Textes divers et lettres

Lettre n°1 - La réalité de Dieu
Kim Nataraja - Année 3

Pour Bede Griffiths, John Main est "aujourd’hui dans l'Église le guide spirituel le plus important". Cet éloge ne fait pas seulement référence à son enseignement sur la méditation, mais aussi au fondement de sa théologie qui prône ce mode de prière. Sa théologie fait écho à celle des Pères et des Mères chrétiens du désert, au 4ème siècle, et plus largement à celle des premiers chrétiens. J’irais jusqu’à dire qu'il aurait été parfaitement en accord avec les moines de l'époque, en particulier avec Évagre, le principal maître de Jean Cassien.

Toute idée sur Dieu, pour John Main comme pour les premiers chrétiens, provient de l’expérience de la prière. Évagre le Pontique, l’un des plus importants Pères du désert du 4ème siècle, résume cela ainsi : "Le théologien est celui qui prie et celui qui prie est théologien." Comment ont-ils donc fait l'expérience de Dieu ? Clément d'Alexandrie (150 -215), figure centrale du christianisme primitif, l’exprime ainsi : Dieu est "au-delà de tout discours, au-delà de tout concept, au-delà de toute pensée", et s’il devait mettre un nom sur cette expérience, la meilleure description qu'il pourrait donner est : "La notion d'être pur est ce qu’on peut atteindre de plus proche de Dieu."

John Main était totalement en accord avec ces termes : "Nous savons qu’on ne peut pas analyser Dieu. Nous savons qu’on ne peut pas, avec un esprit fini, comprendre l'infini de Dieu". Lui aussi voyait Dieu  comme l’"être présent", le "fondement de notre être", l’"énergie qui est amour ... . Dieu est, Dieu est amour, Dieu est présent."

Comment considéraient-ils la relation entre Dieu et les hommes ? Origène (186 -255), le successeur de Clément à la tête de l'école catéchétique d’Alexandrie, formule cela clairement : "Chaque être spirituel est, par nature, un temple de Dieu, créé pour recevoir en lui la gloire de Dieu." Il va plus loin et précise : "Les hommes et les femmes sont créés à ‘l'image de Dieu’ et notre vocation humaine est de manifester notre ‘ressemblance à Dieu’ par notre manière de vivre." John Main exprime cela ainsi : "Jésus a envoyé son Esprit demeurer en nous, faisant de nous tous des temples de la sainteté : Dieu lui-même demeurant en nous." Il souligne en outre que "Dieu est la source dont nous provenons... Nous sommes créés à son image et nous avons part à sa grandeur en tant qu’enfants de Dieu... Nous savons que nous sommes, que nous sommes en Dieu et qu'en lui nous découvrons notre identité fondamentale et l’unique sens de notre vie... nous savons que nous avons part à la nature de Dieu."

Pour les premiers chrétiens et pour John Main, prier signifiait réintégrer la vie de Dieu : "Notre méditation quotidienne n’est rien moins qu'un retour à cette source de vie où notre esprit s’immerge pleinement dans l'Esprit de Dieu, vivant pleinement de sa vie, aimant pleinement de son amour."

Lettre n°2 - Foncièrement pécheurs ou fondamentalement bons ?
Kim Nataraja - Année 3

Nous entendons parler de notre lien fondamental à Dieu, mais y croyons-nous vraiment ? Nous avons malheureusement grandi dans l’idée que nous sommes foncièrement pécheurs et qu’il existe un fossé infranchissable entre Dieu et nous. Cette idée n’est apparue qu’au 4e siècle avec Athanase, évêque d’Alexandrie - en même temps que la tradition primitive chrétienne exprimait l’idée de notre lien fondamental à Dieu - et reçut sa forme finale avec St Augustin. D’après lui, le salut des hommes était prédéterminé, venant de la seule grâce. Il n’estimait pas que ce salut restaure l’humanité dans la bonté naturelle que Dieu lui avait donnée à l’origine. Suivant ce point de vue, non seulement l’humanité était foncièrement pécheresse mais la création même était toute entière fondamentalement imparfaite. Les premiers chrétiens considéraient cependant la création comme une manifestation du Dieu invisible – la première étape vers une vision de Dieu : « Quant à ceux qui sont loin de Dieu….. Dieu leur a permis d’approcher la connaissance de lui-même et de son amour pour eux par l’intermédiaire des créatures. » (Évagre)

La pensée de John Main est très clairement conforme à la théologie des premiers chrétiens et aussi, ce qui n’est pas étonnant étant donné son passé celtique, à celle du christianisme celtique où l’on n’a jamais perdu de vue la pensée de Dieu vivant au cœur de chacun de nous et celle de la perfection de la création. Il constatait avec regret que, dans ce développement augustinien de la théologie, les hommes et femmes actuels « ont perdu le support d’une foi commune en leur bonté fondamentale, en leur sagesse et leur intégrité intérieure. » Ils ont perdu la place central du « potentiel de l’esprit humain » et se retrouvent, à la place, face aux « limites de la vie humaine. »

La théologie de John Main affirme que Dieu est « la source de notre être » ; elle insiste sur notre bonté fondamentale et non sur nos péchés. Dans cette perspective, « il est vraiment important de savoir que si nous sommes pécheurs (et nous devrions tous savoir que nous le sommes), nos péchés ne comptent pas. Ils ne peuvent pas subsister car ils sont entièrement effacés par la lumière de l’amour de Dieu. »

Notre péché est d’être divisé - entre notre cœur où demeure le Christ et notre ego superficiel. Dans la pensée de John Main, que partageaient les premiers Pères et Mères du désert, le salut vient par la purification de l’‘ego’ blessé, grâce à la connaissance. C’est ce que permet la prière profonde et silencieuse à laquelle la méditation conduit. Alors « toutes les barrières qui nous séparent de notre vrai moi, des autres et de Dieu … s’effondrent. » Cela implique de renoncer à toute pensée et image sur lesquelles est construit l’‘ego’ blessé, et ainsi de transcender l’‘ego’. Nous suivons alors le commandement de Jésus : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même … Car celui qui perd sa vie à cause de moi la gardera. » Au moment où nous nous détournons de l’‘ego’ pour notre vrai moi, l’‘ego’ blessé qui pèche est guéri par le « pouvoir du pur amour ». Il n’est donc pas étonnant que l’enseignement essentiel de John Main soit centré sur cette manière de prier.

Lettre n°2 bis - Question et réponse
Kim Nataraja - Année 3

Bob, un fidèle méditant et un ami, utilise l'enseignement hebdomadaire chaque semaine dans son groupe et m'a posé une question sur l'enseignement précédent : ‘Foncièrement pécheurs ou fondamentalement bons ?'

Il s’explique : "Je crains que ton enseignement de cette semaine m’apparaisse de prime abord être quelque peu hérétique. Pour une fois, je trouve ton enseignement pas très clair. Tu sembles citer John Main qui dit que les péchés que nous commettons ne comptent pas et à la fois ne peuvent pas exister. Comment une chose peut-elle à la fois ne pas compter et ne pas exister ?

Et si c’est le cas, pourquoi y a-t-il alors un sacrement de réconciliation ? Pourquoi Jésus nous dit-il de nous confesser les péchés les uns aux autres s’ils ne comptent pas ou n’existent pas ? "

Bob a aussi exprimé des doutes dans l'esprit des autres méditants de son groupe.

Comme c’est là une question très importante, j’ai donc demandé à Laurence Freeman d’y répondre.

Voici ce qu’il explique :

«Le péché est une question grave. Mère Julienne dit qu'elle a vu ses effets partout dans le monde, mais qu’elle n’a pas pu rencontrer le péché en lui-même. C’est parce qu'il est une négation de la vérité, de la réalité et de l'amour. Les négatifs sont difficiles à voir. Le péché, comme le répétait John Main, est une illusion. Le sens littéral du mot du Nouveau Testament pour ‘péché’ est ‘rater la cible’.

Une théologie et une compréhension contemplative du péché se centrent sur ces aspects plutôt que sur le légalisme. Le légalisme insisterait sur le péché comme simple rupture d'une règle. Avec ce légalisme, St Paul considérait ce que Jésus a enseigné sur le pardon – et non la punition - comme étant la meilleure façon de traiter le péché et de briser son emprise sur nous.

Donc le P. John ne nie pas le péché, mais il fait partie de cette tradition contemplative (et scripturale) qui le considère de cette façon. En tant qu’illusion, le péché n’est rien, mais cela ne signifie pas qu'il ne peut pas faire de mal. (Othello avait tort de croire sa femme infidèle, mais il l'a tuée parce qu'il croyait en ce mensonge). Le P. John croyait aussi fermement dans la grâce de guérison de la confession sacramentelle, moyen particulier de parvenir à la connaissance de soi, à l'humilité et l'ouverture qui nous permettent de connaître l'amour de Dieu.

Lettre n°3 - La prière intérieure profonde
Kim Nataraja - Année 3

Comme les premiers chrétiens, John Main a insisté sur la prière profonde et silencieuse comme étant le mode d’entrée dans notre centre propre, là où nous sommes en contact avec le Christ vivant par qui nous ‘connaîtrons’ Dieu. Écoutons Clément d'Alexandrie nous dire : "[Nous] prions ... quand, dans la ‘chambre’ de notre âme, nous n’entretenons qu’une seule pensée et, ‘avec des soupirs inexprimables’, invoquons le Père, qui est déjà présent, même quand nous parlons." Clément et Origène après lui furent directeurs de l'École catéchétique d’Alexandrie qui formait tous les néophytes chrétiens, et leur influence était alors considérable. Tout leur enseignement s’appuie sur l’Écriture. Nous avons évoqué plus haut l'insistance sur ‘une seule pensée’ et sur l'intériorité qui sont une part importante du message de l'Écriture : "Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra." (Mt 6, 6)

L'intériorité nécessaire à la voie spirituelle est également mise en évidence par Plotin (205-270) qui réinterpréta l'enseignement de Platon et dont l’influence a été immense, non seulement sur Clément et Origène, mais par la suite sur l'ensemble de la tradition mystique chrétienne : "On ne doit pas regarder, mais on doit, pour ainsi dire, fermer les yeux et échanger notre faculté de vision pour une autre. On doit éveiller cette faculté que nous possédons mais dont peu de gens se servent ...... Retire-toi en toi-même et regarde." On oublie souvent que le christianisme n'a pas commencé à l’écart, mais que les premiers chrétiens ont tenté de comprendre le sens du Christ à travers leur mentalité d’alors, façonnée par la connaissance et la culture de leur temps : "Le christianisme est un phénomène historique qui s’enracine dans les religions juive et grecque et ces racines remontent encore plus profondément dans la toute première conscience religieuse de l'humanité. Si toutes les religions ne sont pas équivalentes, comme le déclare William Blake, elles sont certainement profondément liées et interdépendantes." (Laurence Freeman). Non seulement notre corps mais aussi notre conscience spirituelle évoluent au fil du temps.

Plus tard, nous entendons Jean Cassien (365-433), qui a mis par écrit l'enseignement du désert, expliquer le verset de Mt 6, 6 en des mots similaires à ceux de Plotin : «Nous prions dans notre chambre quand nous retirons complètement de nos cœurs le tapage de chaque pensée et préoccupation et présentons nos prières au Seigneur dans le secret, dans l’intimité pour ainsi dire. Nous prions avec la porte fermée quand, les lèvres closes et dans un silence total, nous prions celui qui recherche non des voix, mais des cœurs." Comme vous le savez, Cassien fut l’inspiration initiale de John Main.

