercessions et par action de grâce. » Abba Isaac poursuit en donnant des explications détaillées sur les types de prière mentionnés et les moments où ils sont adaptés, en concluant : « C’est pourquoi tous ces types de prière... sont importants pour tout homme [et toute femme], et vraiment tout à fait utiles. » Il indique même comment Jésus a lui-même utilisé chacun de ces types de prière. Il enchaîne avec une explication de la prière que Jésus nous a enseignée, le Notre Père, et l’appelle la plus parfaite des prières. Et il en arrive pour finir à la prière la plus désirable entre toutes : la « prière pure », la contemplation, quand nous ne sommes plus conscients que nous prions, et il cite saint Antoine : « La prière n’est pas parfaite lorsque le moine est conscient de lui-même et du fait qu’il est en train de prier. » Abba Isaac souligne que toutes les formes de prière peuvent conduire à la « prière pure », à condition d’y mettre de la persévérance et de la foi.

Il les exhorte, dès lors, « à suivre le précepte de l’Évangile qui nous enseigne de nous retirer dans notre chambre (Mt 6,6) et de fermer la porte pour y prier notre Père. Nous prions dans notre chambre quand nous ôtons complètement de nos cœurs le bruit de toute pensée et préoccupation et adressons nos prières au Seigneur dans le secret et l’intimité. Nous prions avec la porte fermée quand, les lèvres fermées et dans un silence total, nous prions Celui qui cherche non des voix, mais des cœurs. » Il décrit, ici, l’essence de la contemplation sans leur dire comment « nous retirer dans notre chambre ». Mais il le fait à la conférence suivante, lorsque Cassien et Germain montrent qu’ils sont prêts pour cette façon de prier en posant la bonne question. Nous sommes maintenant arrivés au mode de prière que John Main a trouvé, à sa plus grande joie, dans l’enseignement de Cassien : prier à l’aide d’une « formule », ce qui mène à la contemplation.

Abba Isaac ne limite pas cette forme de prière à certaines périodes de la journée, mais exhorte Cassien et Germain à « la prière continue » ; « Vous devez, dis-je, méditer constamment avec ce verset au cœur. Vous ne devez pas cesser de le répéter, quel que soit le type de travail que vous faites, quand vous effectuez un service ou que vous êtes en voyage. Méditez–le en dormant, en mangeant et en satisfaisant aux moindres besoins de la nature. »

Si on ne peut nier l’importance qu’a pour nous et pour les premiers chrétiens cette façon de prier, nous devons nous rappeler qu’elle n’est qu’un mode de prière parmi d’autres. Pour illustrer la prière, Laurence Freeman utilise l’image de la roue : « Pensez à la prière comme à une grande roue. La roue tourne toute notre vie vers Dieu… Les rayons de la roue représentent les différents types de prière. Nous prions de différentes manières, à des moments divers, et selon ce que nous ressentons... Les rayons sont les formes ou expressions de la prière qui se fixent au moyeu de la roue, qui est la prière de Jésus lui-même... Toutes les formes de prière sont valables. Toutes sont efficaces. Elles sont façonnées par la prière de la conscience humaine de Jésus qui est présente en nous par la grâce de l’Esprit Saint. » (Laurence Freeman)

Lettre n°16 - Qu'est-ce que le mysticisme?
Kim Nataraja - Année 2

Ces lettres d’enseignement s’inspirent de la tradition mystique. Nous avons déjà pris connaissance d’une partie de la sagesse du désert ; dans les lettres qui suivent, nous nous tournerons vers l’enseignement des mystiques au cours des siècles et jusqu’à nos jours.

Mais qu’est-ce que le mysticisme et quelle est la pertinence des mystiques pour nous, aujourd’hui ? Le mysticisme est un mot moderne. Les premiers chrétiens n’utilisaient pas ce terme, ils disaient seulement que certaines expériences étaient mystiques. 

Selon Bernard McGinn, auteur perspicace et fin connaisseur de ce sujet, qu’il a traité dans une série d’ouvrages sur l’histoire du mysticisme occidental, « l’élément mystique du christianisme est cette partie de sa croyance et de ses pratiques qui concerne la préparation, la conscience et la réaction à ce qui peut être décrit comme la présence immédiate ou directe de Dieu ».

Tel est le but d’un engagement sérieux dans la méditation, la prière contemplative. Elle nous fait traverser le niveau rationnel de notre conscience ordinaire pour accéder à un niveau plus élevé, intuitif, de conscience. Elle nous apprend à « abandonner le moi », à lâcher notre vue égocentrique de la réalité et, ce faisant, elle nous permet de transcender l’ego et d’atteindre ce mode de perception plus vaste, plus ouvert. Elle nous fait passer d’une réalité basée sur la connaissance à une réalité façonnée par la sagesse de la Divine Réalité. Nous entrons alors dans des états de vision profonde où nous « connaissons » sans connaître, où nous sommes maintenus dans l’amour. C’est une manière de devenir pleinement vivant, de passer d’une vie centrée sur la survie à une vie pleine de sens, comme John Main l’explique si bien :

« De plus en plus d’hommes et de femmes, dans notre société, commencent à comprendre que nos problèmes personnels et que les problèmes que nous affrontons en tant que société, sont fondamentalement des problèmes spirituels. Nous sommes de plus en plus nombreux à comprendre que l’esprit humain ne peut trouver d’accomplissement dans la simple réussite matérielle ou la prospérité. Ce n’est pas que la réussite matérielle ou la prospérité soit en soi de mauvaises choses, mais elles ne sont tout simplement pas une réponse finale ou ultime adéquate à la condition humaine… Pour nous connaître nous-mêmes, nous comprendre nous-mêmes, pour mettre nos problèmes et nous-mêmes en perspective, nous devons simplement entrer en contact avec notre esprit. » Cela constitue, pour lui, la responsabilité primordiale de l’être humain : « Notre tâche première… est de trouver notre propre esprit, car il est notre lien vital avec l’Esprit de Dieu. »

La méditation nous conduit sur la voie où nous « trouverons notre propre esprit » et c’est une voie qui n’est pas réservée aux mystiques, mais que tout le monde peut emprunter. Les mystiques sont nos chercheurs scientifiques ; ils prouvent que cela est faisable et ce qu’ils disent se fonde non sur la théorie mais sur l’expérience. Le dévouement et la persévérance fidèle nous conduisent à notre centre, à la présence de l’esprit qui demeure en nous, où notre essence « trouve sa source et son renouvellement dans le débordement d’amour et de vie de la Trinité. » (Un mot dans le silence, un mot pour méditer)

Lettre n°17 - L'humilité
Kim Nataraja - Année 2

Le monde dans lequel nous vivons ne valorise pas la vertu d’humilité. Ce qui est désiré, c’est au contraire l’affirmation de soi, l’assurance déclarée, la réussite matérielle, la célébrité et l’estime aux yeux des autres. Nous assimilons même l’humilité à l’humiliation. Et qui aime être humilié ?

Mais pour les Pères et Mères du désert, l’humilité n’a jamais été synonyme d’humiliation ; elle était une façon d’être fondamentale. Saint Benoît considère aussi l’humilité comme une vertu cardinale. Certes, sa Règle s’appliquait à la vie dans un monastère, mais ses propos sont toujours pertinents à notre époque. Saint Benoît décrit les étapes vers l’humilité comme une échelle à douze degrés. Les deux premiers sont la base en vue d’acquérir cette vertu : « Le premier degré d’humilité est de garder  “La vénération de Dieu toujours devant les yeuxˮ et de ne jamais l’oublier. » Nous vénérons Dieu dans la nature et le cosmos qui nous entoure, nous avons l’intuition de l’invisible dans la manifestation du visible, et nous respectons la présence divine en ceux que nous rencontrons.

Cette attitude de respect mêlé de révérence nous conduit à reconnaître notre besoin de Dieu et nous amène au deuxième degré : renoncer à une approche égocentrique de la vie. Notre principe directeur doit être « que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. » (Luc 22, 42). Nous ne pensons plus à notre intérêt propre ni à ce que nous ressentons, mais plutôt aux besoins des autres : « Heureux le moine qui considère le bien-être et le progrès de tous les hommes avec autant de joie que s’ils étaient les siens » (Évagre)

Les degrés suivants insistent sur l’importance de l’obéissance – l’écoute profonde, que nous avons examinée précédemment dans ces lettres.

Le neuvième degré consiste à « retenir sa langue et rester silencieux ; et à ne pas parler sinon pour répondre à une question ». En d’autres termes, nous sommes invités à écouter les autres plutôt que revendiquer le droit d’être entendu. Il y est à nouveau question de notre orgueil égocentrique et de l’attachement viscéral à la vérité de nos opinions personnelles. Cet aspect de la vertu d’humilité était très exigeant, même pour Évagre. On raconte une histoire à son propos, lorsqu’il arriva pour la première fois au désert. Il demanda (probablement à Macaire le Grand) la chose suivante : « Donne-moi quelques conseils qui me permettraient de pouvoir sauver mon âme. » C’était la façon habituelle de s’adresser à un ancien. Les ermites du désert enseignaient leurs visiteurs par quelques paroles qui allaient droit à l’essentiel ; ils savaient intuitivement ce que la personne avait besoin d’entendre. L’histoire continue : « L’ancien lui répondit : “Si tu veux sauver ton âme, ne parle pas avant qu’on ne te pose une question.ˮ » Ce petit conseil était très gênant pour Évagre qui manifesta son mécontentement d’avoir demandé une pensée : « Vraiment, j’ai lu beaucoup de livres et je ne peux pas accepter des consignes de ce genre. » Il est facile de voir qu’Évagre avait encore du travail à faire sur son orgueil ! Et l’histoire poursuit non sans ironie : « Ayant retiré un grand profit de sa visite, il quitta l’ancien. »

Ces degrés sur l’échelle de l’humilité nous sont nécessaires pour la pratique de la méditation. Nous devons garder à l’esprit la Présence de Dieu et renoncer à nos idées égocentriques d’accomplissement et d’orgueil. En toute humilité, reconnaissant notre besoin de Dieu, nous persévérons avec confiance dans notre pratique. La paix de Dieu qui surpasse toute intelligence est un don et non un accomplissement dont nous pourrions être fiers. Voilà pourquoi chaque jour nous devons recommencer dans une véritable humilité, avec foi et espérance. John Main et Laurence Freeman nous rappellent cette nécessité en soulignant que nous sommes tous des débutants, aussi longtemps que nous ayons déjà cheminé sur la voie.

Lettre n°18 - La colère
Kim Nataraja - Année 2

Les Pères et Mères du désert ainsi que les mystiques de tous les temps soulignent que la pratique fidèle et sérieuse de l’attention fixée sur un point dans la méditation/prière conduit à une connaissance plus vaste. Cela commence, en l’occurrence, par une meilleure connaissance de notre ego blessé et des conditionnements qui bloquent notre connaissance spirituelle de la Présence du Christ. Nous constatons combien nos réactions aux stimuli émotionnels sont automatiques. De plus, nous oublions très souvent que la cause réside en nous :

Un frère était mal à l’aise dans la communauté et se mettait souvent en colère. Alors il se dit : « Je vais aller vivre quelque part tout seul. Et comme je n’aurai plus personne à qui parler ou à écouter, je serai tranquille et ma colère impétueuse cessera.» Il s’en alla et vécut seul dans une grotte. Mais un jour, il remplit sa cruche d’eau, la posa par terre et, brusquement, elle se renversa. Il la remplit de nouveau, et elle se renversa encore. Cela se produisit une troisième fois et, dans un accès de rage, il saisit la cruche et la brisa. Reprenant ses esprits, il comprit que le démon de la colère s’était moqué de lui, et il se dit : « Je vais retourner dans la communauté. Où que tu vives, tu as besoin d’effort et de patience, et surtout, de l’aide de Dieu. »

Cette histoire nous enseigne que la conscience de nos réactions habituelles est essentielle, et que, pour cela, la solitude est aussi utile que les interactions avec autrui. Mais sans la grâce et le silence de périodes régulières de méditation, nous n’entendrions pas la voix intérieure intuitive du « soi », qui nous fait voir les conditionnements dictant notre conduite présente. Nous devenons conscients du fait que ces réactions aveugles ont été décidées à une époque et en un lieu particuliers, et que, souvent, elles ne sont plus pertinentes. Une attitude de détachement vis-à-vis du comportement de l’ego, une légère mise à distance, crée un espace entre le stimulus et la réaction, qui autorise des choix sur la manière de réagir. Telle est la vraie liberté. Nous pouvons dépasser l’implacable inévitabilité de notre comportement ; le cadre rigide peut être assoupli, les structures défensives habituelles peuvent être enlevées, une réponse créative libre est possible.

Comme pour le moine de l’histoire, nos réponses habituelles les plus intenses sont souvent la colère ou l’autre face de la même monnaie, la dépression. Ceci est bien mis en évidence dans l’enseignement détaillé de la tradition du désert sur le « démon de la colère ». Les ermites du désert considéraient que l’une des manières de traiter la réponse automatique de la colère quand on nous insulte, est la vertu de l’humilité. Cela me rappelle une histoire zen : « Un ermite, qui vivait dans une forêt près d’un village, vit un jour arriver une foule de villageois en colère qui l’accusaient d’avoir mis enceinte une jeune fille. « Vraiment ? », se contenta-t-il de répondre. Il prit la jeune fille avec lui et s’en occupa. Au bout de quelques temps, la jeune fille retourna au village et avoua à ses parents qu’elle avait menti ; le fils de leurs voisins, qu’elle aimait, était le père. Les villageois retournèrent chez l’ermite et s’excusèrent avec effusion en lui racontant toute l’histoire. « Vraiment ? », fut sa seule réponse.

Lettre n°19 - Du jugement
Kim Nataraja - Année 2

Les pères et les mères du désert ont fondé leur vie et leur prière sur l’enseignement de Jésus. Les Béatitudes étaient leurs Commandements. Ils ont éprouvé personnellement que l’une des choses les plus difficiles à faire dans la vie est de s’abstenir de juger les autres. Ils ont donc pris à cœur les paroles de Jésus dans le sermon sur la montagne : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Nous avons entendu dans les Sentences des Pères du désert : « Les anciens avaient coutume de dire que rien n’est pire que de porter un jugement. » Ils connaissaient l’esprit et le cœur de leurs frères humains ; ils étaient de magnifiques psychologues. Ils savaient qu’en jugeant les autres, c’est nous-même qu’en fait nous jugeons inconsciemment. Ce sont des sentiments inconfortables, que nous projetons sur les autres. En fait, le comportement que nous critiquons chez les autres est potentiellement le nôtre : « Ne montre jamais du doigt ton prochain avec mépris ou jugement, car lorsque tu le fais, il y a trois doigts pointés vers toi » (Bear Heart – « Le Vent est ma mère »)

Notre tendance à dire du mal, à juger et critiquer les autres montre en fait que nous portons encore des blessures non guéries et tout un conditionnement qui remonte à notre enfance. Reconnaître nos blessures et les accepter mène à la « purification des émotions », un des objectifs du chemin spirituel : « Celui qui ne peut fermer les yeux sur la faute d’un ami, réelle ou apparente, ne possède pas encore la liberté intérieure » (Maxime le Confesseur). Une histoire du désert illustre l’attitude requise : Un frère commit une faute. On tint conseil et on y invita Abba Moïse, mais il refusa de s’y rendre. Alors le prêtre envoya quelqu’un lui dire : ̏Viens, car tout le monde t’attend.˝ Alors, il se leva et se mit en route. Il prit une cruche qui fuyait, la remplit d’eau, et l’emporta avec lui. Les autres vinrent à sa rencontre et lui dirent : ̏Qu’est-ce que cela, Père?˝ L’ancien leur déclara : ̏Mes péchés s’écoulent derrière moi, et je ne les vois pas, et aujourd’hui je viens juger l’erreur d’un autre.˝ Entendant cela, ils ne dirent plus rien au frère et lui pardonnèrent.