L'intention d'être en présence de Dieu, attentif à notre prière, mène à la prise de conscience, la connaissance consciente de notre vrai moi. Les soucis du monde matériel ont obscurci notre perception : nous sommes ce dont nous sommes conscients. Être en mesure de 'connaître' Dieu suppose un lien profond entre les hommes et Dieu. Nous ne pouvons vraiment 'connaître' une chose que lorsque nous avons quelque chose en commun avec elle. Il est beau que ce point commun ne dépende pas de la foi et qu’on puisse en faire l’expérience. Par la méditation, nous devenons conscients de notre lien à Dieu et donc de notre bonté fondamentale, ce qui change toute notre perception de nous-mêmes et des autres, et donc notre vie. Voilà pourquoi John Main a vu la méditation comme "un processus de libération, nous devons libérer ces vérités dans nos vies."

Lettre n°4 - Interrelation
Kim Nataraja - Année 3

John Main soulignait que « le but de notre communauté est de transmettre la tradition de la méditation. Ce que nous transmettons, ou essayons de transmettre, c’est la connaissance que le Christ demeure en notre cœur. » Il insistait encore et encore sur cette communion : « Jésus a envoyé son Esprit pour qu’il demeure en nous, faisant de nous tous des temples de sainteté : Dieu lui-même demeurant en nous … Nous savons ainsi que nous avons part à la nature de Dieu. »

C’est dans le silence profond que nous devenons conscients de cette interrelation fondamentale entre nous, la création et Dieu : « Notre monde n’est pas séparé du monde spirituel … les deux natures sont indivisibles » (Plotin). Ce lien clair est aussi souligné par Philo (20 av. J.C – 40 apr. J.C.), philosophe et théologien juif contemporain du Christ : « Les hommes et les femmes, par leur intelligence (‘noûs’), sont reliés à la raison divine (‘logos’) … étant un rayon de cette nature sainte. »

Le concept du Divin a d’abord été nommé ‘logos’ par les philosophes grecs, à commencer par Héraclite (5e s. avant J.C.). Il était conçu comme la force directrice qui unifie. Par la suite, le mot ‘logos’ a légèrement changé de sens, le ‘logos’ devenant le pont entre le Créateur et la création. Dans l’Évangile de Jean, c’est le Christ qui incarne le ‘logos’, la Parole, ce pont. Platon fut l’un des premiers à formuler l’idée que nous avons quelque chose d’essentiel en commun avec Dieu. Il le nomme le noûs, l’intelligence intuitive pure, distincte de l’intelligence rationnelle. Grâce à notre ‘noûs’, notre intelligence intuitive, nous sommes capables de nous relier au ‘logos’. De ce fait, les premiers Chrétiens considéraient le ‘noûs’ comme l’organe de la prière. Dans l’enseignement de John Main comme dans celui de Clément, le Christ est le médiateur principal. Dans la vision de Clément, nous sommes ‘participants’ de la nature de Dieu dans et par le Christ : « Le Christ nous divinise par son enseignement céleste …   La parole de Dieu s’est faite homme, pour que vous puissiez apprendre d’un homme comment un homme ou une femme peut devenir Dieu. »

John Main, souvent considéré comme un théologien trinitaire, exprime cela ainsi : « Il est tout à fait vrai qu’aucune prière ne devrait être adressée au Père sans Lui … Dans la prière méditative, nous nous préparons à l’expérience totale de la présence personnelle du Père, du Fils et de l’Esprit Saint ; c’est la vie toute entière de la très Sainte Trinité qui se vit en nous. » Nous rencontrons d’abord le Christ vivant dans notre cœur profond, puis nous entrons dans le courant d’amour, qui est l’Esprit Saint, circulant entre le Père et le Fils : « en découvrant son propre esprit, l’être humain est conduit à son centre créatif d’où émane et se renouvelle son essence par le débordement d’amour de la vie de la Trinité. »

Bien que tout soit relié et qu’il n’y ait, de ce fait, pas de fossé infranchissable entre nous et le Divin, cette réalité est pourtant également au-delà de nous, elle nous transcende. C’est seulement dans le silence que nous devenons conscients de ces deux dimensions de la réalité divine : « C’est seulement par un silence profond et libérateur que nous pouvons réconcilier les polarités de ce mystérieux paradoxe [immanence et transcendance]. » C’est une expérience qui pose le fondement de notre foi.

Lettre n°5 - L’importance des Écritures
Kim Nataraja - Année 3

L’ensemble de la théologie de John Main et de son enseignement sur la méditation n’est pas uniquement fondé sur l'expérience mais aussi sur les Écritures. Chacun de ses enseignements commence et/ou se termine par une citation des Écritures. On trouve aussi chez les premiers chrétiens et les Pères et Mères du désert la même importance accordée aux Écritures. Ils appartenaient dans l'ensemble encore tous à une culture orale ; les ermites du désert écoutaient les Écritures lors de leur réunion hebdomadaire, appelée "synaxe", plutôt qu’ils ne la lisaient personnellement. Cette phrase de St Antoine le dit clairement : «Vous avez entendu l’Écriture. Elle vous dira ce qu’il faut faire.» Les paroles des Écritures étaient tenues pour sacrées et exigeaient une attention fervente et totale. Nous voyons un jeune moine se faire réprimander par Abba Nau, un aîné, en ces termes : «Où étaient tes pensées, lorsque nous disions la "synaxe", pour que les paroles du psaume t’aient échappé ? Ne sais-tu pas que tu te tiens en présence de Dieu et que tu parles à Dieu ?»  Ils revenaient ensuite dans leur cellule, ruminaient ce qu'ils avaient entendu et le gardaient ainsi en mémoire.

St Antoine (251-356) était l’exemple même vers lequel les Pères et Mères du désert portaient leur regard, bien qu'il ne fût pas le premier ermite du désert – lui-même au début de son parcours visitait plusieurs solitaires. Athanase, un des premiers évêques influent, écrivit La Vie d'Antoine en copte (357), encourageant les chrétiens coptes à aller au désert, avec les paroles d’Antoine et les Écritures comme guide sur la manière de mener leur vie. Ils ont gardé ses conseils à l’esprit et au cœur : "Partout où tu vas, aie toujours Dieu devant les yeux ; quoique tu fasses, aie devant toi le témoignage des Écritures". On trouve le même accent porté sur les Écritures dans la tradition celtique – l’héritage de John Main : "A travers les lettres des Écritures et la diversité de la création, la lumière éternelle est révélée" (Jean Scot Érigène, 9ème s.)

Dans son ouvrage le plus important, le Traité des principes, Origène décrit avec méthode une manière lente, profonde et attentive de lire l’Écriture. Il souligne qu'il existe quatre niveaux de lecture de l’Écriture. Il commence par nous indiquer le premier niveau : prendre le texte à la lettre, en se concentrant sur sa signification première - et cela est important en soi. Mais il souligne qu’il faut aller au-delà chercher l'enseignement moral qui en découle. Ensuite, il nous encourage à aller encore plus loin et regarder le sens allégorique du passage. En cela, il était en parfait accord avec St Paul : « Notre capacité vient de Dieu. Lui nous a rendus capables d'être les ministres d'une Alliance nouvelle, fondée non pas sur la lettre mais dans l'Esprit ; car la lettre tue, mais l'Esprit donne la vie » (Paul, 2 Co 3, 6). Pour Origène, cela doit finalement nous conduire à nous confronter à l'esprit du texte donné, à une rencontre avec le Christ ressuscité, à l'essence des Écritures : "C’est la façon dont vous devez comprendre les Écritures : comme le corps unique et parfait de la Parole".

Pour cette discipline, il y a dans les Écritures une excellente source. Nous lisons dans Luc : «Marie retenait toutes ces paroles et les méditait dans son cœur» (Luc 2,19). Lorsque nous suivons l'exemple de Marie, nous lisons avec «les yeux du cœur», intuitivement. Nous entrons profondément dans le texte, d’une manière attentive et réfléchie, en douceur. Cette façon d'entrer dans l’Écriture est connue depuis Origène comme la discipline de la «lectio divina». Elle est devenue depuis le 6ème siècle une composante à part entière du mode de prière des Bénédictins, que John Main, en tant que moine bénédictin, a vivement recommandée.

Lettre n°6 - Où prier ?
Kim Nataraja - Année 3

Il est intéressant d’observer que la tradition du désert a été un mouvement chrétien très répandu et influent. Il n’y eut d'abord que quelques ermites, mais à la fin du 4ème siècle, il y avait au moins trente mille hommes et femmes vivant dans les déserts d'Egypte, de la Palestine et de la Syrie. « Les paroles d'Antoine en incitaient beaucoup à adopter la vie solitaire. Et c’est ainsi qu’à partir de là, il y eut des monastères dans les montagnes et que des moines ont fait du désert une cité. » (Vie d'Antoine)

Ce fut essentiellement un mouvement laïc ; même Antoine n’était pas prêtre. Plus tard seulement certains anciens parmi les ermites furent ordonnés, mais il n’y en eut jamais beaucoup. Ils vivaient seuls, à deux ou en petits groupes. Ils se réunissaient le samedi et/ou le dimanche pour prier ensemble dans un édifice central de la communauté qui avait de multiples usages et qu’on appelait 'ecclesia'. En dehors de cela, ils se livraient régulièrement à la prière solitaire dans leur cellule, apprenant par cœur le passage de l'Écriture qu'ils avaient entendu. Ils le faisaient par la méditation : la répétition solitaire d'un passage de l'Ecriture, sans réfléchir à son sens. Méditer sur les Écritures comme nous pouvons le faire, les analyser linguistiquement et textuellement ne faisait pas du tout partie de leur culture. Leur méditation ne signifiait pas penser à l'Écriture, mais l’intérioriser, devenir l'Écriture. Dans cette culture orale, cette répétition se faisait à haute voix : "Nous l'avons entendu méditer." (Abba Amoun à propos d’Abba Achille). En outre, ils connaissaient tous les psaumes par cœur et les récitaient tous chaque jour. C’était un lieu bruyant, le désert : les paroles des psaumes provenant de toutes les directions !

Ils ne s’arrêtaient pas en commençant leur travail ; ils associaient travail et prière, une attitude et un esprit de prière imprégnait leur vie. Les passages de l'Écriture qu'ils avaient intériorisés dans la prière solitaire pouvaient, pendant le travail, leur revenir à l'esprit et leur révéler un sens qui leur était personnel. Cette vie de prière était alimentée par le désir de faire ce que St Paul enseignait : «Priez sans cesse». Évagre disait même "La vie est prière".

La prière pouvait avoir lieu n'importe où : «Maintenant en ce qui concerne le lieu, qu’on sache que tout lieu convient à la prière si la personne prie bien ... mais chacun peut avoir réservé et choisi un lieu saint si possible chez lui (dans sa cellule) pour accomplir ses prières en paix et sans distractions.» (Origène) Mais il allait sans dire que prier ensemble dans le lieu central de rencontre était considéré comme très important : « Le lieu de la prière, l’endroit où les croyants se rassemblent, possède une grâce particulière qui nous aide, puisque les puissances angéliques se tiennent près de la foule des croyants, tout comme la puissance de notre Seigneur et Sauveur Lui-même, ainsi que les esprits des saints. Par conséquent, que personne ne dédaigne les prières dans les églises, car elles ont quelque chose d'exceptionnel pour la personne qui s’y joint avec sincérité. » (Origène)

On trouve la même insistance dans l'enseignement de John Main. La méditation est pour tout le monde, pas seulement pour les religieux et peut se faire n'importe où.

Lettre n°7 - La théologie de John Main sur la prière
Kim Nataraja - Année 3

La théologie de John Main sur la prière est étroitement liée à l’ensemble de sa théologie chrétienne. Comme nous l’avons vu dans un enseignement précédent, John Main disait que « le but de notre communauté est de transmettre la tradition de la méditation. Ce que nous transmettons, ou que nous essayons de transmettre, est la connaissance que le Christ demeure en nos cœurs. » Il insistait encore et encore sur cette communion : « Jésus a envoyé son Esprit demeurer en nous, faisant de nous tous des temples de sainteté : Dieu lui-même demeure en nous ... Nous savons donc que nous avons part à la nature de Dieu. »

Cette foi dans l’inhabitation du Christ – toujours vue en termes trinitaires, Père, Fils et Saint-Esprit - et la prière comme moyen d’atteindre cette Présence résument tout l'enseignement de John Main. Il ne cesse de souligner la nécessité de renoncer aux pensées, aux images, aux impressions sensibles qui forment notre conscience superficielle, notre conscience rationnelle. En faisant cela, nous entrons dans le royaume de notre conscience personnelle profonde et en même temps dans la conscience de Jésus, la conscience du Christ. Nous pouvons le faire parce que Jésus a partagé notre humanité : "Le cheminement de la prière consiste simplement à trouver le moyen d'ouvrir notre conscience humaine à sa conscience humaine."

Non seulement nous sommes alors en communion avec sa conscience, mais nous nous joignons également à lui dans sa prière à Dieu, qu’il a toujours vu comme «Abba», terme respectueux et affectueux d'amour pour le Père. En faisant cela, souligne John Main, nous verrons qu'il arrive un moment où l’on ne parle plus de ‘ma prière’, mais où l’on rejoint le Christ dans sa prière au Père. On entre dans le courant d'amour qui circule entre Jésus et son Père, qui est l'Esprit Saint. "Pour entrer dans ce courant de prière pure, on doit se transcender ; on doit quitter le moi. Apprendre à dire son mantra et apprendre à entrer tous les jours dans la discipline de la prière est la voie que nous donne la tradition et la voie que nous donne notre propre expérience pour cheminer avec Jésus, par Jésus, vers le Père." L'essence de la méditation est exactement ceci : concentrer toute notre volonté et notre attention aimante sur notre mot de prière, mettre pour un temps tout le reste de côté.

John Main a toujours souligné que la méditation est une prière, mais aussi qu’elle n’est pas la seule façon de prier ni la seule façon d'entrer dans ce courant d'amour. Toutes les formes de prière, la prière liturgique ou la prière personnelle, peuvent nous conduire au silence du cœur où demeure le Christ, où nous prenons conscience de la présence divine, cette expérience pure de Dieu : "La méditation n’est donc absolument pas exclusive. Nous ne disons à personne : ne perdez pas de temps à dire le chapelet ou le bréviaire. Nous disons ceci : Entrez dans le courant pur de la prière de Jésus. Plongez dans ce courant par tous les moyens que vous pouvez trouver, que ce soit le chapelet, le chemin de croix, l'office divin, ou ce que vous voudrez."

Lettre n°8 - La foi
Kim Nataraja - Année 3

Comme nous l'avons vu, la validité de notre méditation est fondée sur la foi en l’inhabitation de l'Esprit. Il faut y ajouter la conscience que ce n’est pas notre prière, mais que nous nous unissons à la prière de Jésus dans l'Esprit, dans la profondeur de notre être, là où notre conscience est unie à Sa conscience.

John Main a toujours souligné l’importance de vérifier notre foi chrétienne par l'expérience - l'expérience de la prière profonde et contemplative à laquelle mène la méditation. Elle devient ainsi plus qu’une simple croyance, elle est fondée sur la foi, sur une relation de confiance et d'amour avec Dieu, qui s’est construite et approfondie par l'engagement dans une pratique régulière et fidèle : « Dans la méditation, c’est seulement par une fidélité de plus en plus profonde à la récitation du mantra que nous avançons dans cette conscience croissante que l'Esprit prie en nous. C’est la répétition fidèle de notre mot qui assure l’intégration de tout notre être en nous amenant au silence, à la concentration, au niveau de conscience nécessaire pour que notre esprit et notre cœur s'ouvrent à l'œuvre de l'amour de Dieu dans la profondeur de notre être. »

Beaucoup de mystiques, en particulier saint Augustin et Maître Eckhart, appelèrent cette prise de conscience ‘La naissance du Christ dans l'âme’. John Main utilise exactement les mêmes termes : « La méditation est simplement cela : une préparation de notre cœur à la naissance du Christ ... nous devons renoncer à tout le reste, pour qu'il y ait dans notre cœur un espace pour lui. »

Notre engagement fidèle à la méditation et à la récitation du mantra nous permet de laisser aller toutes les pensées et les images qui sont à la surface de notre conscience pour entrer dans ce niveau de conscience plus profond. On doit 'renoncer à soi’ pour prendre conscience que nous sommes bien plus que ce que nous croyons être. L’‘ego’ tente toujours de nous placer au centre de notre attention et de celle des autres, et il construit pour cela des barrières qui nous séparent des autres, de la création et de Dieu. Nous ne pouvons pas réaliser qu'il y a en notre être plusieurs niveaux de conscience si nous ne renonçons pas temporairement à toutes nos pensées et nos images conditionnées. Nous ne pouvons pas prendre conscience de l'amour qui demeure en notre cœur profond si nous ne déplaçons pas le centre de notre attention hors de nous-mêmes. Une fois que nous avons éprouvé cet amour, même fugitivement, il changera notre attitude envers toute personne et toute chose autour de nous. Notre foi est que Dieu est Amour et notre expérience sur le chemin de la méditation nous enseigne que nous pouvons atteindre cette réalité au cœur de notre être.

Nous commençons avec foi et engagement la voie de la découverte de notre véritable être profond dans le Christ. Nous continuons dans l'espoir et la confiance que la grâce de vivre cette réalité nous sera donnée. Cet engagement et cette confiance constituent l'essence de notre foi.

Lettre n°9 - La transformation de la conscience humaine
Kim Nataraja - Année 3

L’essentiel du parcours de la méditation consiste à suivre le commandement de Jésus et renoncer aux préoccupations de l’‘ego’ : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même…. Mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera » (Matthieu 16, 25-26). Cela ne veut pas dire que l’‘ego’ soit mauvais en soi. L’‘ego’ nous est nécessaire pour survivre en ce monde. Dans Jésus, le Maître intérieur, Laurence Freeman nous dit que "Jésus avait un ego". Ce n’est donc pas que l'ego en lui-même soit pécheur. C’est l'égoïsme et la fixation sur l'ego qui conduisent à oublier et trahir le vrai ‘Soi’. Le péché consiste à confondre l'ego avec son vrai ‘Soi’... On doit trouver un équilibre entre les besoins de l’‘ego’ et la sagesse du ‘soi’. Quand on vit en contact sain avec le ‘soi’, on devient une personne pleinement humaine et équilibrée, reliée à la conscience de Jésus et par Lui à la Conscience divine.

La voie vers cette intégration et cet équilibre est la prière profonde et contemplative, la méditation : "Dans la méditation, nous cherchons à démonter les barrières que nous avons mises en place autour de nous, qui nous coupent de la conscience de la présence de Jésus en notre cœur... Une fois qu’on entre dans la conscience humaine de Jésus, on commence à voir comme il voit, à aimer comme il aime, à comprendre comme il comprend et à pardonner comme il pardonne" (John Main, En quête de sens et de profondeur). C’est la puissance du mantra qui "déverrouille la porte afin de permettre à la lumière pure de l'amour de nous inonder."

Parler de différents niveaux de conscience paraît souvent très ésotérique et même incompréhensible. Mais dès le début du christianisme, on entend Origène, un Père de l'Église, dire : "En plus de nos sens physiques, il existe en l’être humain cinq autres sens." Les ‘sens extérieurs’ et les ' sens intérieurs' sont différentes façons d'accéder à des réalités différentes. Dans notre monde actuel, nous mettons entièrement l'accent sur les ‘sens extérieurs’ et le matérialisme scientifique va même jusqu’à nier l'existence de tout ce qui n’est pas matière. Cette attitude fait partie de la nature humaine. Écoutons Plotin demander, au 3ème siècle : "Comment se fait-il qu'ayant en nous de si grandes choses, nous ne les percevions pas.... Comment se fait-il que certaines personnes ne s’en servent jamais ?" Albert Einstein, le plus célèbre scientifique de notre temps, a parlé de ‘l'esprit intuitif’ et ‘l’esprit rationnel’ et a essayé de rétablir l'équilibre : " L'esprit intuitif est un don sacré et l'esprit rationnel, un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don ".

Nous devons accepter ce que William James, le psychologue américain, nous a rappelé au début du 20ème siècle dans son livre sur Les formes multiples de l'expérience religieuse : "Notre conscience éveillée normale n’est qu'un type particulier de conscience, mais dans l’ensemble de notre conscience, séparées par un écran infime, il existe des formes potentielles de conscience tout à fait différentes." L'enseignement de John Main sur notre "ouverture à la conscience humaine de Jésus" par la méditation trouvera alors tout son sens.

Lettre n°10 - Le problème du langage
Kim Nataraja - Année 3

La philosophie et la théologie nous enseignent une chose essentielle, c’est que nos capacités rationnelles limitées sont radicalement incapables de comprendre pleinement la réalité de Dieu. Toute tentative ne fait que mettre des limites et des restrictions sur ce qu’on ne peut ni nommer ni saisir. Pour cette raison, les premiers chrétiens estimaient qu’attacher un nom à Dieu était un blasphème. Il n'y a pas finalement de bonne réponse ; les idées se contredisent souvent et remplacent les tentatives précédentes. Toutes les théories et les théologies sont des tentatives d’interprétation personnelles et limitées. Alfred Whitehead disait qu’"Il est impossible de méditer sur le temps et le mystère de l’évolution créatrice de la nature sans être submergé par l’émotion devant les limites de l'intelligence humaine." Thomas d'Aquin en est l’exemple : après avoir passé sa vie à écrire et théoriser sur Dieu, il eut une expérience spirituelle qui lui donna une conscience intense de l'inutilité de toute tentative de rationalisation. Il considéra tous ses écrits comme ‘de la paille’ et n’écrivit plus rien.

Le problème auquel sont confrontés tous les mystiques est que le langage est le seul outil dont nous disposions pour exprimer une expérience, même s’il ne peut que l’évoquer et non la représenter vraiment. L’expression ‘nommer n’est pas connaître’ est très juste. Et pourtant, le langage est tout ce que nous avons.