En outre, en jugeant les autres, nous faisons d’eux un arrêt sur image ; nous les fixons à un moment précis, sans leur laisser la possibilité de progresser et de grandir, ce qui peut réellement se passer en un instant : Abba Xanthias déclara : ̏Le voleur était sur la croix et il a été justifié d’un mot ; et Judas qui était compté parmi les apôtres a perdu tout le fruit de son labeur en une seule nuit et du ciel, est tombé en enfer.˝ (Histoires des Pères du désert)

La méditation nous aide à acquérir cette attitude de non-jugement, de plus grande compassion. Et pourtant, spécialement dans la méditation, nous nous critiquons souvent nous-mêmes : « Pourquoi mon esprit est-il toujours plein de pensées ? Pourquoi ne puis-je pas rester assis, immobile ? » Ne jugez pas. Ne vous laissez pas captiver par vos pensées ou submerger par vos sentiments. Acceptez la situation telle qu’elle est. Observez seulement et nommez ce qui traverse votre esprit et revenez doucement à votre mantra. Devenez un observateur impartial. Cette approche devient vite une partie intégrante de notre être et conduit au détachement, à la compassion et à la connaissance.

Lettre n°20 - Le pouvoir du langage
Kim Nataraja - Année 2

Il dit aussi : « Il vaut mieux manger de la viande et boire du vin plutôt que de manger la chair d’un de ses frères par la calomnie. » (Abba Hyperechius)

Le commérage et la calomnie étaient désapprouvés, parce qu’ils sont une forme de jugement d’autrui. Mais il y avait une autre raison : les ermites du désert étaient convaincus du pouvoir du langage de guérir ou de blesser. N’oublions pas que la culture du IIIe siècle était encore en grande partie orale. Les mots prononcés étaient considérés comme puissants, spécialement ceux de l’Écriture, ainsi que les paroles dites par les Abbas et les Ammas. Ils n’hésitaient pas à avoir des mots critiques à l’égard des jeunes ermites, mais seulement pour corriger leur comportement et l’amener en conformité avec les Béatitudes. Ils étaient « purs de cœur » et aucun sentiment ni motivation égocentriques inconscients ne se cachaient derrière leurs paroles et leur comportement. Par conséquent, leurs mots étaient des mots puissants qui guérissaient et renouvelaient la vie. Ils étaient aussi très conscients du dommage qu’un mot imprudent pouvait provoquer. Ils étaient très attentifs à savoir quand parler et quand garder le silence. D’où l’importance qu’ils attachaient au silence en général parmi les ermites, ainsi que leur conseil de ne pas parler sauf en cas de nécessité. Cela évitait les conversations imprudentes ou blessantes, et donnait la possibilité à des paroles de sagesse d’émerger. Bien que nous ne vivions plus dans une culture orale, nous connaissons aussi le pouvoir d’un mot d’encouragement ou de dénigrement envers nos compagnons de route spirituelle.  

Une raison importante pouvait les inciter à prononcer une parole d’avertissement : lorsque l’Écriture était impliquée. La plupart des connaissances des ermites venaient de l’écoute de la Parole à la synaxe, la réunion hebdomadaire des moines. Une histoire raconte qu’un frère, dans un moment de distraction, avait oublié de dire quelques mots du psaume qui était récité. Un ancien s’approcha et lui dit : « Où étaient donc tes pensées lorsque nous récitions la synaxe, et que la parole du psaume t’a échappé ? Ne savais-tu pas que tu te tenais en présence de Dieu et que tu t’adressais à Lui ? »

La méditation, la répétition de certaines paroles de l’Écriture, leur récitation par cœur, aidait les moines à gérer leurs pensées et tentations, leurs « démons » intérieurs. Souvent, ils étaient tourmentés par le souvenir de leur vie antérieure ou par le remord de ce qu’ils avaient fait ou laissé inachevé. La formule que Cassien recommande – Dieu, viens à mon aide, Seigneur, hâte-toi de me secourir – était à ses yeux « une muraille inattaquable, une cuirasse impénétrable et un bouclier très solide. » Vous vous souvenez sans aucun doute de l’importance qu’il attachait à ce point : « Vous devriez, dis-je, méditer constamment ce verset dans votre cœur. Vous ne devriez pas cesser de le répéter quel que soit le travail ou le service que vous accomplissez, ou lorsque vous êtes en voyage. Méditez–le durant votre sommeil, lorsque vous mangez et lorsque vous satisfaites aux moindres besoins de la nature. » 

L’Écriture constituait le fondement de leur vie. Lorsque des moines vinrent interroger saint Antoine sur la meilleure manière de vivre, il leur fut répondu ceci : « Vous avez entendu l’Écriture. Elle vous dira ce qu’il faut faire. » Nous aussi, nous ne devrions pas négliger la lecture des paroles de Jésus dans l’Écriture. Lire l’Écriture après la méditation, ou même mieux, à un autre moment, selon la manière bénédictine de la Lectio Divina, qui consiste à choisir un court passage et à le lire plusieurs fois lentement et attentivement, est très utile. Pour Laurence Freeman, notre directeur spirituel, ce faisant, «nous lisons l’Écriture et nous laissons l’Écriture nous lire.»

Lettre n°21 - Conscience de soi et connaissance de soi
Kim Nataraja - Année 2

L’importance accordée à la vision intérieure profonde, qui induit une vraie connaissance de soi, apparaît dans le conseil fondamental donné de tout temps par les maîtres spirituels et les philosophes : Homme, connais-toi toi-même. Nous sommes invités non seulement à connaître l’ego et ses motivations, ce qui rend possible le changement, mais aussi à connaître le Soi, à avoir conscience de notre être total et du Divin qui l’habite. « Lorsque vous vous connaîtrez, vous serez connus et vous saurez que vous êtes les enfants du Père qui est vivant ; mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous demeurez dans la pauvreté et vous êtes pauvreté. » (Évangile de Thomas, 3)

Si la connaissance de soi est essentielle, la conscience de soi, hélas, oppose une forte résistance à la connaissance de notre soi profond et nous empêche de voir la Réalité ultime. La conscience de soi est bien sûr le propre des êtres humains, ce qui les distingue, pour autant qu’on le sache, des autres êtres sensibles. Mais le problème est qu’on utilise cette aptitude de manière limitée : au lieu d’être une conscience de la totalité du soi, on la limite et la concentre étroitement sur toutes les pensées superficielles de l’ego. On utilise ainsi la conscience de soi uniquement comme un moyen de survie. La plupart de nos pensées tournent donc d’une manière ou d’une autre autour de nos soucis personnels, en essayant d’apprendre de notre passé et de préparer l’avenir dans le but de survivre. Nos souvenirs du passé peuvent bien sûr être une aide constructive pour façonner le présent et planifier l’avenir. Mais le résultat est souvent qu’on ne vit que dans le passé et l’avenir, et pas dans le moment présent.

Ce n’est pas que notre ego soit sans importance. On dépend de son ego, surtout dans la première partie de sa vie, et il est important qu’il soit sain et bien adapté. C’est la première partie d’un développement que Jung appelle le « processus d’individuation ». De plus, on aura toujours besoin de la sagesse de l’ego, car nos capacités de survie continueront d’être nécessaires pour faire face de façon mature et réaliste aux mondes extérieur et intérieur. Mais on doit se rappeler que la conscience de l’ego, dont on est fier à juste titre, est superficielle et en constante évolution, déterminée par nos préoccupations du moment. C’est la sagesse permanente et plus profonde du soi, qui réside dans l’inconscient, qu’il faut amener à la conscience. Il faut que le développement de l’ego aille de pair avec la prise de conscience croissante du soi spirituel. Il est nécessaire de déplacer l’attention de l’ego vers le soi.

L’attention sur un point que l’on pratique en méditation aide à produire ce déplacement. En laissant de côté les pensées, on laisse de côté le passé et le futur et le mantra nous maintient dans le moment présent. Notre ego devient alors un centre conscient qui accepte que des matériaux inconscients entrent dans sa vision et qui se considère comme partie intégrante du tout. On fonctionne alors à partir d’une base équilibrée en utilisant toutes ses ressources, toutes ses aptitudes conscientes et inconscientes, rationnelles et intuitives.

C’est là la seconde partie du processus d’individuation qui réalise la « synthèse des éléments conscients et inconscients de la personnalité ». Cette vraie connaissance de soi conduisant à l’intégration psychologique et à la complétude n’est pas un but en soi, mais une sorte de tremplin pour accéder à l’expérience de la Réalité ultime : « La réalité qu’on appelle Dieu doit d’abord être découverte dans le cœur de l’homme ; de plus, je ne peux arriver à connaître Dieu si je ne me connais pas moi-même. » (Maître Eckhart).

Extrait de Dancing with Your Shadow

 

Lettre n°22 - Stratégies de fuite
Kim Nataraja - Année 2

Si nous comprenons mal la méditation et si nous ne la voyons pas comme une prière, comme une discipline spirituelle, mais plutôt comme une forme de relaxation, une manière de traiter le stress de la vie, ou même comme un moyen de fuir dans l’imaginaire et les rêves, nous pouvons la pratiquer pendant des années sans qu’il en résulte aucun accroissement de conscience ou transformation. En fait, l’ego va bloquer notre progression et va simplement renforcer les illusions que nous avons sur nous-même et sur les autres. Au lieu d’être un moyen pour parvenir à la connaissance de soi, elle devient un moyen efficace pour réprimer nos soucis et nos pensées.

De plus, au lieu de prendre le temps d’expérimenter le silence et l’immobilité en abandonnant nos pensées durant la méditation, nous préférons passer ce temps à utiliser notre conscience rationnelle pour comprendre intellectuellement la Réalité suprême qui nous attire. Cela dit, la seule chose que la philosophie et la théologie nous enseignent rapidement, c’est la limite fondamentale de nos capacités rationnelles. Clément d’Alexandrie (au IIe s.) fut le premier Père de l’Église à exprimer l’idée que Dieu était au-delà de notre entendement : « Dieu … est ineffable, au-delà de tout discours, de tout concept, de toute pensée… Dieu ne se trouve pas dans l’espace, mais au-dessus des lieux et des temps, des noms et des pensées. Dieu est sans limite, sans forme, sans nom. »

Il n’y a pas de réponses ultimes correctes à la question du Divin ; souvent, les idées contredisent et supplantent des tentatives antérieures. Toutes les théories et théologies sont des essais d’interprétation personnels et limités. C’est lorsque contemplation et théologie se donnent la main qu’on se rapproche le plus de la vraie révélation et de la vraie sagesse.

L’Église primitive en avait parfaitement conscience : Celui qui prie est un théologien et un théologien est celui qui prie (Évagre). Ce n’est que dans l’expérience spirituelle que se communique, à un niveau intuitif profond, la vraie connaissance de cette Réalité ultime. Mais comme l’ont souligné les mystiques de tous les temps et toutes les cultures, transmettre ces expériences transpersonnelles de manière adéquate au moyen du langage – mode d’expression peu fiable et limité – est pratiquement impossible. Dans Un mot dans le silence, un mot pour méditer John Main cite Alfred Whitehead : « Il est impossible de méditer sur le temps et le mystère du passage créatif de la nature sans être saisi d’émotion devant les limites de l’intelligence humaine. »

La clef réside dans l’expérience de la prière silencieuse profonde. L’exemple de saint Thomas d’Aquin montre l’importance de cette expérience. Après une vie passée à écrire et théoriser sur le Divin, il fit une expérience spirituelle qui le rendit intensément conscient de l’inutilité de nos tentatives de rationalisation. Il considéra alors tous ses écrits comme de la « paille » et cessa d’écrire.

Le désir de compréhension est une quête naturelle et louable. Mais c’est notre aspect « ego » qui aime élaborer des théories sur la Réalité ultime et se laisse fasciner par les tentatives des autres, jusqu’au point de vouloir les surpasser. Théoriser, philosopher, théologiser est une activité agréable et sans danger. C’est le moyen idéal d’éviter de faire le vrai travail qui a besoin d’être fait. La méditation est la voie royale pour faire l’expérience de cette Réalité ultime.

Lettre n°23 - Le don de la grâce divine
Kim Nataraja - Année 2

La transformation spirituelle n’est pas en notre pouvoir. On ne peut accomplir d’aucune façon ce changement total de la conscience, il est un don de la grâce divine. Bien que l’itinéraire spirituel soit souvent présenté de façon linéaire – apaiser d’abord le corps, puis le mental, pour que l’esprit puisse être touché – on n’a pas affaire à des étapes progressives mais à des niveaux simultanés, qui se chevauchent et s’approfondissent : par la pratique, on décrit un chemin en spirale ponctué d’aperçus sur la profondeur.

Comme nous l’avons vu dans les lettres précédentes, il y a souvent, au départ de l’itinéraire spirituel, une intuition soudaine et profonde, un rappel de notre vraie nature, un aperçu sur une dimension plus vaste. Cela nous aide à nous détourner de notre préoccupation pour la réalité superficielle. Nous nous rappelons que la Lumière habite déjà en nous ; nous sommes déjà éclairés : « Nous sommes nés de la lumière, là où la lumière naît d’elle-même… Nous sommes ses fils » (Évangile de Thomas, logion 50). Les Pères de l’Église primitive appelaient cet instant le moment de conversion, ou metanoia, opérant un changement de cœur et de mental qui permet à la mémoire de notre vrai soi, « notre étincelle divine », d’émerger. Cela nous permettra ensuite de franchir le seuil entre les différents niveaux de perception. Lorsque nous entrons dans notre être intérieur, notre soi, par la méditation, nous abandonnons notre intelligence rationnelle, nos émotions et nos perceptions sensorielles et nous nous servons uniquement de la faculté supérieure à la raison : l’intelligence intuitive. C’est notre lien et notre moyen de communication avec le Divin. Le soi n’est pas affecté par les événements extérieurs de notre vie, il est libre de nous aider par ses visions pénétrantes et ses intuitions. Elles sont données dans le silence de la méditation, dans les rêves ou par les autres moyens que notre être spirituel a trouvés pour nous rejoindre.

L’élément déclencheur de la metanoia est souvent un moment de crise ou un événement majeur qui bouleverse de façon déconcertante la réalité apparemment sûre et invariable dans laquelle nous vivons. Nous sommes rejetés par une personne ou un groupe ; nous sommes face à un échec, à une perte d’estime ; nous perdons un travail qui nous passionnait ou notre santé nous fait soudain défaut. Notre réaction peut soit être un refus d’accepter le changement, une plongée dans la dépression ou le désespoir, ou bien, confronté au fait que notre réalité n’est pas aussi immuable que nous le pensions, nous pouvons relever le défi de porter sur nous-mêmes, notre cadre de pensée habituel, nos opinions et nos valeurs, un regard différent. C’est dans un moment pareil, lorsque la chaîne constituée par tous nos conditionnements, nos pensées, nos souvenirs et nos émotions se brise momentanément que nous pouvons faire l’expérience de nous tenir libre et sans entrave dans l’Ici et Maintenant, le moment éternel. Alors, pour un instant, nous voyons la réalité telle qu’elle est. Très tôt dans la méditation, il arrive que nous éprouvions un sentiment de paix véritable et même de joie débordante. Ces moments, lorsque nous sommes libérés de la préoccupation pour soi-même, sont des dons divins. Certains d’entre nous ont peut-être vécu un tel moment de transcendance, de conscience d’une réalité différente, d’évasion de la prison de l’ego, en écoutant de la musique, en lisant de la poésie ou en s’absorbant dans un travail artistique. D’autres peuvent ne jamais avoir eu conscience d’un véritable moment d’intuition, tout en ayant toujours été conscients, à un certain niveau, de l’existence d’une Réalité supérieure. Sans le savoir, ils deviennent progressivement plus en phase avec cette Réalité.

Lettre n°24 - La philosophie éternelle
Kim Nataraja - Année 2

La possibilité d’intégration du soi avec la Réalité ultime est clairement exprimée dans la « philosophie éternelle »*, qui décrit le fondement commun à toutes les grandes religions et sagesses du monde. Il est important de rappeler que le point commun sur lequel insiste cette philosophie s’appuie sur l’expérience spirituelle pratique réelle et non sur des dogmes théologiques ou religieux. Il s’agit d’une potentialité humaine qui n’est pas déterminée par la culture : « Lorsque le mental humain atteint un certain niveau d’expérience, il parvient à cette même compréhension et c’est ce qui constitue la philosophie éternelle. » (P. Bede Griffiths o.s.b.)