De plus, l'expérience de Dieu s’accompagne aussi d’un désir profond de partager aux autres cette vérité libératrice. Maître Eckhart illustre cela en déclarant dans l’un de ses sermons allemands que même si l'église était vide, il lui faudrait quand même faire son sermon, si grand est ce désir d'aider les autres à voir en toute clarté : « Si l’on n’enseigne pas les ignorants, ils n'apprendront jamais et aucun d'entre eux ne saura jamais l'art de vivre et de mourir. On enseigne les ignorants dans l'espoir que, d’ignorants, ils se changent en personnes éclairées. » John Main exprime également ce même sentiment d'urgence : "On doit pourtant essayer de parler, bien qu’on ne parle que pour amener les gens au silence ... On doit trouver un moyen d’essayer d'expliquer ce qu’est le parcours et pourquoi cela vaut la peine de le parcourir."

Thomas d'Aquin, Maître Eckhart et John Main insistent tous cependant sur l'importance de faire l'expérience en elle-même plutôt que d’en parler ou de lire sur ce sujet. Comme Maître Eckhart, John Main comprenait que renoncer aux pensées, aux concepts et aux images est la base essentielle de notre pratique de prière. Dans Un mot dans le silence, John Main dit que "La libération que nous éprouvons dans la prière silencieuse est précisément la libération des effets de langage inévitablement déformants quand nous commençons à éprouver l’emprise intime et transcendante de Dieu en nous." Cette expérience va vérifier en retour les vérités de notre foi "que nous sommes, que nous sommes en Dieu et qu’en Lui nous découvrons notre identité personnelle fondamentale et notre unique raison d’être." (John Main, Moment of Christ).

Lettre n°11 - L’ouverture à notre potentiel
Kim Nataraja - Année 3

Dans la lettre précédente, je commentais l’expression 'nommer n’est pas connaître'. Nommer nous est pourtant instinctif et nous donne un sentiment de contrôle, aussi illusoire qu’il puisse être : on croit connaître ce dont on parle. Notre cerveau est même construit ainsi. Il fonctionne principalement avec des images, qui amènent à des concepts, et alors seulement à des pensées et des noms. Notre pulsion de survie nous pousse à être dans le contrôle. Au niveau matériel et rationnel de la conscience, c’est très utile pour gérer les questions, mais c’est un véritable obstacle sur le chemin spirituel où nous nous détachons du monde de la pensée rationnelle. Nous avons alors accès à la conscience spirituelle, une manière d'être différente, où nous remettons le contrôle à une puissance supérieure que nous appelons Dieu, ce qui demande de nous sentir en sécurité dans l'amour de Dieu.

Les images de Dieu fabriquées par notre mental, le nom que nous donnons à cette Réalité divine peuvent faire obstacle à cette relation qui ne peut s’établir que dans la confiance et l’amour. Au lieu de nous aider, ces images peuvent nous emprisonner dans notre propre monde de pensée et constituer un réel obstacle sur le chemin. Si nous avons été élevés avec la notion de ‘Dieu, le Père’ et que notre expérience de notre propre père était loin d'être positive – si nous nous sommes sentis rejetés, critiqués - cette image de Dieu comme Père ne nous donnera pas la confiance nécessaire à une relation aimante. Même la pensée de Dieu comme ‘Mère’ ne résout pas vraiment le problème : nous remplaçons simplement une image par une autre. D'autres personnes ont peut-être eu la même expérience de rejet avec leur mère. Si Dieu est considéré comme un juge, il devient quelqu'un à éviter plutôt qu’à rencontrer, et nous sommes nombreux à porter et ressentir un poids de culpabilité de ce genre. Si nous avons grandi avec l'image d'un vieil homme assis au ciel sur un nuage, et  que nous sommes plutôt scientifique, il nous viendra bientôt à l’esprit que cela est tout simplement impossible - notre image enfantine sera considérée comme une fiction dépassée et nous rejetterons la religion avec l'image immature.

John Main fait remarquer, dans The Present Christ,  que ces images conduisent à faire de la crainte notre émotion prédominante : « Notre prière devient alors un moyen de lui plaire ou de l'apaiser et par nos demandes, nous espérons ‘détourner sa colère de nous’ ». Cette peur de ne pas être assez bon conduit à un sentiment d'aliénation et d'absurde - état largement répandu dans notre société occidentale. Mais Jésus nous a montré par sa façon d'être et son enseignement que Dieu est Amour, qu’Il n’est pas une image de plus à posséder mais quelqu’un dont nous pouvons ressentir la présence dans une relation personnelle d'amour. Ce n’est qu’en suivant le commandement de Jésus de ‘renoncer à soi-même’ qu’on peut éprouver le silence de la présence aimante de Dieu au cœur de notre être. C’est ce que nous faisons en suivant l'enseignement de John Main et en nous détachant de toute pensée et image par lesquelles se construit l’‘ego’. Et nous savons alors que, comme John Main nous le dit dans The Present Christ : «Nous sommes parce que Dieu est. Dieu est notre être et notre être est donc bon, tel qu’il est.» Il souligne que nous allons éprouver cela malgré le fait qu’« il puisse nous sembler incroyable que la voie à une véritable vision soit la transcendance de toute image. Il nous semble à première vue que sans image, il n'y a pas de vision, tout comme sans pensée, il n'y a pas de conscience ».

Lettre n°12 - Accepter le silence
Kim Nataraja - Année 3

Pour beaucoup d'entre nous, les émotions dominantes qui nous gouvernent inconsciemment sont l’insécurité et la peur. D’après John Main, celles-ci nous empêchent d'avoir le courage d'entrer dans le silence. Ces émotions fortes sont dues soit à des stimuli extérieurs qui nous amènent à nous sentir impuissants dans notre propre vie, soit à des états intérieurs, surtout le manque d'estime de soi, quand nous sommes trop conscients de nos faiblesses et limites personnelles. Il se peut que ces peurs extérieures soient fondées sur une situation réelle dans laquelle on se trouve, mais celles qui sont intérieures sont fondées sur une illusion, une simple opinion. Elles sont fondées sur l’absence d’une vraie connaissance de soi parce qu’on a oublié la vérité de l’ensemble de notre être. John Main nous désigne constamment la bonne direction : en pénétrant intérieurement, on peut éprouver « l'harmonie de toutes nos qualités et énergies dans ce centre ultime de notre être qui est le cœur et la source de tout être ... l'Amour. »

 Ces émotions ne sont pas le seul facteur qui nous fait hésiter à entrer dans le silence intérieur auquel conduit la méditation. S'intérioriser et découvrir une manière différente d'être va à l’encontre de ce que l'opinion actuelle trouve important. Notre société est centrée sur le niveau matériel, niant même qu'il existe quoi que ce soit au-delà du niveau de la conscience rationnelle. La conscience est considérée comme une propriété émergente du cerveau. Une fois que le cerveau ne fonctionne plus, seul l'oubli nous attend. Quel regard limité et déprimant sur la nature humaine : nous ne sommes que des organes, des ordinateurs biologiques répondant à des stimuli de l'environnement, programmés pour nous affirmer, agir et réussir ! Il n’est pas surprenant que l’absence de raison de vivre et un sentiment d'aliénation soient si répandus de nos jours. L'antidote à cela - le silence, être seulement - est perçu comme une perte de temps alors qu’on pourrait atteindre nos objectifs clairs et matérialistes de façon plus efficace. On nie l'existence de l'esprit et de l'âme ; on n’y voit qu’une réponse à un désir irréaliste d'immortalité. Peu importe que cela aille à l’encontre de la pensée philosophique et spirituelle de milliers d'années.

En voici quelques exemples récents : dès le début du 20ème siècle, le psychiatre C.G. Jung rencontra cette incrédulité totale : « L'hypothèse que le psychisme humain possède des niveaux situés au-dessous de la conscience ne semble pas susciter une vive opposition. Mais qu'il puisse y avoir tout aussi bien des niveaux situés au-dessus de la conscience semble une hypothèse qui frise la haute trahison contre la nature humaine. » Le psychologue américain William James, dans Les formes multiples de l’expérience religieuse, souligne que « Notre conscience éveillée normale n’est qu'un type particulier de conscience alors qu’il existe, dans l’ensemble de notre conscience, séparées par un écran infime, des formes potentielles de conscience tout à fait différentes. » Malgré cela et malgré beaucoup d'autres voix tout au long des millénaires, la majorité des scientifiques tiennent fermement à leur point de vue matérialiste limité et mécaniste.

Sur ce sujet, John Main nous ouvre également la voie en nous encourageant à être à contre-culture et à entrer dans le silence pour éprouver par nous-mêmes qu'il y a en nous bien plus que nous ne le pensons. Il explique, dans Un mot dans le silence, « que ce n’est qu’en acceptant le silence qu’on arrive à connaître son propre esprit, et que ce n’est que dans l'abandon à une profondeur infinie de silence que peut nous être révélée la source de notre esprit, où disparaissent la multiplicité et la division. »

Lettre n°13 - Devenir unifié
Kim Nataraja - Année 3

La répétition fidèle du mantra nous conduit au silence, et tout au long de ses écrits, John Main insiste sur l'importance d’en faire personnellement l’expérience. Elle nous oblige à traverser le niveau des pensées et des images, "le vacarme chaotique d'un esprit dévasté d’avoir été exposé à tant de futilités et de distractions". Il nous faut même affronter avec courage le premier niveau de notre inconscient personnel, où l'ego a déposé toutes les émotions du passé qu’il ne pouvait pas alors exprimer car elles allaient à l'encontre de notre besoin vital d'être accepté, aimé et estimé : "un niveau plus sombre de la conscience, fait de peurs et d’angoisses refoulées".

Bien qu’on se sente souvent gêné ou déconcerté que des larmes, des sentiments de colère et d'irritation puissent, au bout d’un moment, émerger du silence de la méditation, leur libération hors de l'inconscient est une guérison. Maintenir les émotions refoulées demande beaucoup d'énergie et un grand nombre d’entre elles l’ont été pendant longtemps. C’est pourquoi si souvent nous nous sentons mieux quand nous acceptons de les laisser remonter et quand nous reconnaissons qu'elles étaient des réactions justifiées en leur temps. Mais on est maintenant, et c’était alors. Leur émergence est un don, une grâce accordée par le Christ qui demeure en nous. L'expérience de la méditation vérifie notre foi de n’être pas seuls dans ce voyage intérieur ‘à la source de notre être’. La répétition du mantra nous rappelle la présence de Jésus en nous et attire notre attention sur cette présence. Dans Moment of Christ, John Main souligne que, sur le chemin de la méditation, "Notre guide est Jésus, l'homme pleinement réalisé, l'homme entièrement ouvert à Dieu." C’est Jésus qui guérit, qui nous aide à affronter et accepter les obstacles à l’avancée spirituelle et qui guérit ainsi nos blessures, ce qui forme notre ‘ombre’. C’est le nom que C.G. Jung, psychiatre suisse du 20ème siècle, a donné à ces aspects blessés de notre être, causés par le refoulement dû à la nécessité de s’adapter et de survivre. L’'ombre' représente toutes ces parties de notre être, ces traits à la fois positifs et négatifs que notre premier environnement n'a pas approuvés. Devenir unifié ne signifie pas devenir ‘parfait’, avec seulement des bons côtés. Cela signifie accepter tous les aspects à la fois négatifs et positifs de notre être. Cela signifie accepter notre impatience aussi bien que notre générosité.