La philosophie éternelle affirme sans équivoque qu’il existe une Réalité ultime, qui est à la fois universellement immanente à la création et qui la transcende. La réalité que nous pouvons appréhender par les sens est enracinée dans et soutenue par cette Réalité omniprésente. La qualité essentielle de cette Réalité supérieure, c’est qu’elle ne peut être atteinte par les sens ou la raison : elle ne peut être exprimée clairement par des pensées ou des images ; elle est incompréhensible et ineffable. Pourtant, il y a quelque chose dans le soi éternel profond d’un être humain, au-delà de l’ego personnel, qui a quelque chose en commun avec cette Réalité ultime et qui, de ce fait, peut vraiment entrer en relation avec elle : c’est le fondement de notre être individuel, que nous partageons avec les autres et avec la création toute entière ; c’est là que nous sommes tous un.

Nous possédons tous cette « essence », le « soi ». La philosophie éternelle tient fermement que tous, pas seulement les caractères mystiques spéciaux, peuvent atteindre l’union avec le Sans-Forme ultime, indépendamment de la manière de l’exprimer : nirvana, no-mind (au-delà du mental), illumination, Union avec la Déité.

En pratiquant avec sérieux la méditation comme une discipline spirituelle contemplative, nous devenons personnellement conscients de cette capacité innée à l’unité qui embrasse tout. Nous sommes alors graduellement transformés par la grâce, pour vivre de plus en plus en harmonie avec ce niveau supérieur de conscience. L’énergie de l’aspect « soi » de notre être résonne alors avec l’énergie similaire qui se trouve dans la Réalité divine.

Tout ce qui est limité par la forme, l’apparence, le son et la couleur,

est appelé objet.

Parmi tous ceux-ci, l’être humain seul

est plus qu’un objet.

Bien que, comme les objets, il ait forme et apparence,

il n’est pas limité par la forme. Il est davantage.

Il peut atteindre le sans-forme.

Chuang Tzu

 

*Pour une clarification et une justification de l’idée de philosophie éternelle, les meilleurs ouvrages sont ceux d’Aldous Huxley, La Philosophie éternelle et de Matthew Fox, One River, Many Wells (un ouvrage de M. Fox est traduit en français sous le titre Le Christ cosmique).

Lettre n°25 - Pas de pensées, pas d'images
Kim Nataraja - Année 2

Dans la lettre de la semaine dernière sur la philosophie éternelle, nous avons vu que c’est l’expérience du silence et de la solitude intérieurs procurée par des disciplines spirituelles contemplatives comme la méditation qui nous amène à découvrir l’essence de notre religion, laquelle est en outre le socle commun de toutes les traditions de sagesse et de toutes les religions. Alors qu’au niveau de l’expérience, il y a de nombreux points communs entre les religions, au niveau des théories et des théologies, il y a des différences majeures formées par les filtres de la culture et de la société au moyen desquels nous interprétons ces expériences. Cependant dans le monde où nous vivons, il est important que nous respections la vérité de toutes les religions et que nous nous engagions dans le dialogue interreligieux, qui est un aspect important de la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne. En partageant le silence de la contemplation avec d’autres personnes de toutes croyances, un point commun apparait qui incite au respect et à la compréhension mutuels.

Il n’y aurait pas de conflit ni de manque de compréhension si seulement nous pouvions rester au niveau de l’expérience, du silence partagé. Mais nous passons si facilement de l’expérience à la pensée. Le désir de comprendre en profondeur l’expérience spirituelle intérieure nous pousse à la traduire en images et en mots ; c’est ainsi que fonctionne notre conscience. Être en mesure de nommer les choses nous donne un sentiment de sécurité et de contrôle, aussi illusoire soit-il. Mais nous oublions les limites de notre conscience rationnelle et de ses filtres ; nous oublions que toutes les pensées et images, en particulier sur le Divin, déforment et limitent. En fait, les premiers chrétiens considéraient même comme un blasphème d’attacher un nom à Dieu.

Au IIe siècle, tout au début de la tradition mystique chrétienne, Clément d’Alexandrie est le premier philosophe/théologien chrétien à avoir tenté de mettre en mots l’expérience mystique et la relation entre l’âme humaine et le Divin. Il l’a fait d’une manière « apophatique », ou négative ; c’est-à-dire qu’il n’a pas dit ce que Dieu était, car il voyait le Divin comme un mystère sacré au-delà de toute compréhension. Il a tenté d’approcher l’essence divine en disant ce que Dieu n’était pas : « Dieu ne se trouve pas dans l’espace, mais au-dessus des lieux, des temps, des noms et des pensées. Dieu est sans limites, sans forme, sans nom. Il est anonyme... Il ne nous reste que la notion d’être pur, c’est la seule manière d’approcher Dieu au plus près... Il est ineffable, au-delà de tout discours, de tout concept, de toute pensée. » (Clément d’Alexandrie)

Il estimait qu’on ne peut arriver à connaître l’essence de Dieu qu’en enlevant toutes les qualités habituellement associées à tout ce qui appartient au monde matériel. Une belle analogie était courante à l’époque : un sculpteur taille un bloc de marbre en enlevant des petits fragments jusqu’à ce qu’une forme apparaisse. De même, si nous aspirons à connaître la Réalité divine, nous devons faire tomber une à une toutes nos idées et nos concepts à propos de Dieu, nos pensées, nos images, jusqu’à ce que, par grâce, se révèle Son essentielle présence. On entre alors dans « un état dans lequel on vénère Dieu dans la crainte respectueuse et le silence, et on se tient devant Lui dans un saint émerveillement » (Clément). C’est l’état qui nous aide à être tolérants envers les différentes expressions de la quête humaine de sens.

Lettre n°26 - De la prière
Kim Nataraja - Année 2

Tout comme Clément, le Père de l’Église primitive Origène connaissait très bien les pensées tant grecque que judéo-chrétienne, et il vit clairement les correspondances entre ces différents courants de sagesse. Selon Laurence Freeman, « le christianisme est un phénomène historique avec ses propres racines dans les religions juive et grecque, et ces racines plongent encore plus profondément dans la toute première conscience religieuse de l’humanité. Toutes les religions ne sont peut-être pas une, comme le prétendait William Blake, mais il est certain qu’elles sont profondément reliées les unes aux autres. »

Dès l’âge de 17 ans, l’évêque Demetrius d’Alexandrie confia à Origène la direction de l’école catéchétique pour succéder à Clément. L’enseignement dispensé aux catéchumènes – les personnes qui désirent être baptisées dans la foi chrétienne – n’était pas strictement limité à la foi chrétienne, mais il s’inscrivait dans le cadre de l’éducation générale grecque, en philosophie et en science, qui prédominait à cette époque, et s’adressait à des étudiants issus de toutes les grandes cultures de la région qui se côtoyaient et échangeaient des idées. Origène était un érudit extrêmement talentueux, doublé d’un enseignant doué. Il fut le premier à présenter, dans son Traité des principes, une cosmologie et une théologie chrétiennes systématiques et profondes, entièrement fondées sur une interprétation allégorique et mystique des Écritures. Ce traité fut probablement écrit en réponse à des questions d’étudiants curieux et cultivés rencontrés à l’école catéchétique, et qui essayaient de comprendre l’enseignement chrétien par rapport aux philosophies platonicienne, stoïcienne, juive et gnostique.

Son traité De la prière contient d’importants enseignements pour nous, lorsque nous nous asseyons pour méditer. Origène attache beaucoup d’importance à l’attitude à cultiver avant d’entrer en prière et à la purification de l’âme de ses émotions instenses. Il cite Paul affirmant que « nous devrions prier sans colère ni dispute », et souligne que nous devons abandonner « tout idée de mal à l’encontre de quiconque aurait commis une injustice [envers nous] ». Si nous n’abandonnons pas ces émotions, notre ego blessé se mettra en travers du chemin et nous empêchera de fixer une attention sans mélange sur notre prière. « Quiconque a l’intention d’entrer en prière… devrait prendre un moment pour se préparer, afin d’être le plus attentif et vigilant possible pendant sa prière. » Ce n’est qu’en étant vigilant et en mettant de côté « toutes les pensées étrangères » que nous pouvons garder notre « esprit absorbé en Dieu » et dépasser notre conscience ordinaire, élevant notre « intellect de la terre… pour le présenter devant le Seigneur de tout. »

Il est facile de voir l’influence d’Origène sur l’enseignement d’Évagre et de son disciple Cassien, et à travers eux, sur John Main. Nous relevons, dans leur enseignement, la même insistance sur la préparation : « Car tout ce qui occupait l’âme avant le temps de la prière revient inévitablement quand nous prions… c’est pourquoi nous devons nous préparer avant le temps de la prière pour être les personnes attentives que nous voulons être » (Cassien), et la purification de toute émotion : « Quiconque aspire à la prière véritable et se met en colère ou garde de la rancune fait preuve de démence. Il est semblable à un homme qui voudrait avoir la vue perçante et qui s’arracherait les yeux. » (Évagre, Chapitres sur la prière, 65)

Lettre n°27 - La compassion
Kim Nataraja - Année 2

L’enseignement des Pères et des Mères du désert du IVe siècle, dont s’inspire directement Jean Cassien, constitue également le fondement de la méditation chrétienne. John Main, notre fondateur, a redécouvert cette voie de prière dans les écrits de Cassien, Les Conférences, en particulier les chapitres IX et X.

La vertu à laquelle mènent tous les exercices spirituels des Pères et Mères du désert était la vertu suprême de la compassion ; grandir en amour d’autrui est le seul signe fiable de croissance spirituelle. Interrogé sur la manière de bien se préparer pour la méditation, John Main disait : « par de nombreux gestes de bonté ». Au bout du compte, l’essentiel n’est pas de bien méditer mais de bien aimer.

Le mode de vie du désert conduisait finalement à une transformation totale de l’être, une transformation en feu de l’amour : « Abba Lot alla voir Abba Joseph et lui dit : « Abba, autant que je peux, je dis mon petit office, je jeûne un peu, je prie et je médite, je vis en paix et je purifie autant que possible mes pensées. Que puis-je faire d’autre ? » Alors le vieil homme se leva et tendit les mains vers le ciel ; ses doigts devinrent comme dix lampes de feu et il lui dit : « Si tu veux, tu peux devenir entièrement flamme. » Dieu, l’énergie divine, est Amour. La méditation nous conduira à vivre cet amour dans le tréfonds de notre être et nous aussi nous serons transformés par lui.

Tout ce que les Pères et les Mères faisaient et enseignaient était fait par compassion pour ceux qui étaient encore la proie de leurs « démons » : « Un frère interrogea Abba Sisoès : « Que dois-je faire, Abba, car j’ai péché ? Le vieil homme répondit : « Relève-toi ». Le frère dit : « Je me suis relevé et j’ai de nouveau péché. » Le vieil homme reprit : « Relève-toi encore et encore. » Le frère demanda : « Jusqu’à quand ? » Le vieil homme répondit : « Jusqu’à ce que tu sois saisi soit par la vertu soit par le péché. »

Leur refus de juger les autres est un autre signe de compassion. Notre habitude invétérée de toujours nous juger est en fait un manque évident de compassion. Ce n’est que lorsqu’on s’accepte tel que l’on est, avec ses verrues et le reste, qu’on peut vraiment accepter et aimer les autres.

La compassion est donc le véritable fondement et le fruit de leur pratique et de notre pratique. Elle est même considérée comme plus importante encore que la prière :

« Il peut arriver que lorsque nous sommes à la prière, un frère vienne nous voir. Alors, il faut choisir, interrompre notre prière ou attrister notre frère en refusant de lui répondre. Mais l’amour est plus grand que la prière. La prière est une vertu parmi d’autres, tandis que l’amour les contient toutes. » (Jean Climaque)

 

Lettre n°28 - L'amour du prochain
Kim Nataraja - Année 2

Pour les Pères et Mères du Désert, les relations humaines sont considérées comme le fondement de la vie en présence du Christ : Abba Jean le Nain disait : « On ne construit pas une maison en commençant par le toit et on ne travaille pas en descendant. On doit commencer par les fondations afin d’atteindre le haut. » On lui demanda : « Que veut dire ce dicton ? » Il répondit : « La fondation, c’est notre prochain, que nous devons gagner, et c’est le lieu par où commencer. Car tous les commandements du Christ dépendent de celui-ci. »

Dans notre monde actuel, la plupart d’entre nous semble avoir perdu de vue cette importante fondation de notre vie. Nous avons tendance à vivre comme si nous étions des objets indépendants se bousculant pour gagner une place. Il est intéressant de voir comment, à notre époque, plusieurs scientifiques sont en train de changer notre vision de la réalité. En physique quantique, les expériences ont, dès le début, prouvé que les électrons sont en mouvement perpétuel – pas seulement en interagissant constamment avec d’autres particules, mais aussi avec un vaste océan sous-jacent d’énergie qui supporte tout. L’existence de ce principe de connexion, cette force énergétique appelée le Champ du Point Zéro, fut ignorée, comme étant sans rapport avec les applications pratiques de la science quantique, et laissée en dehors des équations. Aujourd’hui, les scientifiques intéressés par les implications philosophiques de la théorie quantique attirent l’attention sur ce phénomène. La découverte de ce Champ Quantique constitue une preuve certaine que nous sommes tous intégralement reliés et formons un réseau de vie avec nos semblables, avec toute la création et le cosmos, car nous aussi sommes constitués d’atomes et de leurs constituants essentiels, les électrons. Nous aussi sommes des paquets d’énergie quantique interconnectés, échangeant des informations avec cette mer d’énergie. 

Ceci n’est pas seulement vrai au niveau de l’énergie, mais la conscience aussi est étroitement impliquée. David Bohm, un important physicien quantique, a dit : « Tout au fond, la conscience de l’humanité est une. » Notre sentiment de séparation est une illusion, aussi puissante soit-elle, mais elle n’est toujours qu’une illusion, créée par l’ego et son circuit du cerveau gauche centré sur la survie. Nous sommes les parties significatives et interconnectées d’un tout.

Si nous prenions réellement en compte cette pensée, elle changerait toute notre attitude face à la famille humaine et à notre planète. Tout ce que nous faisons a un effet sur l’ensemble. Ce qui arrive aux autres nous arrive à nous. Il nous faut détourner notre centre d’attention hors de nous-mêmes et la méditation est la discipline clé pour le faire.

En raison de leur vie de prière contemplative, l’expérience des ermites du désert les rendaient conscients de cette interdépendance et, pour eux, la vertu ultime consistait à se vider soi-même de tout désir personnel pour conduire à un amour dans le don de soi, en suivant ainsi les traces du Christ : « St Antoine avait prié le Seigneur pour qu’il lui soit montré de qui il était l’égal. Dieu lui avait donné de comprendre qu’il n’avait pas encore atteint le niveau d’un certain cordonnier d’Alexandrie. Antoine quitta le désert, alla chez ce cordonnier et lui demanda comment il vivait. Sa réponse fut qu’il donnait un tiers de son revenu à l’Eglise, un autre tiers aux pauvres et gardait le reste pour lui. Ceci ne semblait pas à Antoine une tâche hors du commun, lui qui avait renoncé à tous ses biens et vivait dans le désert dans une pauvreté totale. Ce n’était donc pas là où résidait la supériorité de cet homme. Antoine lui dit : « C’est le Seigneur qui m’a envoyé voir comment tu vis. » L’humble artisan, qui vénérait Antoine, lui révéla alors le secret de son âme : « Je ne fais rien de spécial. Seulement, quand je travaille, je regarde tous les passants et je dis : ‘Afin qu’ils puissent être sauvés, moi, moi seul, vais périr’. »

Lettre n°29 - La relaxation physique
Kim Nataraja - Année 2

Nous vivons dans un monde obsédé par la réussite et le succès. Même la méditation est souvent purement considérée comme un moyen d'optimiser nos fonctions cérébrales afin de mieux réussir matériellement en ce monde. Il suffit d'aller dans une librairie et d’observer la section consacrée au développement personnel : les étagères ploient sous le poids des livres qui vous disent comment la méditation améliore votre santé physique et mentale, et par conséquent votre solde bancaire.

Je ne nie pas qu'il est tout-à-fait important de prendre soin de son corps et de son mental pour les maintenir dans une santé optimale. Même Évagre déclarait : « Notre saint et très ascétique maître [Macaire le Grand] affirmait que le moine doit toujours vivre comme s’il devait mourir demain, mais il doit en même temps soigner son corps comme s’il devait vivre avec pour de nombreuses années à venir. » Prendre soin de son corps par une alimentation bien adaptée et mesurée, par un exercice physique approprié tel que le yoga, le tai chi ou chi kong est donc d'une importance indéniable.

On peut bien sûr n'utiliser la méditation que pour ses bienfaits pour la santé, et la recherche a prouvé qu’ils sont nombreux. Il est certain qu’il est excellent d'arrêter le bavardage incessant du mental et d’évacuer le stress et les tensions. On se sent bien mieux en faisant faire une "pause" aux soucis, angoisses, espoirs et craintes qui nous assaillent généralement, et en arrêtant la perte d'énergie d’un mental qui tourne en rond et en boucle.

Mais on perdrait une occasion ; il y a dans la méditation bien plus que des effets physiologiques sur le corps. Car la prise en charge sérieuse de la santé du corps et la relaxation sont considérées comme une préparation essentielle pour atteindre le véritable but de la méditation, à savoir la transformation totale du mental et de la façon dont on regarde la réalité. En faisant cela, nous découvrons la partie spirituelle de notre être et notre lien à la Source du tout Etre. Pour y parvenir, la méditation doit être une discipline spirituelle qui implique la solitude et le silence, dans laquelle on renonce à toutes les expériences sensibles, les images, les émotions et les pensées - en d'autres termes à notre ego. Ce n’est que lorsque nous avons renoué avec notre essence spirituelle, notre soi, qu’on peut vivre une vie épanouissante qui a un sens. Notre action s’écoule alors de notre conscience du Divin, du lien que nous avons avec lui et du souci des autres.

La compassion est le vrai signe que notre mental se transforme. Selon les paroles d’Évagre : « Heureux est le moine qui considère le bien-être et le progrès de tous les hommes et les femmes avec autant de joie que s’ils étaient les siens »

Pour que cette transformation se produise, nous devons seulement nous préparer en immobilisant le corps et le mental. On peut alors s’ouvrir à l'œuvre de l'Esprit. Car c’est son œuvre: « Le Saint-Esprit prend pitié de notre faiblesse, et bien que nous soyons impurs, il vient souvent nous rendre visite. S’il trouve notre esprit le priant par amour de la Vérité, il descend alors et dissipe toute l'armée des pensées qui l'assaillent. »

Lettre n°30 - Faire et être
Kim Nataraja - Année 2

La contemplation nous conduit à tout voir dans son contexte tout entier, mais si on ne l’accompagne pas par l’action, on n’est pas encore parfait. L’histoire de Marthe et Marie, dans l’Evangile de Luc (10, 32-42), illustre l’importance d’intégrer le faire et l’être, de relier action et contemplation. Marthe représente la vie active et bien occupée que nous menons tous chaque jour, qui nous demande travail, amitié et accueil. Qui n’a pas ressenti l’ennui de voir d’autres écouter un invité de marque ou méditer, et, au lieu de pouvoir se joindre à eux, devoir se charger de la préparation du repas qu’on partagera ensuite ? Marie est la partie contemplative de notre être qui médite, écoute profondément le Christ intérieur dans la prière ou le rencontre dans une lecture attentive de l’Ecriture, la Lectio Divina.

Cette histoire symbolise, d’une certaine façon, qui nous sommes. L’action et la contemplation sont les deux aspects de notre être. Nous sommes à la fois Marthe et Marie. Lorsqu’on est débordé et qu’on se plaint de ne plus avoir le temps de méditer, alors Marthe a pris le dessus. Lorsqu’on contemple en laissant son travail de côté pour se consacrer entièrement au travail de la prière et de la méditation et en se mettant profondément à l’écoute, alors on veut n’être que Marie. Mais il y faut un équilibre : on ne peut pas être exclusivement l’une ou l’autre. On est les deux, même lorsqu’on vit en communauté, comme la Règle de St. Benoît le souligne : il doit y avoir des temps de prière et des temps de travail - ‘ora et labora’.

Marthe fait un travail important en préparant tout pour le repas à partager, mais en s’y concentrant avec ressentiment, elle perd de vue l’autre partie de son âme, la Marie qui écoute avec attention. Jésus le lui fait remarquer : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. » On fait tous cela par moment. Si seulement on pouvait faire ce qu’il y a à faire en gardant conscience de son centre intérieur profond, où demeure la compassion envers les autres ! Celui qui se plaint, c’est notre ‘ego’, qui a besoin de reconnaissance, qui veut qu’on le félicite et qu’on accuse les autres. Ce qu’il faut, c’est accepter et intégrer les deux côtés de notre être : on doit parfois être Marthe, mais on peut aussi être Marie à d’autres moments. Dans la vie même de Jésus, on voit ce bel équilibre entre action et contemplation. Il traverse le pays en prêchant et en guérissant et pourtant, souvent, on dit qu’il se retire dans un endroit tranquille pour être au calme et prier : «En ces jours-là, Jésus s’en alla dans la montagne pour prier, et il passa toute la nuit à prier Dieu.»

Dans l’Eglise, la plupart de la vie se centre aujourd’hui sur le côté Marthe de notre être et certains ont même oublié l’œuvre pour laquelle Marie est louée par Jésus. Il y a le faire, l’attention aux autres, le discours et la prière vocale de louange, d’adoration, de demande, d’intercession, d’action de grâce et la prière liturgique – tous des modes de prière importants et valables. Mais l’œuvre de Marie, la prière silencieuse, l’écoute profonde – la contemplation – est reléguée à quelques religieuses et moines attirés par cette manière d’être.

Ce fut l’appel de John Main dans sa vie, que Laurence Freeman poursuit : essayer de rattacher les chrétiens ordinaires à la longue tradition de la prière contemplative, qui remonte à l’enseignement de Jésus. En 2007, la Communauté Mondiale pour la Méditation Chrétienne a reçu la reconnaissance canonique du Vatican en tant que Communauté Contemplative Œcuménique, reconnaissant ainsi l’importance de l’œuvre de Marie.

 

Lettre n°31 - Les effets de la méditation sur la santé
Kim Nataraja - Année 2

Les effets de la méditation sur la santé, par Kim Nataraja

Un des lecteurs de ces ‘Lettres’ demandait pourquoi, dans notre Communauté, nous n’insistons pas autant que d’autres sur les bienfaits de la méditation pour la santé. Laurence Freeman résume ainsi la réponse à cette question : « Dans une perspective spirituelle, on se détend pour méditer plutôt qu’on ne médite pour se détendre. » (Jésus, le Maître intérieur)

Pourquoi la méditation est-elle si répandue de nos jours, particulièrement dans notre monde sécularisé ? La principale réponse est qu'il a été démontré qu’elle est un excellent antidote au stress, qui est la cause de nombreuses maladies de notre époque. Le stress affecte la libération d'hormones importantes dans le sang. Les deux plus importantes sont ici la sérotonine et le cortisol. La sérotonine est une substance chimique qui influe sur notre état émotionnel : un état heureux correspond à une augmentation du niveau de sérotonine et un état malheureux, à une diminution. Le stress réduit considérablement le niveau de sérotonine. En outre, le stress va provoquer un niveau plus élevé de l'hormone cortisol dans le sang, ce qui déclenche un réflexe de fuite ou d’agressivité. Cela amène à un état de tension permanente et de vigilance au danger, qui à son tour se révèle conduire à une perte de mémoire, à de la dépression et de l'anxiété.

L'impact de la méditation sur le stress est la base des nombreux bienfaits démontrés pour la santé physique. Chez certains patients, la méditation régulière entraîne une réduction du risque de maladies cardio-vasculaires, ainsi qu'une diminution de la pression artérielle, toutes deux susceptibles de résulter d'une meilleure gestion du stress. Une méditation régulière apporte également des bienfaits psychologiques, comme la diminution de l'anxiété et de la dépression, l'amélioration des mécanismes d'adaptation (à la fois à la maladie et aux douleurs chroniques) et la gestion des conduites addictives, qui sont tous encore, au moins en partie, des manifestations de stress.*

Ces bienfaits de la méditation sur la santé profitent également à ceux qui la pratiquent en tant que discipline spirituelle, mais ils sont alors considérés comme d’heureux effets secondaires et non comme l’objectif principal de la discipline.

En tant que discipline spirituelle, la méditation ne concerne pas seulement l'intégralité du corps, mais aussi celle du mental et de l'esprit – l’intégralité de notre être tout entier ; le silence de la méditation nous permet de nous transformer pour devenir ce que nous sommes censés être, un être apaisé et harmonieux agissant par amour. Nous passons de la surface à la profondeur de notre être, où demeure le Christ. Et en faisant cela, non seulement nous entrons dans une meilleure relation avec nous-mêmes mais aussi avec les autres, avec la création et avec la Réalité Divine, en qui tout s’intègre.

« Les hommes et les femmes doivent d'abord être restaurés à eux-mêmes afin que, faisant d'eux-mêmes un tremplin, ils puissent de là s’élever pour renaître en Dieu. » (St Augustin)

* Information tirée d'un livre de Dr Shanida Nataraja, ‘The Blissful Brain’

Lettre n°32 - Le rôle de l'attention
Kim Nataraja - Année 2

“Afin d’entrer dans cette sainte et mystérieuse communion avec la Parole de Dieu qui demeure en nous, on doit d’abord avoir le courage de devenir de plus en plus silencieux … un silence où on doit écouter, être attentif, être présent.”

(Un mot dans le silence, un mot pour méditer)

John Main attire ici notre attention sur le rôle de l’écoute profonde, de l’attention soutenue. L’attention focalisée sur un point a un impact puissant sur la manière dont fonctionne notre cerveau, sur la façon dont notre cerveau nous permet de recevoir et de nous ajuster à différents niveaux de réalité. 

Le Dr Shanida Nataraja explique, dans son livre ‘The Blissful Brain. Neuroscience and proof of the power of meditation’[1], que notre cerveau a deux côtés et que la puissance de l’attention facilite le passage entre les deux : 

“L’hémisphère gauche abrite le circuit neuronal qui gère le langage et … le fonctionnement intellectuel de l’esprit humain (notre ego par ex.). Pendant la méditation, par la focalisation de l’attention, le méditant a accès au fonctionnement de l’hémisphère droit … Les expérimentations suggèrent que l’hémisphère droit saisit une représentation beaucoup plus véridique d’une expérience. Notre hémisphère gauche a tendance à filtrer nos expériences pour qu’elles correspondent à notre perception préétablie de nous-mêmes et du monde. Les expériences qui s’accordent à notre vision du monde et qui «stimulent notre ego » sont saisies, alors que celles qui contrarient notre vision du monde et « ébranlent notre ego » sont ignorées. En revanche, l’hémisphère droit saisit l’ensemble de l’expérience et, de ce fait, pendant la méditation, lorsque le méditant a accès à l’hémisphère droit, des souvenirs oubliés depuis longtemps peuvent souvent faire surface en technicolor ou des solutions à des problèmes insolubles ou à des dilemmes peuvent émerger. La méditation fournit donc au méditant une méthode par laquelle il peut passer d’un mode à l’autre de pensée et de perception que confèrent les deux hémisphères. »

Ce passage entre différents modes de perception, qui offre une image plus complète de qui nous sommes, conduit à une connaissance de soi plus profonde. Ce n’est qu’en se connaissant vraiment, en renonçant aux filtres avec lesquels on regarde la réalité, qu’on peut entrevoir la Réalité ultime.

John Main souligne l’importance de ceci :

“La plupart d’entre nous devons d’abord entrer en contact avec nous-mêmes, entrer en pleine relation avec nous-mêmes, avant de pouvoir nous tourner ouvertement en relation avec Dieu. En d’autres mots, on peut dire qu’on doit d’abord trouver, développer et ressentir sa propre capacité de paix, de sérénité et d’harmonie avant de pouvoir commencer à apprécier notre Dieu et Père qui est l’auteur de toute harmonie et sérénité. »

(Un Mot dans le Silence)

 

[1] Le merveilleux cerveau. Neurosciences et preuves du pouvoir de la méditation (NDT)

Lettre n°33 - Programmés pour vivre des états de conscience supérieurs
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons vu le rôle que joue l'attention pour prendre conscience de qui nous sommes vraiment. Mais il y a un autre processus mis en mouvement par l’attention ; des parties de notre cerveau sont activées ou désactivées, permettant une nouvelle perception plus fidèle de la Réalité. Le Dr Shanida Nataraja l’explique dans son livre 'The Blissful Brain. Neuroscience et  proof of the power of meditation[1] :

"Des recherches récentes ont montré une chaîne de processus à l’intérieur de notre cerveau, qui interviennent dans l’accès à des états de conscience supérieurs. L’enchaînement est le suivant : le cortex pré-frontal de notre cerveau est impliqué dans les pensées, les images et les rêves éveillés, ainsi que l'attention. En concentrant son mental dans une attention focalisée sur un point, par exemple sur un mantra, on encourage une activité accrue de ces cellules de l'attention. Quand la concentration s’approfondit, l'activité des cellules impliquées dans les pensées et les images diminue au contraire considérablement ; cela se traduit par une diminution des ondes bêta, les ondes de la pensée - la partie «ego» de notre conscience. Une attention prolongée, concentrée sur un point, active également les cellules du lobe temporal et l’activité accrue déclenche ici à son tour des changements dans le système limbique, la région qui gère la réponse émotionnelle, permettant un passage du système nerveux sympathique (fuite ou attaque) au système nerveux parasympathique (repos et détente), la «réponse de relaxation». L'émotion de peur qui s’exprime dans une forte réponse de survie «fuite ou attaque» se change en une réponse d’acceptation, de détente et de tranquillité, la «réponse de relaxation» ; ces changements se traduisent par une augmentation des ondes alpha et thêta.

Cependant, ce n’est que le début. Quand la méditation s’approfondit encore, il en va de même pour la «réponse de relaxation». Cet approfondissement a, à son tour, un effet d'entraînement qui finit par une diminution de l'activité du cortex pariétal, une zone du cerveau associée à l'orientation dans le temps et l'espace, qui instaure des limites : soi / non-soi, et le monde des contraires - en fait, beaucoup des qualités de l’«ego». Cette diminution de l'activité se traduit à son tour par une diminution de ces aptitudes,  expliquant pourquoi nous avons un sentiment d’identité distincte - et de temps et d'espace - abolissant et unifiant tous les contraires.

Les hommes ne sont donc pas seulement programmés pour connaître une réalité ordinaire, mais ils sont également programmés pour connaître des états de conscience supérieurs".

En faisant attention, notre cerveau passe à une manière différente de percevoir la réalité. Notre cerveau est un beau récepteur donné par Dieu, qui nous permet de passer à différents modes de perception et d'accéder à différents niveaux de réalité.

Notre attention aimante à notre mot de prière nous permet donc de nous ajuster à la Réalité divine, qui est Amour. Nous perdons le sentiment de séparation et d'isolement que nous donne le fait de ne vivre que du cerveau gauche, domicile de l’«ego». Cela nous permet, selon les paroles de Jésus, ‘de renoncer à soi-même’. Au lieu de cela, nous prenons conscience de notre interdépendance avec les autres et avec une Réalité divine aimante, et nous connaissons que nous sommes vraiment «Enfants de Dieu». Cette transformation de la prise de conscience est le résultat de la méditation comme discipline spirituelle.

 

[1] Le cerveau merveilleux. Neurosciences et  preuves du pouvoir de la méditation

Lettre n°34 - Le Christ intérieur
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons vu comment le cerveau est un magnifique instrument donné par Dieu, qui nous permet de nous ajuster à des réalités diverses. Cette manière différente de percevoir, cette ‘metanoia’, peut s’effectuer progressivement en méditant fidèlement de toute notre attention aimante concentrée sur notre mantra. La grâce travaille à renforcer notre persévérance et notre engagement avec amour dans cette voie. Mais ce changement total peut aussi se produire comme un unique événement soudain, empli de grâce.