C’est la raison pour laquelle le parcours de la méditation nous transforme. Il nous fait passer des blessures à la guérison, à la plénitude de la vie. Comme le dit John Main dans Moment of Christ, "Lorsque nous nous approchons du centre de notre être et entrons dans notre cœur, nous constatons que nous sommes accueillis par notre guide, accueillis par celui qui nous a conduit. Nous sommes accueillis par la personne qui appelle chacun de nous à la plénitude de notre être." Une fois qu’on en a fait l’expérience, on n’oublie plus jamais qu’on a aperçu, même brièvement, cette vérité que nous sommes acceptés et aimés de Dieu tels que nous sommes, avec toutes nos blessures ; cela change toute notre vie et nous permet de répondre à l'"invitation et à notre destinée .... de mettre notre vie en harmonie complète avec cette énergie divine." (John Main, Way of Unknowing). Notre façon d'être dans le monde est alors fondée sur l'amour et le pardon et nous n’agissons plus à partir de nos blessures.

Lettre n°14 - L’importance de la communauté
Kim Nataraja - Année 3

Nous avons vu comment, au cours de notre cheminement dans la méditation, nous sommes intérieurement guidés par le Christ ; mais extérieurement, nous sommes également soutenus par la communauté de méditation. Dans notre être le plus profond, dans notre essence-même, nous sommes une étincelle de l’amour divin et de ce fait, nous sommes essentiellement dignes d’être acceptés et aimés. Une fois que nous avons réalisé cette vérité pour nous-mêmes, nous l’acceptons également comme vraie pour les autres. Nous pouvons alors véritablement, comme Jésus nous enseigne à le faire, ‘aimer notre prochain comme nous-mêmes’ parce que nous nous voyons dans notre prochain. Pourtant, comme un Père du désert le remarquait, cela prend du temps et il n’est pas facile d’y parvenir : « Il m’a fallu 20 ans pour arriver à voir tous les êtres humains comme un seul ! » Néanmoins, plus nous devenons conscient que nous sommes accepté par Dieu tel que nous sommes, plus il devient facile d’accepter aussi les autres tels qu’ils sont. « Nous apprenons à laisser notre prochain être, tout comme nous apprenons à laisser Dieu être. Nous apprenons à ne pas manipuler notre prochain mais plutôt à le respecter, à respecter son importance, la merveille de son être. » Nous commençons alors à nous relier aux autres du plus profond de nous, depuis notre essence et non depuis notre ‘moi’ superficiel et blessé, notre ‘ego’.

John Main dit, dans Un Mot dans le Silence : « L’essence de la communauté est la reconnaissance  et le profond respect de l’autre. » Notre comportement se fondera alors sur un sentiment d’unité et d’interrelation qui engendre l’empathie, le respect ainsi que le désir de service mutuel. Sur le chemin spirituel, les relations personnelles et la vie communautaire constituent des occasions essentielles où cet amour et ce respect pour nous-même et pour les autres s’exercent le mieux. En nous frottant les uns aux autres, nous devenons conscient que nos réponses habituelles envers certains comportements et situations sont conditionnées. Nous avons besoin de comprendre qu’elles ont pris forme dans le passé et qu’elles ne sont pas appropriées au moment présent. Notre irritation et même notre colère, notre envie et notre orgueil révèlent nos blessures profondes qui proviennent d’un autre temps et un autre lieu. Des amis et des personnes aimées nous font ainsi prendre conscience de notre ‘ombre’. La pratique d’une prière/méditation régulière ensemble nous aidera tout particulièrement à transcender nos blessures. Prier ensemble signifie grandir ensemble, c’est pourquoi « la prière est la grande école de la communauté. » (Un Mot dans le Silence). Peu à peu, cette croissance conduit à une véritable connaissance de soi et par là à une prise de conscience plus profonde de la présence de Dieu. Dans The Inner Christ, John Main dit : « Nous ne pouvons devenir pleinement présent à l’aujourd’hui de l’instant de Dieu que si nous pouvons nous détacher totalement du passé. » Ceci en retour nous permet de grandir dans la personne que Dieu veut que nous soyons.

Le groupe de méditation et la communauté qu’il crée facilitent grandement cela. De plus, comme le dit Laurence Freeman dans A Pearl of Great Price : « Il n’est pas nouveau que des chrétiens se réunissent pour prier. ‘Tout le groupe des croyants était unis de cœur et d’âme ; ils se réunissaient continuellement dans la prière.’ C’est ce qu’on disait de la petite église de Jérusalem qui s’était formée après la mort et la résurrection de Jésus. » Comme le christianisme se répandait, les premiers chrétiens se réunissaient pour prier en petits groupes chez les uns ou les autres, tout comme nous le faisons dans nos groupes de méditation. Spécialement dans ces premiers temps où les chrétiens constituaient souvent une minorité persécutée, le réconfort et l’aide mutuels étaient essentiels. Nous aussi, nous avons besoin de ce soutien de nos compagnons de route dans un monde qui ne comprend pas - et qui dénigre même - notre quête spirituelle.

De plus, la prière devient beaucoup plus puissante lorsqu’on prie ensemble, tout comme Jésus l’a enseigné : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Matthieu, 18, 2).

Lettre n°15 - La communauté
Kim Nataraja - Année 3

Je trouve passionnant de voir qu’au cours de ces dernières années, les expériences rigoureuses de la science valident de plus en plus ce que savent par expérience personnelle ceux qui font un cheminement spirituel. J’ai évoqué l'importance de la communauté et du soutien qu’apporte un groupe de méditation dans notre parcours. L'expérience suivante prouve que cela est vrai de bien des manières : plusieurs sœurs franciscaines ont été branchées à un électroencéphalogramme pendant un temps de prière en commun. Alors qu’au début, chacune avait son propre schéma d’ondes cérébrales, tous les schémas étaient identiques après environ 10 minutes de prière commune.

Cela joue forcément aussi un rôle dans nos groupes. Des méditants me disent souvent, surtout au début, qu’ils trouvent qu'il est plus facile de méditer dans un groupe hebdomadaire que seul à la maison. L'expérience décrite ci-dessus nous donne la preuve objective qu’effectivement, nous nous soutenons et  nous réconfortons mutuellement. Et bien plus, nous sommes tous, durant le temps de méditation, branchés sur la même longueur d'onde - en langage chrétien, la longueur d'onde de l'Esprit. Nous savons déjà que l'Esprit qui est là dans notre cœur profond unifie notre être et nous unit tous, comme le dit John Main dans The Present Christ : "même le cœur de notre être, notre conscience qui objective, est unifié. Tout cela, ce processus de devenir un, est l'œuvre de l'Esprit".

Puisque dans la vie ordinaire nous vivons de l’‘ego’, nous percevons seulement le fait d’être séparé et non l'unité sous-jacente et l’interrelation. Nous oublions que nous sommes intégralement reliés. C’est de cette manière que la méditation joue un rôle essentiel dans l'évolution de notre conscience et de notre connaissance. En méditant, en priant ensemble, nous ressentons que la condition fondamentale de l'humanité, homme et femme, n’est pas la séparation mais la communion, être - avec et comme Dieu qui est Amour : "en communion directe, 'être avec' c’est être dans l'amour" (John Main, The Present Christ). Comme notre monde serait différent si nous étions tous conscients de notre unité fondamentale !

Nous savons dans une certaine mesure à quel point les autres ont une influence sur nous - les parents se préoccupent beaucoup de l'influence qu’ont les amis sur la mentalité et le comportement de leurs enfants, surtout les amis qui partagent les mêmes idées. Eric Kandel, dans un article appelé ‘Small systems of neurons’ dans The Scientific American, présente les résultats suivants : "Même au cours d’expériences sociales simples, comme lorsque deux personnes se parlent, l'action de l’appareil neuronal dans le cerveau de l’une des personnes peut avoir un effet direct et durable sur les connexions synaptiques modifiables du cerveau de l’autre".

Dans le silence, ce que nous découvrons au cœur de notre être, en nous appuyant là sur notre expérience, c’est le sentiment d’une relation de confiance et d'amour, d’une communion, qui est en réalité le véritable sens de la foi. Laurence Freeman dit dans son dernier livre, First SightThe experience of faith : "La communauté - comme le mariage - est l’aboutissement de la foi."

Lettre n°16 - Écouter vraiment
Kim Nataraja - Année 3

John Main et Laurence Freeman étant tous deux moines bénédictins, on peut comprendre que leur enseignement ait été influencé par la manière de vivre préconisée par la Règle de St Benoît. Des trois vœux bénédictins qui sont également ceux de la vie d’un oblat – obéissance, conversion et stabilité – c’est l’obéissance qui provoque parfois de prime abord des réticences. C’est le propre de notre civilisation occidentale, en particulier depuis les deux guerres mondiales, de se méfier de l’autorité et donc également de l’obéissance. Ayant constaté que l’autorité n’est pas fiable, on obéit avec méfiance à ceux qui détiennent l’autorité, que ce soit l’Église ou l’État. Mais St Benoît dit au chapitre 71 de sa Règle : « L’obéissance est une bénédiction que tous doivent montrer, non seulement envers le prieur et l’abbé, mais aussi les uns envers les autres, puisque nous savons que c’est par cette voie de l’obéissance que nous allons à Dieu. »

Lorsque nous lisons ce chapitre de la Règle, nous le parcourons souvent rapidement et nous passons ainsi à côté d’un point important. Déjà dans le prologue de la Règle, St Benoît commence en insistant sur l’obéissance, mais ce mot est traduit là du latin dans sa signification originale qui est l‘‘écoute’ : « Écoute attentivement mes instructions, mon enfant, et accueille-les avec l’oreille de ton cœur … la pratique de l’obéissance te ramènera à Dieu. »

C’est l’obéissance, dans le sens d’une écoute véritable ‘avec l’oreille de ton cœur’ qui change toute la portée de cet enseignement. Écouter véritablement non seulement le prieur et l’abbé, mais s’écouter aussi les uns les autres, constitue le socle de la communauté. Pour cette raison, se porter véritablement attention les uns aux autres est un don précieux que nous pouvons nous offrir mutuellement. Comme Simone Weil nous le rappelle, « ceux qui sont malheureux n’ont besoin de rien en ce monde, sinon de personnes capables de leur donner de l’attention. » Nous sommes le gardien de notre frère et de notre sœur. 

Lorsque nous écoutons vraiment, nous nous relions d’essence à essence – nous nous honorons mutuellement ; en écoutant vraiment leur enseignement, nous honorons nos maîtres. La méditation est aussi une voie d’obéissance, d’écoute véritable de la voix intérieure - l’Esprit - avec l’oreille du cœur ; c’est ainsi  que nous sommes conduits au mystère de Dieu et c’est ce que signifie St Paul quand il révèle : « Le Christ est parmi vous, lui, l’espérance de la gloire ! » C’est également l’essentiel du message que John Main nous adresse, dans Un Mot dans le Silence : « Le mystère dans lequel la méditation nous conduit est un mystère personnel, le mystère de notre identité individuelle qui trouve son achèvement dans la personne du Christ. » C’est essentiellement ce qui donne à notre méditation sa saveur chrétienne unique.

Et ce n’est pas tout – nous sommes conduits plus avant dans le mystère de Dieu : « Dans le Christ sont cachés tous les trésors de Dieu, trésors de sagesse et de connaissance. »  Ce mouvement de l’être vers le mystère de Dieu produit l’unification de l’être. Notre centre passe de l’ego à notre vrai centre, le soi, le cœur de notre être total, conscient et inconscient.