L’expérience de St Paul en est un exemple particulièrement frappant. Sa connaissance de Jésus ne venait pas de rencontres personnelles, assis à ses pieds, à l’écoute de son enseignement ;  il ne le connaissait pas ‘selon la chair’. Il rencontra Jésus sur la route de Damas, dans une vision aveuglante de lumière et il entendit sa voix : ‘Comme il était en route et approchait de Damas, soudain une lumière venant du ciel l’enveloppa de sa clarté. Il fut précipité à terre ; il entendit une voix qui lui disait : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » Il demanda : « Qui es-tu, Seigneur ? » La voix répondit : « Je suis Jésus, celui que tu persécutes. Relève-toi et entre dans la ville : on te dira ce que tu dois faire. » Ses compagnons de route s’étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient la voix, mais ils ne voyaient personne.’ (Actes 9, 3-7)

La vision de Paul sur Jésus fut une expérience transpersonnelle ; il rencontra le Christ ressuscité, et cela changea soudain totalement sa vie : de persécuteur, il devint apôtre. L’illumination soudaine le rendit même pendant un moment aveugle à la réalité ordinaire : « bien qu’il eût les yeux ouverts, il ne voyait rien. » La prière et l’imposition des mains firent « tomber de ses yeux comme des écailles et il retrouva la vue. » Il pouvait maintenant percevoir la réalité ordinaire à la lumière de son expérience de la Réalité divine supérieure. La soudaineté de cette expérience l’a tellement déstabilisé qu’il passa trois ans en Arabie à essayer de comprendre le sens de cette révélation, avant d’entendre l’appel à porter le message de Jésus aux Gentils. Tout l’enseignement de St Paul provient de cette expérience. C’est le Christ ressuscité qu’il a rencontré et qui l’a toujours guidé par la suite, par l’inhabitation de l’Esprit du Christ dans le cœur des hommes. Cette expérience n’a pourtant pas été une raison de s’enorgueillir mais un appel à servir, à répandre la Bonne Nouvelle.

 «Comme les mystiques chrétiens par la suite, Paul insiste sur la priorité de l’expérience sur la tendance des croyants à faire des ‘querelles de mots : elles ne servent à rien, sinon à perturber ceux qui les écoutent.’ (2 Tim 2,14). Et plus tard également, des maîtres de la tradition mystique, influencés par le modèle exposé par Paul, mettent en garde de se laisser prendre à des ‘expériences’ pour son bien propre … Le mysticisme chrétien ne se centre pas seulement sur l’expérience subjective, qui peut si facilement flatter l’ego, mais plus encore sur l’œuvre de Dieu dans le contexte plus large du monde et du service des autres. Ainsi, Julian de Norwich se situe dans la grande tradition en comprenant que ses ‘révélations de l’amour divin’ lui ont été données pour le bien des autres » (Laurence Freeman)

L’expérience du ‘Christ intérieur‘, les expériences durant la méditation, n’ont aucune valeur en elles-mêmes. On doit prendre garde : ‘l’ego’ adore détourner les expériences spirituelles et s’en servir pour rehausser notre estime aux yeux des autres. Elles n’ont de véritable signification que lorsqu’elles deviennent une force qui transforme notre être en personnes qui se soucient des autres plutôt que de ne penser qu’à elles-mêmes. Seul un surcroit d’amour prouve que l’esprit du Christ est à l’œuvre en notre être.

Lettre n°35 - Au-delà de la pensée
Kim Nataraja - Année 2

L'expérience qu’a St Paul du Christ ressuscité reflète l’expérience que nous en avons dans le silence profond de notre méditation : "Il est présence réelle, ressuscitée, rencontrée au plus profond de l'expérience personnelle du disciple et du nouveau croyant." (Laurence Freeman). Pourtant, souvent lorsqu’on commence à ressentir cette présence silencieuse, on recule, paniqué. En renonçant à nos pensées, on «renonce à soi» comme Jésus le demande. Mais en quittant le sentiment d'identité de son ego, on se sent très mal à l'aise ; l'ego, sur le point d'être abandonné, se sent menacé et nous remplit d’un sentiment fort de peur de la solitude et de l'isolement. Cela nous donne l’impression d’entrer dans un abîme menaçant, un vide. Notre ego a l’impression de perdre tout contrôle. Et c’est pourtant ce qui doit se produire. Il nous faut entrer dans le «Nuage de l'inconnaissance» comme l’appelle un mystique anglais du 14ème siècle. Ce n’est qu’en renonçant à l'ego, la surface pensante de notre être, que l’on ressent qui nous sommes vraiment et qui est vraiment Dieu. Quand nous franchissons le pas, au lieu du sentiment de solitude et d'isolement que l'ego nous donnait, on se sent pris dans une étreinte d'amour avec toute chose et tout le monde. Le vide menaçant devient plénitude de relation et d'amour.

Ce n’est que par l’expérience qu’on peut éprouver ce sentiment d'être pris dans un réseau d'être, aimant et protecteur. En portant attention à notre mantra et en nous focalisant sur notre seul mot, nous déconnectons nos pensées et nous nous ouvrons à un mode de connaissance différent, intuitif et basé sur l’expérience. Des recherches sur des enfants ont montré que ce mode de connaissance est inné en nous : «Des études d’EEG[1] du cerveau d’enfants [de moins de deux ans] montrent qu'ils fonctionnent en permanence en mode alpha - état de conscience modifié chez un adulte - plutôt qu’en mode bêta, celui de la conscience ordinaire dans la maturité. » (Lynne Taggart, 'Le champ'). En méditant, on peut donc revenir consciemment à un mode de perception qui fut d'abord instinctif et inconscient.

Ce renoncement à l'ego plein de pensées n’est donc pas une entrée dans l'oubli et la non-existence. Nous ne perdons pas notre individualité : «Il ne fait aucun doute que l'individu perd tout sens d’une séparation de l'Un et éprouve une unité totale, mais cela ne signifie pas que l'individu n’existe plus. Tout comme chaque élément de la nature est un reflet unique de l'unique Réalité, ainsi chaque être humain est un centre unique de conscience dans la conscience universelle. " (Bede Griffiths).

Il est important de se rappeler que le mot ‘individu’ « à l'origine ... signifiait indivisible ... Autrefois un individu était une personne ou une chose considérée en relation au tout auquel elle appartenait. Le tout définissait  l'individu parce que l'individu en était indivisible ". (Laurence Freeman, Jésus, le Maître intérieur)

 

[1] électro-encéphalogramme

Lettre n°36 - Le mystère du temps
Kim Nataraja - Année 2

“Il me semble que nous devons en définitive aller au-delà de toute forme de pensée – au-delà même de la Trinité, de l’Incarnation … Tout cela appartient au monde des signes – manifestations de Dieu dans la pensée humaine – mais Dieu lui-même, la Vérité elle-même, est au-delà de toute forme de pensée. »  (Bede Griffiths osb)

Nous devons accepter de ne pouvoir saisir ni notre Etre véritable ni Dieu par notre mental rationnel, en mots et en images : « Il est … au-delà de tout discours, au-delà de tout concept, au-delà de toute pensée … Il est à la fois au-dessus de l’espace et du temps … Il ne nous reste que la notion d’être pur et on ne peut s’approcher davantage de Dieu. (Clément d’Alexandrie, 2e siècle).

Non seulement la Réalité divine est au-delà de toute pensée, mais elle est aussi au-delà de notre sens ordinaire du temps. Nous faisons parfois dans la méditation une expérience différente du temps. Dans notre groupe de méditation, il se peut que quelqu’un demande : ‘Avons-nous vraiment médité pendant une demi-heure ?’ Dans les lettres précédentes, le Dr Shanida Nataraja expliquait que la méditation désactivait notre sens habituel du temps et de l’espace ; les limites de l’espace et du temps disparaissent ; on a un sentiment d’intemporalité et de reliance.

Lorsqu’on sort de la méditation, notre mental habituel reprend le dessus et le temps normal réapparaît. Mais qu’est-ce que le temps ? C’est une question qui a préoccupé plus d’un sage et d’un mystique. Ils soulignent que le temps, passé et futur, est un produit de notre mental rationnel. Il n’est pas une qualité constitutive permanente du Cosmos comme un tout. Einstein a clairement démontré dans ses théories la relativité du temps. St-Augustin, au 4e siècle, nous a aussi exposé le problème : « Qu’est-ce donc que le temps ? … Maintenant, qu’en est-il … du passé et du futur : en quel sens existent-ils réellement si le passé n’existe plus et que le futur n’existe pas encore ? Quant au temps présent, s’il était toujours présent et ne s’en fuyait pas dans le passé, il ne serait plus du tout du temps ; il serait l’éternité. » (St Augustin, Les Confessions, Livre XI, 17).

Le seul temps qui a une existence réelle est le temps présent, mais même là, St-Augustin nous rappelle : « Il y existe trois temps : le présent des choses passées, le présent des choses présentes et le présent des choses futures … la mémoire … l’attention … l’attente. » (St-Augustin, Les Confessions, Livre XI, 26).

L’attention est la qualité qu’il décrit comme étant liée au ‘présent des choses présentes’. L’attention portée sur notre mantra garde notre mental dans l’instant présent. Nous laissons les pensées qui forment le passé, nos souvenirs. Elles ne sont que notre perception des choses passées. Il ne s’agit pas forcément d’images de ce qui s’est réellement passé, seulement de ce que nous pensons qu’il s’est passé ou que nous souhaitions qu’il se fût passé. Nous laissons aussi nos attentes du futur, nos espoirs et nos peurs. Ils ne sont pas non plus ancrés dans la réalité ; ils ne sont que nos pensées, nos illusions et désillusions.

Ce n’est que dans l’instant présent que nous pouvons véritablement être. Ce n’est que dans l’instant présent que l’intemporalité, la Réalité divine, croise le temps, comme T.S. Eliot le décrit si magnifiquement :

“« La curiosité des hommes recherche le passé et le futur

Et s’accroche à cette dimension. Mais appréhender

Le point d’intersection de l’intemporalité

Et du temps, est le travail du saint –

Pour la plupart d’entre nous, il n’y a que le moment inattendu

Le moment dans et hors du temps…

La musique écoutée si intensément

Qui n’est plus du tout écoutée,

Mais vous êtes la musique

Tant que dure la musique.

Il n’y a que des indices et des suppositions,

Des indices suivis de suppositions ;

et le reste est prière,

observance, discipline, pensée et action.

Et l’action juste est la libération du passé et aussi du futur.

Lettre n°37 - Jésus, l'Homme et le Christ
Kim Nataraja - Année 2

Le Jésus que nous rencontrons dans la méditation est le même que celui qu’on trouve dans les lettres de saint Paul, c’est-à-dire le Christ ressuscité. St Paul ne rend aucunement compte de la vie de Jésus ni même son enseignement ; et il n'y a nulle part dans les Évangiles de vrai compte rendu strictement biographique. Dans l'Église primitive, tout le monde savait qui était Jésus ; ils n’avaient pas besoin de plus de détails. Ils ont choisi les épisodes de la vie de Jésus qui les aidaient à partager leur vision du sens de sa vie et de son enseignement avec les communautés qui se rassemblaient autour d'eux. St Paul voyait tout à la lumière du Christ ressuscité, le Christ cosmique ; St Matthieu s’adressait surtout aux  croyants juifs et St Jean s’adressait aux Juifs hellénistiques, et cela se voit clairement dans les exemples, les symboles et le langage utilisés par tous les trois.

Les apôtres ne doutaient nullement que Jésus existait vraiment, qu’il était vraiment un homme et pourtant qu’il était ressuscité. Le Christ ressuscité et l'homme Jésus ne sont pas deux mais un seul. Et c’est ce point qui est important pour nous. L’homme Jésus nous montre par l'exemple de sa vie une voie vers la plénitude, une façon de transcender les demandes insistantes de l'ego et d’agir selon l'ego ou le vrai Soi, d’après ce que demandent les circonstances. Il nous montre par son exemple de prière profonde une voie vers la plénitude et la prise de conscience de notre lien avec la Réalité Divine. Le Christ ressuscité nous montre que nous aussi, nous survivrons à la mort corporelle et que nous pouvons, même dans cette vie, éprouver la réalité de la dimension spirituelle.

Il ne fait aucun doute que Jésus aussi avait un ego. Après tout, l'ego est notre instinct de survie donné par Dieu. Il savait se redresser et s’affirmer, disparaître pour éviter des situations dangereuses, se défendre des critiques injustes. Il avait toute la gamme des émotions humaines. Nous le voyons agir avec compassion lorsqu'il est confronté à la souffrance de ceux qu'il guérissait ; il est patient, compréhensif et pardonne à ceux qui ont péché. Il a des moments de colère, d'irritation, d'impatience et de peine. Nous le voyons avoir soif, être fatigué et dans l’angoisse du sort qui l'attend, mais nous le voyons finalement s’en remettre à la volonté de Dieu. Il avait un ego, mais il contrôlait son ego ; ce n’est pas son ego qui le contrôlait.

"Jésus avait un ego. Ce n’est donc pas que l'ego soit en lui-même pécheur. C’est l'égoïsme, la fixation sur l'ego qui mène à l'oubli et à la trahison de notre vrai Soi. Le péché se produit quand on confond l'ego avec le vrai Soi." (Laurence Freeman, Jésus, le Maître intérieur)

Il a clairement exposé son objectif : «Je suis venu pour que vous ayez la vie et la vie en abondance». Nous comblons l’espoir qu’il met en nous en vivant de notre vrai «soi» en harmonie avec un ego totalement intégré, conscient de notre lien, notre interdépendance avec la Réalité Divine. Réaliser cela est le fruit de la méditation, de la prière profonde. La clé est l'écoute profonde de l'inhabitation du Christ, l'essence de l'homme Jésus, et l’écoute attentive de l'esprit de son enseignement dans les Evangiles qui sont à notre disposition.

Lettre n°38 - Lire les Évangiles
Kim Nataraja - Année 2

Origène était natif d’Alexandrie au 2e siècle de notre ère, très bien éduqué dans la sagesse grecque, juive et chrétienne. Dès l’âge de 17 ans, il devint directeur de l’École catéchétique d’Alexandrie, successeur de Clément. C’était un érudit extrêmement talentueux et un professeur très doué. Dans son œuvre la plus importante ‘Traité des Principes’, il expose systématiquement une manière lente, profonde et attentive de lire l’Écriture.  

Il met en évidence quatre niveaux de lecture de l’Écriture. Il commence par nous exposer le premier niveau de lecture : prendre le texte littéralement, en se concentrant sur la signification première – et elle est importante en soi. Mais il relève qu’on doit aller au-delà de la morale implicite dans ce qu’on a lu. Ensuite, il nous encourage à aller encore plus loin et à considérer la signification allégorique du passage. Ceci, à son tour, va nous conduire finalement à être confronté à l’esprit du texte donné. Cette manière de s’engager dans l’Écriture en vint à être connue depuis Origène comme la discipline de la ‘Lectio Divina’.

L’objectif réel de la lecture de l’Écriture selon cette méthode profonde d’Origène, est qu’elle peut mener à de soudaines prises de conscience ; en fait, elle peut bien conduire à une rencontre avec le Christ ressuscité, la Parole, à une véritable expérience mystique. Cette rencontre provoque indubitablement un effet profond sur l’individu, transformant sa vision de la réalité. Nous pouvons alors connaître à un niveau profond qui est Jésus et ce qu’Il signifie pour nous et pour toute l’humanité. Ce que nous lisons non seulement nous aide à comprendre la nature essentielle de Jésus, mais la résonance du texte met aussi en lumière ce qui nous arrête dans la réalisation de notre propre nature essentielle. Une compréhension véritable de l’Écriture selon cette manière nous conduit finalement à la communion avec notre vrai ‘moi’ et avec le Christ intérieur.

Dans la tradition bénédictine, aborder l’Écriture se déroulait d’une façon clairement définie. D’abord, il y avait la lectio. Au temps de St-Benoît, ceci signifiait écouter un texte lu à haute voix au cours des offices ; il se pouvait que des moines ou des sœurs ne sachent pas lire. La lecture était suivie par la meditatio. Cela voulait dire savourer le texte au cours d’un temps personnel. Une résonance personnelle avec le texte pouvait conduire à une oratio, une prière spontanée, et cette expérience pouvait mener à une prière silencieuse profonde, la contemplatio.

Cette même discipline est aussi valable pour nous aujourd’hui qu’elle l’était dans les premiers temps. La méditation conduit souvent à la lecture de l’Écriture d’une manière plus profonde et ceci, à son tour, mène à la connaissance de soi, à la connaissance du Christ, et par conséquent à une prière encore plus intime qui transforme la vie. Laurence Freeman dit dans ‘Jésus, le Maître intérieur’ : « Par méditation, je veux dire non seulement le travail de la pure prière, mais l’ensemble du domaine de vie de la connaissance de soi qu’il entraîne.»

Lettre n°39 - La vocation humaine
Kim Nataraja - Année 2

Évagre le Pontique a d’abord fait partie de l'Église «orthodoxe» établie du quatrième siècle. Il a contribué avec passion à tous les débats qui ont marqué l’église primitive, portant essentiellement sur la vraie identité de Jésus et sur la signification de sa vie et de son enseignement. Par la suite il quitta sa vie dans le monde pour des raisons personnelles et devint un 'Père du désert’ profondément aimé et respecté, un véritable «Abba». Il était très recherché pour des conseils spirituels par les chrétiens ordinaires, hommes et femmes, qui s’étaient comme lui retirés dans le désert égyptien pour mener une vie vraiment chrétienne, en prenant Jésus comme exemple.

Évagre menait une vie très ascétique, totalement dédiée à la prière, comme on peut le voir dans cette transposition de l'Evangile où il dit : "Va, vends tes biens et donne-les aux pauvres, prends ta croix pour parvenir à prier sans distraction." Pour lui, prier et suivre Jésus ne faisaient qu’un. Mais il met l’accent sur la prière personnelle : "La vanité pousse à prier sur les places publiques, mais celui qui y résiste prie dans sa chambre."

Par sa vie dans le monde puis au désert, il comprenait l'importance de la théologie, de la foi et d’une vraie expérience spirituelle. Il ne séparait pas ces aspects : «Si tu es théologien, tu pries vraiment. Si tu pries vraiment, tu es théologien. » Pas seulement pour lui mais pour tous les premiers chrétiens, la théologie et la prière contemplative allaient de pair.

Évagre est absolument convaincu que la vocation humaine est de découvrir «l'image» intérieure du Divin et de parvenir à la "ressemblance" divine. Il envisage ce parcours spirituel en deux étapes : la «praxis» et la «theoria». La «praxis» signifie le chemin spirituel, où la prière nous aide à parvenir à la connaissance de soi, à comprendre les désirs de l’ego qui nous empêchent de parvenir à notre véritable «soi». Plus on sait qui on est vraiment, plus on peut renoncer à ses vices et agir selon la vertu.

La 'theoria' est la contemplation de Dieu. Évagre considère que la «theoria» consiste elle aussi en deux étapes. La nature, la création de Dieu, est le premier niveau de la contemplation, une manifestation du Non-manifesté. La création, nous y compris, est considérée comme essentiellement bonne ; par conséquent, elle nous permet de pénétrer depuis la réalité superficielle ordinaire jusqu’à la Réalité divine : "Quant à ceux qui sont loin de Dieu ... Dieu a fait qu’il leur soit possible de s’approcher de le connaître, lui et son amour pour eux, par l'intermédiaire des créatures." Par conséquent, non seulement les Écritures, mais aussi la nature elle-même nous conduisent à un sentiment de «connaissance», un sentiment d'interdépendance et un sentiment d'émerveillement.

Le deuxième niveau de la contemplation est la contemplation des choses vues non par les sens, mais "par le simple regard de l'esprit". C’est la prière «pure», seulement possible en allant au-delà de la surface, en laissant progressivement toutes les pensées, les images et les formes. C’est un mouvement qui va de la multiplicité à la simplicité. C’est la méditation.

Lettre n°40 - Contemplation de la nature et prière silencieuse
Kim Nataraja - Année 2

Les idées d’Évagre sur l’approche de Dieu par les Écritures, la nature et la prière pure ont été fondamentales dans la vie des Pères et Mères du désert : « Un des sages de cette époque alla trouver saint Antoine et lui demanda : ‘Père, comment peut-on être heureux quand on est privé de la consolation qu’apportent les livres ?’ Antoine répondit : ‘Mon ami philosophe, mon livre, c’est l’âme des créatures ; et ce livre est toujours devant moi quand je veux lire la parole de Dieu.’

Evagre va plus loin : « Quant à ceux qui sont loin de Dieu … Dieu leur a permis d’arriver à le connaître et à connaître son amour pour les hommes par l’intermédiaire des créatures. »

C’est le niveau auquel tout le monde a accès. On devient alors contemplatif ; on prend conscience de l’essence divine en chacun et en chaque chose, tout en étant encore dans le monde et en en faisant réellement partie. C’est le niveau du ‘contemplatif en action’, qui agit par compassion à partir de son cœur spirituel. On trouve une très bonne illustration de cette attitude dans une histoire sur St Antoine :

St Antoine avait prié le Seigneur de lui montrer de qui il était l’égal. Dieu lui avait donné de comprendre qu’il n’avait pas encore atteint le niveau d’un certain cordonnier d’Alexandrie. Antoine quitta le désert, alla chez ce cordonnier et lui demanda comment il vivait. Il répondit qu’il donnait un tiers de ses revenus à l’Église, un autre tiers aux pauvres et qu’il gardait le reste pour lui. Cela ne semblait pas à Antoine une chose extraordinaire, lui qui avait donné tous ses biens et qui vivait dans le désert dans une pauvreté totale. Ce n’était donc pas là que résidait la supériorité de cet homme. Antoine lui dit : ‘C’est le Seigneur qui m’a envoyé voir comment tu vis.’ L’humble artisan, qui vénérait Antoine, lui révéla alors le secret de son âme : ‘Je ne fais rien de spécial. Simplement, quand je travaille, je regarde tous les passants et je dis : ‘Afin qu’ils puissent être sauvés, que moi, moi seul périsse.’

Nous accomplissons nos devoirs habituels dans le monde, mais nous sommes conscients du Divin. Cette conscience imprègne nos attitudes et nos actions. Les exemples des histoires du désert concernent des travailleurs ordinaires comme nous, ce qui est très encourageant.

On trouve la même idée exprimée dans le christianisme celtique : « A travers les textes des Écritures et la variété de la création, la lumière éternelle se révèle. » (Jean Scot Erigène, 9e s.). Il s’agit par conséquent d’une expérience humaine qui n’est pas liée à une époque ou à un lieu spécifique. Je suis sûre que beaucoup d’entre vous qui lisez ces ‘Lettres’, avez fait une expérience semblable et éprouvé de l’émerveillement et de l’admiration, le sentiment d’un « plus » face à la beauté de la nature, la beauté d’un coucher de soleil.

Cette même expérience est aussi procurée par la prière silencieuse, à laquelle conduisent de nombreux modes de prière. Mais pour moi, la méditation permet particulièrement que cela se produise. La clef est de renoncer aux pensées et aux images, même sur Dieu : « Quand vous priez, n’imaginez pas la divinité comme une image qui se forme en vous. Évitez aussi de laisser votre esprit s’attacher à une forme particulière, mais plutôt, libre de tout, approchez-vous de l’Être immatériel et vous atteindrez l’entendement. »

Nous n’avons pas à être parfaits au début de notre pèlerinage vers notre vrai ‘moi’ et vers l’inhabitation du Christ. Tout ce que nous avons à faire, c’est de persévérer fidèlement dans notre cheminement de prière et d’être ouvert au changement. Se débarrasser de la peur, pour qu’ainsi l’amour puisse prendre sa place.

Lettre n°41 - Quels sont nos démons?
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons vu qu’Évagre distingue dans la vie spirituelle la «praxis» et la «theoria». Concentrons-nous davantage un instant sur la «praxis». Nous ne devons pas oublier que notre croissance spirituelle dépend à la fois de la grâce et de l'effort. La grâce était primordiale pour Évagre, mais l'effort était également important. Dans son enseignement, qu’on doit voir pour une bonne part dans le contexte de son temps – le 4e siècle, où la croyance dans les forces angéliques et démoniaques était très forte - l'effort consistait surtout à «combattre» les «démons». On pensait que les «démons» travaillaient à contrer les efforts de l'humanité et étaient déterminés à nous empêcher d'atteindre la libération : "Quand les démons voient que tu es vraiment fervent dans ta prière, ils suggèrent à ton esprit certains sujets, te donnant l'impression qu'il y a des  questions urgentes qui exigent ton attention." Ces pensées interrompent effectivement la prière. Mais nous ne sommes pas seuls dans cette lutte - la grâce de Dieu, par les anges, est là pour aider les êtres humains et, par des lumières intérieures, leur montre la vraie signification de la vie : "Si tu pries en toute vérité, tu trouveras un sentiment profond de confiance. Alors les anges marcheront avec toi et t’éclaireront sur le sens des choses créées."

Évagre soulignait que les «démons» se manifestent dans les pensées. On peut aujourd’hui donner aux «démons» un autre nom : l’«ombre» selon la pensée de C.G. Jung, mais on parle encore des mêmes forces négatives dans notre inconscient personnel, causées par notre peur de ne pas survivre. Elles forment nos pensées, façonnent nos émotions et déterminent nos actions. On ne parle plus de «combat contre les démons», mais il est encore important pour nous aussi de comprendre et de reconnaître nos «démons». Comme ce peut être un processus douloureux, on comprend facilement pourquoi cela a été considéré comme un combat.

Comme on l'a vu dans une lettre précédente, nous sommes de naissance des êtres humains fragiles, avec certains besoins innés pour assurer notre survie : la sécurité, l'amour, la considération, le pouvoir, le contrôle et le plaisir. Ce sont des besoins légitimes, donnés par Dieu, qui nous permettent de survivre dans l'environnement qu'Il a créé pour nous. Inévitablement certains de nos besoins de survie ne sont pas remplis de façon entièrement satisfaisante par nos parents ou éducateurs, selon la perception des événements de l'enfant. Cette perception devient notre blessure et peut se transformer en une force 'démoniaque', qui influe inconsciemment sur notre comportement et sur notre vie et peut nous entraver dans notre parcours spirituel. Etant bébés, tout-petits puis jeunes enfants, nous ne pouvions pas satisfaire nous-mêmes ces besoins essentiels ; nous dépendions des autres pour cela. Rechercher en dehors de nous  la satisfaction de ces besoins, en particulier ceux qui ne sont pas satisfaits, devient alors une habitude. Devenus adultes, nous sommes parfaitement capables de survivre par nous-mêmes, à condition bien sûr de ne pas être plus ou moins diminué physiquement ou mentalement. Pourtant, nous cherchons encore à satisfaire ces besoins de survie en dehors de nous. Ce que nous avons oublié, c’est que c’est l'ego qui est blessé, pas notre vrai «moi». En prenant conscience de notre véritable «moi» par la prière et la méditation, on prend aussi conscience qu’à ce niveau on est aimé, sécurisé, estimé, non pas blessé mais entier. Cette prise de conscience guérit alors l'ego blessé et restaure  notre intégrité, nous rend «pleinement vivants» selon les paroles de Jésus.

Lettre n°42 - La méditation comme voie de connaissance de soi
Kim Nataraja - Année 2

D’après Évagre, le moyen d’identifier nos ‘démons’ personnels est double : par la prière/méditation et par l’effort de parvenir à la connaissance de soi et à la conscience. Un rôle important est donné ici à la ‘garde des pensées’ : « Si un moine [ou un homme] désire se faire une idée des démons les plus féroces …, qu’il s’attache alors à surveiller ses pensées. … Qu’il note bien la complexité de ses pensées, … les démons qui les suscitent. Puis qu’il demande au Seigneur l’explication des données qu’il a observées. »

Bien entendu, les pensées ne sont pas en général mauvaises en soi. Ce n’est que lorsqu’une pensée ou un désir fait fortement l’écho d’un modèle négatif de pensée que l’énergie émotionnelle normale devient ‘démoniaque’ et que nous sommes alors poussés à une mauvaise action. Nous devons prêter à ces pensées significatives et à leurs associations l’attention qu’elles méritent. Elles sont les seules indicateurs que nous ayons de ce qui nous pousse vraiment vers le bien ou le mal. Mais c’est la dernière phrase qui compte. Nous ne pouvons pas parvenir à la compréhension et trouver la guérison par nous-mêmes. Aucune explication rationnelle n’est suffisante. Ce n’est que guidés par l’aide du Christ ressuscité présent en nous que nous arrivons à la prise de conscience et à la connaissance.

Dans ce contexte, il y a deux manières de prier : la prière profonde, silencieuse et la prière discursive. Le Christ ressuscité nous donne la lumière initiale nécessaire dans le silence de la prière pure. Il nous guide ensuite quand, à d’autres moments, nous approfondissons cette connaissance dans la prière discursive. C’est ce processus qu’Évagre appelle la ‘garde des pensées’, un processus très semblable à ce qu’on appelle de nos jours la ‘pleine conscience’. On commence par les pensées récurrentes qui nous traversent l’esprit, en prenant conscience des liens et des associations entre elles. Puis on doit prendre du recul pour sentir ce qui sous-tend ces pensées. Les sentiments sont des pensées ressenties dans notre corps avant qu’on puisse leur donner une forme avec des mots. Le problème, c’est que nous sommes conditionnés à ignorer nos sentiments à cause de leur nature apparemment irrationnelle. Ils sont pourtant la première indication qu’on ait sur ce qui remue dans notre profondeur inconsciente.

On doit donc prendre conscience de ses sentiments et les reconnaître plutôt que les supprimer. D’après Évagre, c’est souvent une sensation quelconque qui évoque le sentiment : un son, la manière dont la lumière tombe, un goût ou une odeur particulière. Une forte émotion qui provient de souvenirs conditionnés est liée à ce sentiment. Nos ‘démons’ se réveillent : Est-ce que je me sens mal aimé ? en danger ? sous-évalué ? impuissant ? Reconnaître ces ‘démons’, reconnaître leur forte influence sur nos motivations et nos comportements, va changer nos actions-réflexe automatiques et débloquer notre chemin spirituel. Mais Évagre souligne que tout ceci n’est possible qu’avec l’aide du Christ et par la contemplation.

C’est l’étape que nous avons tous à faire – passer de la méditation comme relaxation qui apporte un sentiment de paix, à la méditation comme route vers la connaissance de soi et par là, vers la connaissance de Dieu : «  Par méditation, je ne veux pas seulement dire le travail de prière pure, mais l’ensemble du champ de la connaissance de soi qui en découle. » (Laurence Freeman, Jésus, le Maître intérieur)

Lettre n°43 - L'importance des émotions
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons vu qu’Évagre insistait sur la prise de conscience de ce que sont nos «démons», l’importance de les connaître, de les reconnaître et de leur enlever ainsi leur pouvoir. Il parlait de «purifier les émotions» : purifier et transfigurer les émotions pour qu’elles reviennent à leur état originel d'énergie donnée par Dieu : "La vie ascétique est la méthode spirituelle pour purifier la part émotionnelle de l'âme"

Il est important de garder à l'esprit qu’Évagre parle de 'purification' des émotions. Nous devons purifier celles qui ont été déformées par les besoins ‘non satisfaits’ de l’ego. Il ne parle pas de les supprimer. De fait, les émotions doivent s’exprimer. Maxime le Confesseur explique mieux cela : «Cependant, tu ne grandis pas en évitant les conflits, ce qui t’irrite ou te contrarie, mais en essayant doucement de dissiper les malentendus et si ce n’est pas possible, en prenant l'autre dans ta prière, en gardant le silence, en refusant absolument de dire du mal de lui

Quand Dieu a créé l'humanité, il nous a non seulement donné un instinct de survie, mais aussi une âme, siège des émotions, pour approfondir et enrichir nos expériences. Mais la part émotionnelle de l'âme peut à la fois être une aide et un obstacle. Nous avons vu que les émotions sont un obstacle quand elles sont entièrement guidées par des désirs matériels et des besoins insatisfaits ; elles troublent notre regard et entravent l'accès à ce que les philosophes grecs appelaient le 'noûs'. Ils voulaient dire par là notre intelligence intuitive, l'esprit qui est la partie la plus élevée de l'âme et notre point de communion avec Dieu.