De ce fait, notre unification ne tient pas en une obéissance aveugle à une autorité ou à son besoin de contrôle ; elle ne consiste pas à suivre naïvement des règles et règlements superficiels, mais elle dépend en réalité d’une écoute profonde à la fois de la voix de l’autorité naturelle et de l’essence morale des règles et règlements.

Lettre n°17 - Intuition et rationalité
Kim Nataraja - Année 3

Notre façon de prier présuppose une attitude contraire à celle qu’approuve, de plus en plus, la culture occidentale. Notre expérience de la prière nous apprend que nous ne pouvons pas nommer Celui qui n’a pas de nom, saisir Celui qui n’a pas de forme. Nous savons que nous ne pouvons pas connaître Dieu avec notre mental ou nos sens. Mais nous savons aussi que, plutôt que nous servir de nos sens ‘objectifs’, avoir l'intuition de sa Présence ne signifie pas pour autant que Celui qui n’a ni nom ni forme n’existe pas. Il y a deux façons différentes de percevoir la réalité : intuitivement et rationnellement. Ces façons de l'aborder sont complémentaires, bien qu'on considère souvent qu’elles sont totalement différentes et contraires. L’intuition et l'imagination sont deux des qualités qui, à notre connaissance, n’appartiennent qu’aux êtres humains. Et pourtant toute la culture occidentale qui nous entoure et nous conditionne se base sur la rationalité et nie l'importance de l'intuition et de l'imagination : celles-ci sont rejetées au motif qu’elles sont subjectives et ne sont que notre imagination. L'opinion la plus courante considère qu’il ne faut pas accepter comme réel ce qu’on ne peut pas voir objectivement de ses propres yeux ni tester en laboratoire ; nous sommes poussés à ignorer tout ce qui est subjectif et qui ne peut s’expliquer rationnellement. Dans The Present Christ, John Main reconnaît que cela peut représenter pour nous une difficulté : "Il peut nous paraître incroyable que la voie vers une vision véritable soit la transcendance de toute image. Il nous semble, de prime abord, que sans images il n'y a pas de vision, tout comme sans pensée il n'y a pas de conscience".

Si les physiciens et astrophysiciens 'rationnels' développent des théories fondées sur des formules mathématiques afin d’appréhender l’ensemble du cosmos, ils ne peuvent pourtant pas dire qu'ils ne se basent que sur des faits puisque leurs expérimentations ‘objectives' ne s’appuient que sur la réalité matérielle, celle qu’on peut voir et qui ne représente que 5% de l’ensemble du cosmos ; le reste est de la matière noire et de l'énergie sombre dont on ne sait rien. Dans les découvertes scientifiques, l’intuition joue un rôle beaucoup plus important que ce que les scientifiques veulent bien admettre dans l'ensemble. Einstein accordait une grande importance à l’intuition : "L'esprit intuitif est un don sacré et l'esprit rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don". Ce déni de la nécessité conjointe de la raison et de l’intuition – qui est encore celui de la majorité - fait penser à ce que disait St Antoine du désert il y a près de deux mille ans : « L'heure vient où les gens deviendront fous, et quand ils rencontreront quelqu'un qui n’est pas fou, ils iront lui dire : ‘Tu as perdu l'esprit !’, simplement parce qu'il n’est pas comme eux. » C’est cette attitude de 'folie' générale qui produit un sentiment de perte de sens, ce que John Main appelle dans The Present Christ : « la source de la peur la plus obsédante de l'homme : l'isolement, la peur et la solitude, la peur que le monde ne soit en lui-même qu'une terrible erreur. » Ce n’est qu’en écoutant avec l'oreille du cœur, avec la vision intuitive qui vient de l'expérience de la prière silencieuse, que nous pouvons échapper à ce que saint Paul appelait déjà, il y a 2000 ans, un monde sans espoir. Mais, comme John Main poursuit dans The Present Christ : « c’est la foi qui rend finalement possible une vision en profondeur : le saut dans l'inconnu, l'engagement dans la Réalité que nous ne pouvons pas voir. »

Lettre n°18 - Deux façons d’être
Kim Nataraja - Année 3

Nous avons vu que John Main parle de «la crainte la plus obsédante de l’homme : l’isolement, la peur et la solitude, que le monde ne soit en lui-même qu’une terrible erreur». Il poursuit dans le même passage en déclarant que c’est «une image absurde et déformée de la réalité», qui «s’évanouit par le simple pouvoir de l’amour de Dieu». Dans la prière, nous faisons l’expérience «que la condition fondamentale de l’homme n’est pas la séparation mais la communion, l’être-avec». Comment la prière/méditation parvient-elle à cela ? Comment nous fait-elle passer du non-sens au plein sens de la réalité ?

Le point important est ici le rôle joué par l’attention. John Main savait cela intuitivement et par expérience. D’où l’insistance qu’il donne au conseil de dire simplement ‘votre mot’. Les neurosciences ont aujourd’hui prouvé combien il avait raison. Les recherches ont démontré qu’en prêtant une attention concentrée sur notre mantra, nous passons de la manière d’être de l’hémisphère gauche du cerveau à celle de l’hémisphère droit. Le cerveau a la capacité d’accéder à ces deux modes complémentaires d’interpréter la réalité.

Une analogie avec la théorie quantique nous aidera peut-être à comprendre ces deux aspects différents de notre vaste conscience. Des expérimentations ont montré qu’une particule subatomique, un électron, présente à la fois des propriétés de type ‘particule’ et des propriétés de type ‘onde’ selon la situation expérimentale, les circonstances dans lesquelles on examine la réalité : « Nous devons nous souvenir que ce que nous observons n’est pas la nature elle-même, mais la nature exposée à notre méthode de questionnement. » (Heisenberg)

Puisque nous sommes constitués d’électrons, nous pourrions considérer que cela s’applique aussi à nous. En fonction des ‘circonstances’ dans lesquelles nous nous trouvons, on peut dire de façon métaphorique que nous présentons soit notre nature ‘particule’, soit notre nature ‘onde’. Quand nous vaquons à nos activités quotidiennes, nous nous identifions à notre nature ‘particule’ ; nous sommes dans notre aspect de ‘matière’ physique et manifeste, régie par l’‘ego’ – séparée, luttant pour la survie. Lorsque nous concentrons notre attention sur notre mot, nous entrons dans la solitude et le silence intérieurs et nous nous branchons sur notre nature ‘onde’ et son centre qui est notre vrai ‘moi’, par qui nous sommes reliés à la réalité ‘onde’ de toute l’humanité, de la création, du cosmos, du divin. Notre cerveau gauche nous fige sur notre nature ‘particule’ et notre cerveau droit nous fait accéder à notre nature ‘onde’. Nous pouvons soit nous fixer dans le temps et l’espace, soit dans un état d’ouverture. Lorsqu’on se pose ces questions : ‘A quoi ressemblons-nous à cet instant précis ? Quelle est notre position dans la vie ? De quoi avons-nous l’air ?’, nous réduisons notre être et notre conscience à notre nature ‘particule’, centrée sur notre personnalité superficielle et séparée. Mais lorsque notre conscience n’est pas occupée à des pensées particulières, lorsque nous avons basculé sur notre cerveau droit, nous faisons instinctivement des liens et nous devenons intuitivement conscients de l’unité sous-jacente ; nous sommes dans notre nature ‘onde’. Approcher cet aspect de la réalité conduit à ‘connaître’ véritablement, expérimentalement «que nous sommes, que nous sommes en Dieu et qu’en Lui, nous découvrons notre identité essentielle et notre signification unique» (John Main).

Lettre n°19 - La Porte étroite
Kim Nataraja - Année 3

"Elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie, dit Jésus. Il est étroit car il est le fruit de notre concentration, de l’attention de tout notre être, toutes nos énergies et nos facultés sur un seul objet", dit John Main dans Un mot dans le silence. Nous nous concentrons sur notre mot de prière, notre mantra et nous nous détournons de tout le reste, nos rêveries, nos images, nos pensées, y compris la structure et les dogmes de notre foi chrétienne. Mais nous savons tous que, s'il est facile de dire ‘dites votre mot', il n’est pas si facile de le faire. S’asseoir et poursuivre ses pensées et ses rêveries est très agréable ; cela ne demande aucun effort car c’est le mode de fonctionnement habituel de notre cerveau. Cela peut même être en soi une forme de détente. C’est vraiment "la porte [qui] est grande et le chemin large qui mènent à la perdition". On comprend que ce chemin soit facile, mais pourquoi mène-t-il à la perdition ?

Parce que de cette façon, on restera toujours à la surface de notre être et on n’en découvrira jamais la totalité, qui est en grande partie notre être spirituel, notre lien avec Dieu. C’est notre foi et notre confiance qui grandissent dans l'expérience de chaque séance de méditation, qui nous encouragent à faire l'effort d’accorder une attention pleine et aimante à notre mot de prière. Il nous est dit qu'il nous conduit au cœur, là où l'esprit du Christ demeure en nous, mais nous devons le croire ; c’est un saut dans l'inconnu. Si nous osons y croire, nous serons conduits "à l’expérience de la liberté qui règne au cœur de notre être ... en nous aidant à porter notre esprit en dehors de nous-mêmes" (Un mot dans le silence). La liberté vient de ce que nous nous libérons de toutes nos structures de pensées, toutes nos craintes et nos désirs, notre besoin d'être bien considéré, d’être conforme à ce que les autres et la société attendent de nous. Il est merveilleux de lâcher prise sur toutes ces pensées qui tournent dans notre esprit ; elles concernent toutes, d'une manière ou d'une autre, notre instinct de survie.

Nous sommes là encore à contre-courant de la culture. La dernière chose que notre culture encourage est de "renoncer à soi". Notre société et sa mentalité encouragent l'ego à garder fermement le contrôle. On met l'accent sur la promotion de soi et sa mise en valeur pour être sûr, non seulement qu’on va survivre, mais qu’on va le faire mieux que quiconque, avec la récompense présumée du pouvoir et de l'estime. «Renoncer à soi» dans la vie et dans la méditation est un concept que certains voient comme une excuse pour démissionner, ce qu’on fait probablement parce qu’on ne se sent pas assez bon pour survivre dans la course des rats. Mais John Main continue, dans Un mot dans le silence, en soulignant que «méditer n’est pas fuir, ce n’est pas une tentative de se soustraire à la responsabilité de notre être propre ni à la responsabilité de notre vie et de nos relations.» Dans la méditation, on se détache en effet de son moi conscient, mais c’est ainsi seulement qu’on peut découvrir dans le silence la totalité de son être et de son cœur, son être véritable. Alors cette partie spirituelle et essentielle de notre être peut pénétrer et transformer notre être de surface par le don d’une vision vraie et d’une sagesse dans les situations rencontrées. Cela nous permet d'accepter avec sagesse et intelligence "la responsabilité de notre être ou la responsabilité de notre vie et de nos relations".