La victoire sur les ‘mauvaises pensées' conduit à ‘l'apatheia', un état d'équilibre émotionnel, de sérénité et d'harmonie. Nous ne sommes plus alors dominés par les désirs passionnés de notre «ego» et nous pouvons prendre conscience de la lumière de Dieu en nous. Cela nous permet de vivre en présence de Dieu et de «connaître» intuitivement comment sa présence est liée à la réalité ordinaire : "Le Royaume de Dieu est apatheia de l'âme ainsi que vraie connaissance des choses existantes" (Évagre)

Cette harmonie, la réintégration de tout leur être et la liberté spirituelle qui en découle placent les ascètes au niveau des «anges». Comme on l'a vu, les «démons» sont là pour s’opposer à nous et les 'anges' sont là pour nous aider. Par conséquent, lorsque les ascètes atteignent cet état, eux aussi deviennent de plus en plus attentifs au bien-être des autres et les aident, guidés par l'amour : "L’agapè [l'amour inconditionnel] est le résultat de l’apatheia"

La «praxis» n’est donc jamais considérée pour notre avancement spirituel propre ; l'expérience de «l'amour inconditionnel» dans la vision de Dieu conduit au contraire à une croissance de l'amour de compassion pour tous et à l'harmonie et l'unité avec tout : «Heureux est le moine qui considère le bien-être et le progrès de tous les hommes avec autant de joie que si c’était les siens. »

Lettre n°44 - Les "mauvaises" pensées
Kim Nataraja - Année 2

Évagre eut des intuitions psychologiques profondes sur le fonctionnement de l’esprit humain. Le fait que les intuitions, qui proviennent de pensées scrutées avec attention, soient essentielles au changement et à la transformation, n’a été redécouvert qu’au 19e siècle par Freud et Jung. C’est maintenant une hypothèse de travail communément acceptée par la plupart des psychothérapeutes et des analystes. Bien des paroles d’Évagre ne détonneraient pas dans un manuel moderne de psychothérapie.

Dans son enseignement sur la ‘garde des pensées’, il distingue les ‘mauvaises pensées’ ou ‘démons’ suivants comme les plus importants : « Il existe huit catégories de pensées générales de base, qui incluent toutes les pensées. Viennent d’abord celles de la cupidité, puis celles de l’impureté, l’avarice, la tristesse, la colère, l’acédie, la vanité et enfin l’orgueil. » Nous avons déjà rencontré le ‘démon de l’acédie’, la sécheresse spirituelle avec son sentiment d’‘à quoi bon ?’ ou ‘il ne se passe jamais rien’, si efficace pour nous empêcher de persévérer dans la voie de la méditation. Les plus importantes sont la cupidité, l’avarice et la recherche d’estime : « Parmi les démons qui s’opposent à notre pratique de la vie ascétique, trois groupes combattent en première ligne : ceux qui s’occupent des appétits cupides, ceux qui suggèrent les pensées d’avarice, et ceux qui nous incitent à rechercher l’estime des hommes. Tous les autres démons suivent derrière et, à tour de rôle, attaquent ceux qui sont déjà touchés par les trois premiers groupes. » Il est facile de voir combien ces ‘démons’ sévissent encore à notre époque !

La cupidité amorce donc l’ensemble du processus et s’applique à tous les aspects de la vie, et pas seulement à la nourriture ; elle est considérée comme une forme d’attachement obsessionnel à tout, y compris les aptitudes physiques et intellectuelles, la connaissance et les biens matériels, aussi minimes soient-ils. Elle peut même s’étendre aux relations sexuelles, et par là au manque de ‘chasteté’. La cupidité était vraiment considérée comme une attitude générale d’immodération ; de ce fait, dans la vie ascétique, elle pouvait s’appliquer davantage à un jeûne extrême qu’à manger trop de nourriture. De plus, le danger était que cela pouvait à son tour facilement conduire à se laisser gouverner par les démons de la ‘vanité’ et de l’‘orgueil’. Abba Isidore le prêtre disait : « Si tu jeûnes régulièrement, ne te gonfles pas d’orgueil, mais si cela te donne une haute idée de toi-même, alors tu ferais mieux de manger de la viande. Il vaut mieux manger de la viande que de se gonfler d’orgueil et de se glorifier soi-même. »

La préoccupation pour la nourriture et le jeûne peut conduire non seulement à l’‘orgueil’, mais aussi à ‘l’avarice’. L’ascète pourrait refuser de rompre le jeûne et de partager un repas avec un frère qui appelle, par souci de ne pas avoir assez de nourriture pour se garder en bonne santé. Ce faisant, il transgresse la vertu importante de l’hospitalité.

La ‘tristesse‘ et la ‘colère‘ étaient considérées comme des démons associés. Par ‘tristesse’, Évagre ne désigne pas une peine véritable ou la dépression, mais une tristesse qui surgit lorsque les désirs sont contrariés. Elle s’accompagne souvent d’une ‘colère’ envers ceux qui ont des aptitudes ou des biens que les ascètes convoitent. 

Évagre considère les pensées ‘désordonnées’ ou ‘mauvaises’ de la ‘vanité’ et de l’‘orgueil’ comme les démons les plus dangereux, même lorsque l’ascète est déjà bien avancé sur le chemin : « L’esprit de vanité est des plus subtils et il se développe facilement dans l’âme de ceux qui pratiquent la vertu. Il les conduit à désirer que leurs combats soient connus publiquement, à rechercher la louange des hommes … Le démon de l’orgueil est la cause de la chute la plus néfaste pour l’âme, parce qu’il pousse le moine à nier que Dieu est là pour l’aider et à considérer qu’il est lui-même la cause de ses actes de vertu. »

Cette forme discursive de méditation, la ‘garde des pensées’, constitue un élément essentiel dans le cheminement spirituel, conduisant à la connaissance de soi et à la connaissance de la Présence divine.

Lettre n°45 - La résistance de l'ego
Kim Nataraja - Année 2

On a vu chez Évagre comment les démons proviennent tous de notre peur, notre peur de ne pas survivre, notre peur de la mort en fait. Au moment où on commence à méditer, l’’ego’, le roi de la survie, entre en action. Il n’aime pas qu’on entre dans les profondeurs du silence, là où on va rencontrer l’‘esprit’, le Christ intérieur, et qu’on sera totalement hors de son contrôle.

Il est l'expert de la survie, le gardien de notre être conscient, et il veut nous garder dans son aire d'influence propre. Il est comme une mère surprotectrice qui veut garder son enfant en toute sécurité et à proximité, et ne le laisse pas se développer ni apprendre de façon autonome. Mais pour grandir, on doit quitter la maison de ses parents et construire sa propre maison. De la même manière, s’efforcer d’entrer dans le silence et de passer sous les vagues des pensées ressemble d’abord à une maison qu’on quitte avec douleur, mais pour trouver la paix et la joie d'arriver à sa «vraie» maison, «son vrai esprit dans le Christ». La raison pour laquelle l’’ego’ se comporte ainsi et résiste fermement à être tiré vers le silence est qu'il craint le changement ; le changement implique des tactiques différentes de survie. L’’ego’ a passé l'ensemble de notre enfance à adapter nos réponses à notre environnement pour assurer notre pérennité et il se satisfait très bien de continuer ainsi. Mais on a vu que la plupart de nos réponses habituelles sont maintenant obsolètes.

Lorsqu’on essaie de plonger dans le silence, l’«ego» va accentuer et développer la ‘conscience des pensées’ comme barrière pour ne pas aller plus loin. Leur danse folle est destinée à nous amener à la distraction, et au désespoir, afin qu’on constate que la méditation n’est pas faite pour nous. Et pourtant, si on persévère, des espaces apparaîtront au cœur de nos pensées - des portes pour entrer dans le silence. Même la paix et le silence qu’on atteint alors deviennent une occasion pour l’’ego’ de nous tenter en nous encourageant à abandonner le mantra. On peut se convaincre que le mantra trouble la paix et qu’on doit y renoncer quand on est entré dans une légère et délicieuse rêverie, la «paix pernicieuse». On a alors tendance à oublier son parcours. Ainsi, l’’ego’ s’est une fois de plus opposé à notre avancée.

Et si on arrive à s’accrocher au mantra, l’’ego’ va nous chuchoter : 'n’est-ce pas ennuyeux de ne répéter qu’un seul mot? Ne reste pas assis là, fais quelque chose !’ Il veut qu’on craque et qu’on oublie ce voyage par une activité frénétique, des distractions et du travail. Mais la méditation est une discipline contre-culturelle qui nous demande de faire le contraire : ‘Arrête de faire des choses, reste assis là’. Nous sommes encouragés à rester fidèle à une seule chose.

Si on médite encore mais qu’on trouve cela difficile, l’’ego’ va essayer une approche différente, en jouant sur notre besoin de diversité, en nous amenant à nous interroger : 'Es-tu sûr que ce soit la bonne méthode ou le bon mantra ? Est-ce que tu ne devrais pas changer de mantra ? En nous encourageant à rompre et changer, l’’ego’ s’assure encore qu’on va nulle part. Au lieu de cela, nous voilà dans une recherche inquiète, évitant le vrai travail de prise de conscience.

Il arrive souvent qu’on pense ‘C’est narcissique ; à la place on ferait mieux de faire quelque chose d'utile pour les autres’. Cela a souvent été l'accusation lancée aux contemplatifs à travers les âges. Rappelez-vous l'histoire de Marthe et Marie. Cependant, on ne peut être vraiment un soutien pour les autres que quand notre ’ego’ a été guéri et que c’est l'esprit qui guide nos actions : "Acquiers la paix intérieure et des milliers autour de toi trouveront le salut" (Saint Séraphim de Sarov)

 

Lettre n°46 - La résistance due aux besoins non satisfaits
Kim Nataraja - Année 2

Il nous faut aussi prendre conscience de la manière dont notre ‘ego’ va tenter de nous dissuader du silence de la méditation en jouant les vieux disques sensibles des ‘besoins insatisfaits’, avec leurs fausses images de soi. Si notre besoin d’‘amour’ n’a pas été satisfait ou qu’on a seulement connu un amour sous condition – l’amour en récompense d’une bonne conduite – il peut nous être difficile d’imaginer que Dieu, qui est l’Amour inconditionnel, est aussi là pour nous. L’‘ego’ nous nargue avec ses : ‘Tu sais bien que tu n’es pas aimable ! Tu n’es pas assez bien !’  C’est pour les autres, pas pour toi ! La méditation est basée sur une relation aimante à Dieu, faite de foi et de confiance. A cause de notre sentiment d’indignité, entrer dans cette relation pourra représenter au début un vrai défi.

Si notre besoin de ‘sécurité‘ n’a pas été assouvi, une pulsion peut nous pousser à vouloir maîtriser l’expérience de la méditation. Nous avons peur de perdre la maîtrise – la maîtrise signifie la sécurité – et l’‘ego’ joue donc sur cette faiblesse spécifique : Es-tu sûr que c’est une bonne idée ? Tu n’auras pas la maîtrise ! N’as-tu pas peur ? Le ‘lâcher prise’ que demande la méditation peut être alors au début incroyablement menaçant et peut amener un sentiment de panique. Accepter qu’on est en sécurité dans l’étreinte aimante de Dieu demande une bonne dose de foi. 

Si le besoin d’‘estime’ est notre moteur et nous pousse à trop mettre l’accent sur le statut et la réputation, envisager alors de faire quelque chose qui n’est pas ‘orthodoxe’, voire même ‘contre-culturel’, comme la méditation, peut ne pas correspondre à notre besoin réel d’être accepté et respecté.

Si nous ne nous somme pas sentis mis en valeur et que notre enfance a été marquée par l’expérience d’être ignoré, qu’on ne nous a jamais demandé notre avis ni qu’il n’a été pris en compte, faire alors confiance à notre propre voix intérieure, notre propre conviction, représente un véritable problème.

Pour avancer, il faut se rappeler que toutes ces émotions sont basées sur des attitudes conditionnées qui se sont formées en nous dans le passé. On peut donc apprendre à arrêter les disques et à ne pas écouter ces messages périmés et faux de l’‘ego’. Notre mantra pourrait être : ‘Cela, c’était avant ; on est maintenant !’

Le désir de connaître la réalité au-delà de notre moi superficiel ne provient donc pas de l’‘ego‘ ; la force qui nous attire, c’est l’aspect inconscient et plus profond de notre conscience, notre vrai ‘moi‘. Attirés par le ‘moi’ plus profond, nous sommes amenés à chercher un sens véritable au-delà de la réalité quotidienne de l’ego’ : « Parmi tous mes patients qui sont dans la seconde moitié de leur vie, c’est-à-dire de plus de 35 ans, il n’y a en pas eu un seul dont le problème, en dernier ressort, n’était pas de trouver une perspective religieuse à la vie. » (C.G. Jung, L’Homme à la découverte de son âme). Jung s’occupait de personnes dont les problèmes s’étaient déjà développés en névroses, mais son constat est vrai pour nous tous. Si l’on considère que les névroses mettent du temps à devenir si handicapantes qu’elles nécessitent un traitement, cette prise de conscience d’un manque de valeurs spirituelles est beaucoup plus répandue qu’on peut le supposer. Jung parlait d’une ‘perspective religieuse’ en raison de l’époque où il vivait, mais ce qu’on rencontre maintenant est plutôt de l’ordre d’une faim spirituelle, qui est notre réponse à l’amour de Dieu qui nous attire et nous motive inconsciemment.

Lettre n°47 - La résistance due au conditionnement religieux
Kim Nataraja - Année 2

Notre éducation religieuse nous a fait hériter d’images de Dieu qui peuvent bien être un autre obstacle dans notre parcours spirituel. Nous devons prendre conscience que nos idées sur Dieu n’ont pas seulement été influencées par des facteurs sociaux et culturels, mais ont également été déformées par notre conditionnement, nos peurs, nos espoirs et nos besoins personnels. Elles sont souvent le produit de notre petite enfance, en lien particulièrement avec notre attitude à l’égard des parents et des enseignants. Toute image est un produit de l’‘ego’. En nommant ‘Dieu’, on croit connaître la Réalité divine ; en ayant formé une image claire de Lui/Elle, l’‘ego’ se sent en sécurité et dans la maîtrise. Mais nommer n’est pas connaître.

Nous avons été créés "à l'image et à la ressemblance de Dieu" (Genèse). Mais plutôt que de comprendre par là que nous avons en nous l'image et la ressemblance de Dieu, on prend cela à la lettre et c’est Dieu que nous faisons alors à notre propre image conditionnée et notre ressemblance : "La plupart des gens sont enfermés dans leurs corps mortels comme un escargot dans sa coquille, recroquevillés dans leurs obsessions à la manière des hérissons. Ils se forment une notion de la sainteté de Dieu en se prenant pour modèle" (Clément d'Alexandrie, 2ème siècle). Lorsqu’on devient ‘agnostique’ ou même ‘athée’, c’est souvent notre image de Dieu qui est morte. Le cri de Nietzsche "Dieu est mort" en est l’exemple frappant. Il ne pouvait plus accepter le Dieu de son enfance et a jeté le bébé avec l'eau du bain.

Les Écritures nous montrent clairement comment fonctionne ce processus : nos images sont le reflet de l’époque où nous vivons et de ce dont nous avons besoin. On trouve une succession d'images de Dieu liées à l'évolution sociale de l'humanité. On rencontre d'abord le Dieu tribal de la Bible hébraïque : tout-puissant, protecteur, bienfaiteur, imposant mais aussi lointain, capricieux et imprévisible, comme la nature dont les petites sociétés souvent nomades étaient si dépendantes. Il est suivi par un Dieu plus impartial, omnipotent et omniscient, pas aussi lointain, un chef seulement, tout comme le roi idéal que demande alors la société sédentaire ou la cité-état. Puis on rencontre le Dieu d'Amour du Nouveau Testament, qui reflète un besoin de paix et de service chez une population plus importante, pour consolider les relations. Mais Dieu ne change pas – ce sont seulement nos images.