Lettre n°20 - Briser l’illusion
Kim Nataraja - Année 3

John Main nous conduit sans cesse au-delà de la sphère de notre ‘ego’ vers la sphère du ‘vrai soi’ – de l’illusion vers la réalité – et il voyait dans la méditation un moyen essentiel pour y parvenir : « La méditation est une manière de briser le monde de l’illusion pour aller vers la pure lumière de la réalité. » Il ne se référait pas, comme je l’ai fait, au fonctionnement du ‘cerveau gauche’ et du ‘cerveau droit’. Il était cependant parfaitement conscient de ces deux niveaux complémentaires de la conscience. Son souci n’était pas de les enfermer dans des mots ou des idées mais de prouver leur existence par l’expérience de la méditation. Comme il le dit dans Un Mot dans le Silence, « En renonçant à soi (l’‘ego’), on entre dans le silence et on se tourne vers l’Autre. La vérité qui se révèle est l’harmonie de notre être profond avec l’Autre. Selon les termes du poète soufi : “Je vis mon Seigneur avec les yeux de mon cœur et je dis : ‘Qui es-tu, Seigneur ?’ ‘Toi-même‘ répondit-Il.” »

Il existe un danger à parler des façons de percevoir la réalité en fonction du ‘cerveau gauche’ et du ‘cerveau droit’. Nous devons faire attention à ne pas extérioriser ces différents aspects de notre conscience, comme des ‘objets’ liés à (ou causés par, selon certains scientifiques réductionnistes actuels) ces deux moitiés du cerveau. Cela conduit à une fragmentation de notre être intérieur plutôt qu’à l’intégrité que John Main nous désigne. En mettant l’accent sur l’expérience et en nous encourageant à quitter l‘‘ego‘ qui rationnalise, il nous aide à éviter cet écueil. Il était tout à fait conscient que la seule chose que la science, la philosophie et la théologie nous enseignent, c’est l’impossibilité fondamentale de nos capacités rationnelles et limitées à comprendre ‘la réalité comme elle est, infinie’. Il n’y a pas de bonne réponse définitive ; les théories se contredisent souvent et supplantent les précédentes tentatives d’interprétation personnelle et limitée. Dans Un Mot dans le Silence, John Main cite Alfred Whitehead qui disait : « Il est impossible de méditer sur le temps et le mystère de l’évolution créatrice de la nature sans être submergé par l’émotion devant les limites de l’intelligence humaine. » L’humanité a, sans aucun doute, un désir irrépressible de comprendre la réalité. C’est notre côté ‘ego’ qui adore théoriser sur la réalité ; mais sa recherche de connaissance conduit à un sentiment illusoire de contrôle. Par ailleurs, quand on parle des modes d’accès à la réalité du cerveau ‘gauche’ et du cerveau ‘droit’, on ne doit pas oublier qu’on n’en sait pas davantage sur le cerveau que sur l’ensemble du cosmos. Le cerveau a lui aussi son ‘énergie noire’. Si les scans du cerveau peuvent montrer que certaines zones sont impliquées dans certaines activités, en réalité cela ne prouve pas davantage que de dire que notre main sert à saisir des objets. Qu’est-ce que cela dit de la totalité de notre être ? Et lorsqu’on en vient à la conscience elle-même, on n’en sait moins que rien – c’est un mystère total. Néanmoins, l’expérience nous enseigne qu’il y a différentes manières d’être. Si on se centre sur l’‘ego’ et son souci de survie, on est pris par “l’illusion optique de notre état de séparation”, comme le dit Einstein. Si l’on renonce à toute pensée et image et qu’on porte seulement l’attention sur son mot de prière, “on s‘éveille ... à une complète communion de tous les êtres dans l’Être même”, comme le définit John Main dans Un Mot dans le Silence.

Lettre n°21 - Le Jésus historique
Kim Nataraja - Année 3

Nous savons combien, pour John Main, l’inhabitation du Christ a joué un rôle central dans son expérience du parcours spirituel. Il déclare, dans Moment of Christ, que "la plénitude de la divinité demeure dans le Christ et le Christ demeure en nous". Mais quelle importance attachait-il au Jésus historique ? Dans son introduction au chapitre 2 d’Essential Teaching [L’Enseignement essentiel] de John Main, Laurence Freeman dit : « John Main a souligné l'importance de l'humanité de Jésus de Nazareth qui s’est éveillé à lui-même avec les limites de la mort que nous avons tous ... Il se reconnaissait comme le Fils recevant l'amour du Père et y répondant ... Sa découverte de lui-même a donc plus qu'une signification individuelle. Elle est "l’éveil unique et total" de la conscience humaine à sa source en Dieu. » Cela est bien difficile à accepter rationnellement, comme John Main l’exprime lui-même dans Moment of Christ : " Si on le vit au niveau des paroles, le christianisme est irrecevable. Nous ne pourrions pas croire que c’est notre destinée d'avoir un accès si parfait au Père et à l'Esprit ... Ce n’est que dans l'expérience de la prière que la vérité de la révélation chrétienne nous submerge ".

Les premiers chrétiens partageaient le point de vue de John Main sur la destinée de l'humanité, qui est de devenir semblable à Dieu, d’être 'divinisée'. Mgr Kallistos, dans son chapitre sur Clément d'Alexandrie dans Journey to the Heart*, cite Irénée, Père de l’Eglise du 2ème siècle, qui dit : "Il est devenu ce que nous sommes, pour pouvoir faire de nous ce qu'Il est." Jésus en conséquence, à travers son enseignement et son exemple vivant, a rappelé à ses disciples leur potentiel, qui est en même temps leur origine et le fondement actuel de leur être. Le souci de leur ‘ego’ et du nôtre pour le monde et la réalité matérielle provoque la confusion et l'illusion et nous aveugle tous face à cette vérité. Jésus nous encourage à nous libérer de la domination de l’'ego' et nous conduit à notre 'vrai moi' au cœur de notre être. "Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même ... Mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera" (Matthieu 16, 25-26). L'enseignement de Jésus est destiné à nous éveiller à la vérité de notre être et cela n’est possible que grâce à l’expérience immédiate que permet la prière. D'où l'accent mis par John Main sur le renoncement, pendant la méditation, à toute les pensées et images qui nous maintiennent à ce niveau d'existence. L'essence de la mission de Jésus ne fut pas de nous libérer du péché, mais de l'ignorance de la vérité sur notre être véritable et c’est cela qui provoque le péché. Telle est la véritable signification du salut. Mgr Kallistos continue dans son chapitre : "De même, le salut ne signifie pas seulement imiter le Christ par un effort moral. Le salut signifie au contraire que nous partageons la vie et la puissance de Dieu. Ce don se traduit par une transformation intérieure totale." Laurence Freeman dans Jésus, le Maître intérieur résume cela en disant : "La rédemption [le salut] est de connaître avec tout notre être qui nous sommes et d'où nous venons. "

*Journey to the Heart [Voyage vers le cœur], un livre dirigé par Kim Nataraja, basé sur le Cours sur les racines du mysticisme chrétien.

Lettre n°22 - Qui est vraiment Jésus ?
Kim Nataraja - Année 3

John Main et Laurence Freeman affirment tous deux, nous l'avons vu, l’importance de la personne historique de Jésus. Aussi important que soit ce point, ils soulignent aussi cependant tous les deux que Jésus est bien plus que cela. Ne le considérer que dans une perspective historique peut nous faire passer tout à fait à côté de sa vraie nature, en ne voyant que l’image de lui que nous nous faisons à travers le prisme de nos filtres culturels, psychologiques et théologiques. Et qui plus est, nous sommes convaincus que seule notre image est la bonne. Cela ne fait que nourrir des conflits sur la définition de l’identité de Jésus, pourquoi Il est venu, quelle signification a-t-il ; et c'est ce qu’on peut voir, tant dans les querelles actuelles que dans celles des premiers siècles du christianisme. Chaque interprétation ou récit de la vie de Jésus représente un parti pris individuel qui en dit plus sur celui qui parle ou écrit que sur la véritable personne de Jésus.

Dans l’ensemble, on ne cherche pas vraiment à savoir qui est véritablement Jésus. Dans Jésus, le Maître intérieur, Laurence Freeman dit que « c’est une question que beaucoup de chrétiens ne se sont jamais posée ni à laquelle ils ont vraiment personnellement réfléchi sérieusement ». La seule façon de pouvoir découvrir l’être véritable de Jésus et la signification qu’Il porte, c’est d’entrer dans le silence par une prière silencieuse et profonde : « Ce n’est pas par la recherche intellectuelle ou historique que l’on arrive à découvrir l’identité de Jésus. Cela se fait en s’ouvrant à nos profondeurs intuitives, à un regard et des modes de connaissance plus profonds et plus subtils que ceux auxquels nous sommes habitués. Voilà ce qu’est la prière … l’entrée dans un espace intérieur de silence où l’on se contente d’être sans réponses, sans jugements et sans images. …C’est le silence indéfinissable au cœur du mystère de Jésus qui, ultimement, communique sa véritable identité à ceux qui vont à sa rencontre. » Laurence Freeman poursuit en disant que, pour les chrétiens qui suivent le chemin de la prière silencieuse, la méditation, cela « aura un effet profond sur leur connaissance d’eux-mêmes et de l’identité de Jésus. »

Pour Laurence Freeman comme pour les premiers chrétiens, il est capital de « comprendre que nous ne pouvons rien connaître, et encore moins Dieu, sans nous connaître nous-mêmes ». C’est l’un des aspects importants de la méditation que nous ignorons bien souvent : « Par méditation, je ne désigne pas seulement le travail de la prière pure, mais l’ensemble du domaine de la connaissance de soi qu’elle développe. » De même que nous ignorons qui est réellement Jésus, nous ignorons qui nous sommes réellement. Dans les deux cas, nous croyons savoir. Alors pourquoi s’embarrasser à y penser davantage ? Ceux d’entre vous qui ont lu toute la série des enseignements hebdomadaires, depuis la 1ère année jusqu’à présent, savent que ce que nous pensons être constitue une image illusoire, l’‘ego’, notre moi superficiel, fabriqué par nos propres pensées et images et par celles des autres. Nous avons lu les paroles de John Main : « L’ego est essentiellement l’image que nous avons de nous-mêmes, l’image de nous-mêmes que nous essayons de projeter. » Comme le philosophe Wittgenstein le relevait avec ironie : « Rien n’est plus difficile que de ne pas se décevoir soi-même. » Ce n’est que dans le silence de la prière profonde et contemplative qu’on peut découvrir qui est Jésus, mais aussi qui nous sommes vraiment.

Lettre n°23 - A la recherche de la perle précieuse
Kim Nataraja - Année 3

Laurence Freeman nous dit que pour John Main, l’importance du Jésus de Nazareth historique fut qu'il "s’éveilla à lui-même avec les limites de la mort que nous connaissons tous." Il poursuit en soulignant l’importance qu’a cet éveil pour chacun de nous, en tant qu’"éveil unique et total de la conscience humaine à sa source en Dieu".

Jésus a manifesté notre potentiel, mais nous avons du mal à croire en la vérité qu’il nous a révélée. C’est pourquoi l'enseignement de John Main, de Laurence Freeman et des premiers chrétiens insiste sur l'importance de grandir dans la connaissance de soi et de prendre conscience de ce trésor en nous. L'expérience de la prière contemplative, de la méditation, nous aide beaucoup à avancer dans cette découverte. L'histoire suivante illustre bien notre condition et ce qu’il nous faut rechercher :

Au royaume lointain de la perfection, il y avait un monarque juste qui avait une femme et deux merveilleux enfants - un fils et une fille. Ils vivaient heureux tous ensemble. Le père fit un jour venir ses enfants et leur dit : "Le temps est venu, comme il advient pour tous, où vous devez descendre vers un autre pays, à une distance infinie. Vous irez à la recherche d’une perle précieuse et quand vous l’aurez trouvée, vous la rapporterez."