Même si l’on sait qu’on ne peut pas enfermer Dieu dans des mots et des pensées, on trouve qu'il est trop difficile dans l'ensemble de se rapporter à quelque chose qu’on ne peut pas nommer, ‘ineffable’ et ‘infini’. L'esprit humain a besoin d'images – il est fait ainsi ; cela fait partie de notre être physique à ce niveau de la réalité du temps et de l'espace. Mais on doit se rappeler que Dieu est beaucoup plus que nos images et voir, au-delà des images, la Réalité qu'elles désignent. Comme le souligne un proverbe bouddhiste, elles sont des doigts qui désignent la lune, et non pas la lune elle-même. En prenant nos images pour la Réalité, en ignorant qu'elles ne sont que des ombres du Réel, de fait on fait de nos images des idoles. Mais on doit briser ces idoles. Maître Eckhart (mystique allemand du 14ème siècle) le dit avec force par cette phrase : "Aussi je prie Dieu de me délivrer de dieu." (me délivrer de mes images de dieu). Cette phrase ressemble beaucoup à l'adage bouddhiste: "Si tu rencontres le Bouddha sur ta route, tue-le." Au-delà de nos images, nous sommes intimement reliés à Dieu, et les images ne font que cacher cette réalité. La méditation, en mettant l’accent sur le renoncement aux mots et aux images, nous aide à quitter nos fausses images, nos idoles, et à entrer dans l'expérience sans paroles de Dieu.

Lettre n°48 - Les images, des obstacles dans la voie spirituelle
Kim Nataraja - Année 2

Les images de Dieu représentent un tel obstacle sur le parcours spirituel que j’aimerais évoquer encore quelques exemples.

Si on a été élevé avec ‘Dieu, le Père’ et que notre expérience de notre propre père fut loin d’être celle d’un père nourricier – qu’on s’est senti rejeté, critiqué, maltraité – cette image ne va pas nous donner la confiance nécessaire pour lâcher prise et entrer dans le silence. Non seulement Dieu va sembler quelqu’un à craindre et à éviter, mais notre image de soi va aussi être une image totalement indigne de l’attention de Dieu. Même le fait de nommer Dieu et de le voir comme ‘Mère’ ne va pas vraiment résoudre ce problème – on ne fait que remplacer une image par une autre. D’autres peuvent avoir eu la même expérience de rejet avec leur mère.

Jésus appelait Dieu ’Père‘ parce que, dans la culture et la société juives, la famille est le centre de la vie sociétale et que la relation père/fils a une importance primordiale. En utilisant ce nom, son auditoire comprenait combien sa relation avec Dieu était pour lui intime et essentielle.

Si Dieu est considéré comme un juge, il devient quelqu’un à éviter plutôt qu’à approcher, puisqu’on est si nombreux à ressentir et porter un tel fardeau de culpabilité. « Dieu aime-t-il et pardonne-t-il réellement inconditionnellement ? » « Va-t-il me trouver assez bien ? » Alors, pourquoi vouloir entrer dans le silence pour se tenir en Sa Présence ? Pourquoi vouloir se mettre en situation de pouvoir être jugé et rejeté ?

L’image de Dieu comme juge est très courante, même aujourd’hui. Certains d’entre nous continuent à croire que la chance est une récompense de Dieu pour une existence vécue avec droiture et que la malchance est une punition pour avoir enfreint Ses commandements. Cette croyance était si courante au temps de Jésus « que même ses disciples ont été stupéfaits quand Jésus a présenté une manière radicalement différente de considérer à la fois la souffrance et le bien-être. La chance, une vie confortable et aisée, pourrait être en fait un malheur déguisé. » (Laurence Freeman, Jésus, le Maître intérieur).

Être élevé dans une religion confessionnelle stricte, où l’on désapprouve différentes manières de prier, peut être un réel obstacle sur la voie vers Dieu. Il se peut qu’on ressente, en suivant le chemin de la méditation, qu’on est déloyal vis-à-vis de ses parents. Soit on s’arrête en cours de route, soit on continue sa propre recherche, mais en se sentant divisé en soi-même.

Notre croissance spirituelle est marquée et reflétée par nos images changeantes de Dieu. Mais on change tous à des rythmes différents. On doit donc veiller à ne pas piétiner les images des autres. Dans ses Conférences, Jean Cassien raconte l’histoire d’un moine du désert du 4e s. à qui on avait demandé de renoncer à son image anthropomorphique de Dieu. Il obéit, mais un peu plus tard, on entendit son cri perçant d’angoisse : « Pauvre de moi, misérable que je suis ! Ils m’ont pris mon Dieu et je n’ai personne à qui me retenir ; et je ne sais pas non plus qui je dois adorer ni à qui me confier ! »

Ce n’est qu’en persévérant dans la méditation qu’on va comprendre par soi-même que le Dieu qu’on rencontre dans le silence de la méditation est un Dieu d’amour qui accueille qui nous sommes, comme nous sommes. Nos mauvaises actions seront dissoutes d’un seul coup par la miséricorde divine, comme l’illustre la parabole du Fils prodigue.

Lettre n°49 - Psychologie et spiritualité
Kim Nataraja - Année 2

Nous avons examiné l'importance de la connaissance de soi à deux niveaux. Nous devons premièrement prendre conscience des ruses de l'ego, "nettoyer les portes de notre perception", comme l’a dit William Blake. Nous avons repéré les différentes images de soi et de Dieu qui peuvent être un obstacle sur le chemin vers Dieu. Deuxièmement nous devons nous rappeler que nous sommes plus que notre moi superficiel ; notre être a aussi un autre niveau spirituel plus profond, souvent appelé le ‘vrai moi’. Apprendre à comprendre ‘l'ego blessé’ est souvent considéré comme ‘purement psychologique’, et non comme quelque chose d’essentiel à la voie spirituelle. Mais c’est une erreur de croire que la psychologie et la spiritualité sont deux approches différentes du dilemme humain et qu’elles ont peu de choses à voir l’une avec l'autre. La psychologie concerne la connaissance de la psyché, de l'âme, et le point le plus élevé de l'âme est l'esprit ; ils forment un tout. "La réalité qu’on appelle Dieu doit d'abord se découvrir dans le cœur humain ; de plus, je ne peux pas parvenir à connaître Dieu si je ne me connais pas moi-même." dit Maître Eckhart qui établit un lien clair entre le psychologique et le spirituel.

Si nous ignorons le plan psychologique, la méditation risque fort de devenir un moyen de supprimer nos blessures afin de gagner une paix illusoire qui ne durera pas longtemps. Aucune vraie croissance n’est alors possible.

L'importance de la connaissance de soi est soulignée non seulement par les saints et les théologiens, mais aussi par les philosophes. ‘Homme, connais-toi toi-même' était écrit au-dessus de l'entrée de l'oracle de Delphes dans la Grèce antique. Et Socrate nous dit qu’"une vie où on ne se pose pas de question ne vaut pas la peine d’être vécue". La connaissance de soi va de pair avec la réalisation de son plein potentiel : "Je suis venu pour qu'ils aient la vie, la vie en abondance" (Jean 10, 10).

La transformation, le changement, sont toujours difficiles et souvent douloureux. On préfère donc ignorer le lien entre la connaissance de soi et la connaissance de Dieu, mais on ne peut pas avoir l'un sans l'autre. Tout comme Maître Eckhart, St Augustin insiste sur cette impossibilité : "L'homme doit d'abord être rétabli à lui-même, se faisant en quelque sorte un tremplin d’où il peut s’élever jusqu’à Dieu".

La vraie connaissance de soi n’est donc pas l'obsession de soi, car elle est n’est pas pour son intérêt propre, mais un moyen d'entrer en contact avec son vrai moi, habité et porté par Dieu. Sans la connaissance de soi, on est prisonnier de ses besoins et ses pulsions. On ne peut pas se débarrasser de ses blessures ; tout ce qu’on a à faire, c’est en prendre conscience pour que l'Esprit puisse nous aider à minimiser leur force et nous guérir. Seule la connaissance de soi conduit à la vraie liberté : on peut alors ne répondre qu’aux besoins d'une situation donnée, sans attentes ni arrière-pensées. Cela nous permet d'utiliser toutes nos ressources, y compris nos facultés intuitives, et de puiser dans l'Amour et la Sagesse cosmiques. On agira alors par souci des besoins des autres, et ce faisant, on répondra aussi à ses propres besoins.

C’est le silence de la prière profonde, où conduit la méditation, qui facilite ce processus. En en renonçant à l’ego, à ses pensées et ses images, on peut entendre les conseils de l'Esprit au cœur de notre être. Quand on écoute avec amour, dans une méditation régulière, lorsque notre vie ordinaire est structurée autour de la prière, cela nous permet de mener une vie plus réfléchie, qui amène une manière d'être plus profonde. C’est ainsi qu’on prend également conscience de la véritable signification de notre vie, de notre destinée.

Lettre n°50 - L'Évangile de Thomas
Kim Nataraja - Année 2

L’enseignement de Jésus dans l’Évangile de Thomas exprime magnifiquement ce dont nous avons parlé. Il nous encourage à nous ouvrir à Dieu, à la Sagesse divine. Le chemin vers la vraie connaissance de soi, présenté dans cet Évangile, passe par une véritable écoute, dans l’intériorité silencieuse, de la signification spirituelle plus profonde de son enseignement. Notre effort est soutenu par sa grâce qui embrasse tout.

L’Évangile de Thomas a été le produit d’une culture orale encore prédominante au temps de Jésus et des premiers siècles qui suivirent. Son enseignement a d’abord été transmis par le bouche à oreille. Jésus lui-même n’a rien écrit. Dans l’Évangile de Thomas ont été rassemblées les paroles de Jésus qui reviennent le plus fréquemment et qui faisaient partie de cette tradition orale. Il y en avait peut-être déjà eu une version syriaque écrite dès les années 50-100 de notre ère. Cinquante pour cent des paroles de cet Évangile se trouvent aussi dans les Évangiles synoptiques.

L’un des Pères de l’Église primitive, Irénée (2e s. après J.C.), n’a recommandé, dans l’intérêt de l’unité de l’Église, que quatre évangiles - Matthieu, Marc, Luc et Jean – et les lettres de St Paul. Il a choisi l’Évangile de Jean plutôt que celui de Thomas par choix purement personnel : son maître Polycarpe avait été disciple de Jean. L’Évangile de Thomas était en fait à cette époque beaucoup plus populaire que celui de Jean, considéré comme ‘trop gnostique’. En raison de cette exclusion, l’Évangile de Thomas disparut de la circulation jusqu’à ce qu’on découvre en 1945 en Haute-Égypte une jarre en terre cuite, à Nag Hammadi, qui contenait des documents divers. Certains appartenaient à la tradition gnostique, mais il y avait aussi une copie de ‘l’Évangile de Thomas’ considéré maintenant par la plupart des experts comme relevant tout à fait de la tradition ‘apostolique’. Dans cet Évangile, l’enseignement nous montre que l’accent mis sur la transformation et la réalisation de notre véritable essence divine faisait partie de la tradition chrétienne dès le commencement. Aux yeux de Jésus selon l’Évangile de Thomas, la lumière de Dieu brille potentiellement en chacun de nous. Nous sommes tous des enfants de Dieu.

Ces paroles ne peuvent être prises littéralement ; les paroles de Jésus sont des indicateurs d’une signification sous-jacente. Elles ont besoin d’être approfondies, de préférence après méditation, lorsque nous les comprendrons intuitivement. Mes commentaires ne sont donc que des réflexions personnelles. Pour ce que nous avons étudié, l’une des phrases pertinentes est la suivante : ‘Jésus leur disait, « Si de deux vous faites un, que vous rendez l’intérieur comme l’extérieur, l’extérieur comme l’intérieur, le haut comme le bas, si vous ne faites qu’un seul du masculin et du féminin, … alors vous entrerez dans le Royaume. » (Logion 22)

Comme nous l’avons vu, la part de notre être qui nous permet de survivre, notre ‘ego’, n’est qu’une partie du tout ; il y a aussi notre essence, notre ‘vrai moi’. Notre cheminement spirituel consiste à intégrer ces deux aspects de notre être : ‘des deux, ne faire qu’un’. ‘Rendre l’intérieur comme l’extérieur’ nous invite à laisser l’étincelle divine de notre cœur imprégner l’ensemble de notre être, afin que notre comportement soit guidé par cette sagesse supérieure. ‘Rendre le haut comme le bas’ nous encourage à nous ouvrir à la Lumière divine, le ‘haut’, et ainsi devenir ‘illuminé’, notre être tout entier étant ainsi divinisé. Et ‘ne faire qu’un seul du masculin et du féminin’ implique l’intégration de tous les aspects de notre être, y compris le ‘masculin’ et le ‘féminin’ en nous, un processus que souligne Jung. Alors nous « entrerons dans le royaume » et nous connaîtrons la sagesse et la présence de Dieu. »

Lettre n°51 - L’effort et la grâce
Kim Nataraja - Année 2

Jésus, dans l'Évangile de Thomas, nous guide en nous incitant à comprendre l'enseignement de ses paroles, mais en même temps il fait clairement reposer sur nos épaules la responsabilité de notre salut. Assez curieusement, trouver la véritable interprétation de ces paroles est semblable à la lecture profonde et attentive des Écritures qu’Origène a mise en valeur, qui d’après lui conduit à la prière contemplative et est soutenue par elle. Il considérait que ce rendez-vous de l’intuition profonde avec le texte permettait une rencontre avec la présence du Christ, et conduisait ainsi à une véritable compréhension de la signification spirituelle des Écritures.

La découverte de qui nous sommes vraiment et de la Vérité qui en résulte se trouve donc dans une association de nos efforts, de notre démarche personnelle et de notre responsabilité personnelle avec la grâce inhérente à l'être de Jésus et à ses paroles.

"Jésus a dit : Si l’on vous dit : ‘d’où êtes-vous ?’ Dites-leur : ‘Nous sommes sortis de la lumière, là où la lumière est advenue d’elle-même, s’est dressée et s’est manifestée dans leur image.’ Si l’on vous dit : ‘Est-ce vous ?’ Dites : ‘Nous sommes ses fils et nous sommes les élus du Père vivant’ ".

Jésus nous rappelle donc très directement dans cet évangile notre origine divine. L'accent est mis là aussi sur la présence de Dieu, le Royaume, qui est en nous et aussi parmi nous à chaque instant :

 « Jésus a dit : « Si ceux qui vous guident vous disent : ‘voici, le Royaume est dans le ciel’, alors les oiseaux du ciel vous devanceront. S’ils vous disent : ‘il est dans la mer’, alors les poissons vous précéderont ; mais le Royaume est au dedans de vous et il est au dehors de vous. »

Cet accent mis sur l’étincelle de Dieu que chacun de nous porte en soi était la croyance de la plupart des pères de l'Église, comme Clément d'Alexandrie et Origène ; c’était considéré dans les premiers siècles comme une doctrine apostolique. John Main a totalement hérité de cette tradition. Il regrettait que les hommes et les femmes modernes aient "perdu le soutien d'une foi commune en leur bonté fondamentale, leur sagesse et leur intégrité intérieure." Et il invitait à prendre conscience "du potentiel de l'esprit humain plutôt que des limites de la vie humaine." Mais c’était également un principe majeur des gnostiques. Cela a très bien pu être la raison pour laquelle ce point de vue a été plus tard discrédité et supplanté par l'interprétation 'orthodoxe’, qui soulignait qu’en vérité nous étions faits à l'‘image' de Dieu, mais que cette ‘image' était entièrement détruite par le ‘péché’. Ce n’est que par la grâce du Christ que nous pouvions être sauvés. Nous ne pouvions rien faire par nous-mêmes, ce qui est à l’opposé du message de l'Évangile de Thomas. Il est facile de voir que cet accent mis sur l'effort personnel et la compréhension intuitive profonde, plutôt que sur la seule croyance à l'enseignement reçu, a mis l'Évangile de Thomas en dehors du canon des Écritures orthodoxes reconnues au 4ème siècle.

John Main associait dans son enseignement l'importance à la fois de la croyance et de la compréhension intuitive, à la fois de la prière ordinaire et de la prière silencieuse pure. Ce n’est que par la foi en notre origine divine et notre lien à Dieu que nous pouvons méditer fidèlement et en toute confiance.