Les voyageurs furent conduits incognito dans un pays étranger où presque tous les habitants menaient une existence sombre. L’effet de ce lieu était tel qu’ils erraient tous deux dans une sorte de léthargie et perdirent contact entre eux. Ils apercevaient de temps à autre des fantômes, des images ressemblant à leur pays et la perle, mais ils étaient dans un tel état que ces visions ne faisaient qu’augmenter leurs rêveries qu’ils commençaient à prendre pour la réalité.

Quand parvinrent au roi les nouvelles de la détresse de ses enfants, il envoya un serviteur de confiance, un homme sage, leur dire : "Rappelez-vous votre mission, sortez de vos rêves et restez ensemble". Ce message les réveilla et, avec l'aide de leur guide et sauveteur, ils osèrent affronter les monstrueux périls qui entouraient la perle. Cette perle magique les aida à revenir dans leur royaume de lumière où ils demeurèrent éternellement dans un bonheur croissant.

Dans leurs écrits, les premiers chrétiens ont souvent associé à un état de sommeil ou d’ivresse notre ignorance et notre refus d’accepter qui nous sommes vraiment. En nous attachant à notre moi superficiel, notre ego, non seulement la vraie réalité sur nous-mêmes demeure cachée, mais aussi celle de Dieu, la réalité ultime présente derrière notre réalité matérielle ordinaire et limitée.

Le même sentiment s’exprime dans l’Evangile de Thomas, un évangile primitif important recueillant des paroles de Jésus qui, à l'époque, circulaient oralement : « Jésus a dit : Je me suis tenu au milieu du monde et je me suis manifesté à eux dans la chair. Je les ai tous trouvés ivres, je n’ai trouvé personne parmi eux qui eût soif, et mon âme a été affligée pour les fils des hommes parce qu’ils sont aveugles dans leur cœur et ils ne voient pas. Car vides ils sont venus au monde, vides aussi ils cherchent à sortir du monde. Cependant maintenant ils sont ivres ; quand ils auront évacué leur vin, alors ils se repentiront. » (Logion 28)

Lettre n°24 - La vraie perception
Kim Nataraja - Année 3

Dans Jésus, Le Maître Intérieur, Laurence Freeman souligne que «le travail essentiel d’un maître spirituel consiste simplement en ceci : ne pas nous dire ce que nous devons faire mais nous aider à voir qui nous sommes.» Telle est la mission de notre maître spirituel, le Jésus historique. Il nous incite à nous dépasser pour aller vers l’un qui est au-delà de notre conscience ordinaire, vers l’un dans lequel s’intègre l’un ordinaire. Le P. Laurence continue : « Il s’agit d’un champ de conscience qui est semblable à la Conscience et en est indivisible - cette Conscience qui est le Dieu de la révélation cosmique ainsi que biblique : le grand ‘JE SUIS’ ».  De prime abord, il s’agit d’une pensée difficile – avec différents niveaux de conscience. C.G. Jung, le fameux psychiatre suisse du 20e siècle, disait : « L’hypothèse que la psyché humaine possède des strates situées au-dessous de la conscience ne va probablement pas susciter de sérieuse opposition. Mais qu’il puisse tout aussi bien y avoir des strates situées au-dessus de la conscience semble être une hypothèse qui confine à la plus haute trahison contre la nature humaine. » Pourtant aujourd’hui, au 21e siècle, d’après leurs recherches sur le cerveau, les neuroscientifiques admettent qu’il y ait en effet différents modes de percevoir la réalité. Il y a le mode du cerveau droit, celui du cerveau gauche et il existe en plus une manière d’aller au-delà des deux. Dans son livre ‘The Blissful Brain‘ [Le merveilleux cerveau], ma fille Shanida déclare que : « Notre cerveau contient un ‘programme’ qui nous permet de connaître les deux états de conscience les plus élevés, et une unité omniprésente qu’on peut assimiler à Dieu ». Albert Einstein était lui aussi tout à fait conscient de ces différents modes potentiels de connaissance – la rationalité du cerveau gauche et l’intuition du cerveau droit : « L’esprit intuitif est un don sacré et l’esprit rationnel, un fidèle serviteur. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don.» Les préoccupations de notre esprit rationnel aveuglent notre esprit intuitif et c’est la cause de bien des problèmes de notre monde, comme Iain McGilchrist l’illustre magnifiquement dans son livre The Master and his Emissary [Le Maître et son émissaire].

Notre conditionnement émotionnel et psychologique peut nous amener à nous comporter comme des automates qui réagissent par pure habitude et réflexe, totalement ignorants de ce qui nous dirige ; c’est pourquoi on pourrait considérer que nous sommes ‘endormis’, ‘ivres’. Ce n’est que lorsque nous sommes conscients de notre cadre psychologique conditionné qu’il ne va plus nous empêcher d’aller au-delà de la réalité matérielle ordinaire, vers la partie spirituelle de notre être. C’est le premier niveau de la connaissance de soi. C’est le niveau de l’’ego’, que nous devons comprendre, accepter et intégrer, puis transcender. Mais comprendre cela et ce qui en résulte - qui nous sommes réellement - n’est pas une chose que nous devons ni que nous pouvons accomplir par nous-mêmes. Nous devons seulement être ouverts à l’appel de notre mode intuitif de connaissance - le mode de communication avec le Christ qui demeure en nous. Le P. Laurence, dans Jésus, le Maître Intérieur, prend l’exemple de Marie Madeleine. Dans le récit de la résurrection, chez St Jean, nous voyons que son état émotionnel, accablé par la douleur et le deuil, l’empêche de reconnaître Jésus dans sa vraie réalité. Mais ensuite, Jésus l’appelle affectueusement par son prénom, faisant appel à son essence véritable et à leur vraie relation. Ceci l’aide à percevoir la véritable essence de Jésus et elle l’appelle alors ‘rabbouni’, maître.

Lettre n°25 - Accepter le défi
Kim Nataraja - Année 3

Acquérir la connaissance de soi est une tâche difficile. Dans Jésus, le maître intérieur, Laurence Freeman nous rappelle que : "Malgré l’expression ‘Rabbouni’ qui nous le rend si proche – plus proche de nous que nous ne le sommes nous-mêmes, d’après St Augustin – nous pouvons être submergés par des forces d'aveuglement et d'illusions. Souvent, le chemin disparaît sous nos pas lorsque nous luttons avec les démons de la colère, l’amour propre, la peur, l'orgueil, la cupidité et l'ignorance." Cela nous rappelle l'enseignement d’Évagre, un père chrétien du désert, au 4ème siècle. Comme tous les premiers maîtres chrétiens, il était très conscient des ruses de l’'ego'. Il y voyait une lutte avec des 'démons', tendances négatives venant de notre 'ego' blessé. L’'ego' blessé est comme un enfant gâté décidé à obtenir ce qu'il croit qu’on lui a refusé par le passé. Il s’agit dans ce cas de besoins de survie qui nous sont essentiels : amour, sécurité, estime, pouvoir, contrôle et plaisir. Si nous pensons qu'un de ces besoins n’a pas été satisfait - totalement ou en partie - nous essayons de compenser ce manque tout au long de notre vie. C’est bien là l’intention des 'démons' dont parle Laurence Freeman dans la citation ci-dessus.

Aux yeux d’Évagre et de ses contemporains, les principaux 'démons' sont ceux qui nous poussent à la 'cupidité' et à l’'orgueil', et tous les autres 'démons' suivent logiquement ces deux-là. Par exemple le besoin minimum, naturel et normal d’avoir assez pour survivre devient une pulsion irrésistible, une 'avidité' à posséder les choses et les gens. De cette pulsion vient inévitablement la 'colère' (et l'envie) envers ceux qui ont ce qui nous manque. Puis l’'orgueil' suit rapidement sur ses talons : nous voulons exhiber nos possessions et nos exploits. Il n’est pas difficile de constater que ces 'démons' ne sévissent pas seulement au 4ème siècle mais aussi à notre époque.

Tout cela montre la nécessité d'écouter les conseils des maîtres spirituels : prendre conscience de ce qui nous motive et ainsi comprendre notre ‘ego’. Si nous n’acceptons pas qu’une part du parcours spirituel consiste à avancer dans la connaissance de soi, nous pouvons méditer pendant de nombreuses années sans pour autant que cela nous transforme. La transformation - devenir ce que nous sommes censés être - demande que nous soyons silencieux pour nous ouvrir à l'appel du Christ qui demeure en nous et nous apporte ses lumières, même si elles peuvent être douloureuses. Sinon, nous pouvons nous retrouver encore piégés dans les mêmes illusions pendant de longues années. La tentation est alors d'utiliser la méditation comme une simple relaxation et de s'en tenir là, de fermer nos oreilles à toute aide venant de l'intérieur. La méditation peut devenir alors un moyen d'éviter nos problèmes et de continuer à ignorer des parties de notre nature que nous n’aimons pas voir en face. Bien sûr, s’échapper dans le monde des rêves et de l’imagination est plus agréable que faire face à la réalité. Mais le changement et la transformation ne seront possibles que dans une ouverture avec amour aux lumières offertes et dans la volonté de se reconnaître et s’accepter tels que nous sommes, avec tous nos défauts. Comme elles sont vraies, les paroles de Socrate : « Une vie qui ne s’interroge pas ne vaut pas la peine d’être vécue » !

Lettre n°26 - Le désert et le ruisseau
Kim Nataraja - Année 3

Le parcours spirituel évolue de la connaissance de soi vers la connaissance de Dieu, comme nous l’avons déjà vu à travers les paroles d’un grand nombre de maîtres mystiques ou spirituels. Dans Jésus, le Maître intérieur, Laurence Freeman affirme que « chaque personne se sait unique et exprime donc de façon unique sa perception de la nature non-duelle et simple de Dieu et du Soi. L’union transfigure l’identité personnelle mais ne la détruit pas. »

L’histoire soufie qui suit décrit merveilleusement ce qui est demandé au cours de ce processus :

Cette histoire commence avec une pluie fine tombant sur la haute montagne d’un pays lointain. D’abord silencieuse et calme, la pluie s’écoulait le long des pentes de granit. Elle gagna peu à peu en force, des rigoles d’eau dévalant les rochers jusqu’aux arbres noueux et tordus qui poussaient plus bas. La pluie tombait comme le fait l’eau, sans calcul : l’eau n’a jamais pris le temps de s’entraîner à tomber. Il pleuvait bientôt à flots et les rigoles d’eau sombre s’assemblèrent rapidement en un début de ruisseau qui fraya son chemin vers le bas de la montagne, tombant en cascades à travers des petits paliers de cyprès et des champs de lavande pourpier. Elle avançait sans effort, éclaboussant les pierres sur son chemin – découvrant que c’est en heurtant les roches que le chant d’un ruisseau est le plus beau.  

Enfin, après avoir quitté les hauteurs de la montagne lointaine, le ruisseau fraya son chemin jusqu’à la lisière d’un grand désert. Sable et rochers s’étendaient à perte de vue. Ayant franchi tous les obstacles sur sa route, le ruisseau s’attendait à le traverser de même. Mais au fur et à mesure que ses vagues s’étalaient dans le désert, elles disparaissaient tout aussi vite dans le sable. Au bout d’un moment, le ruisseau entendit une voix lui chuchoter, comme provenant du désert lui-même : « Le vent traverse le désert, le ruisseau le peut aussi ». « Oui, mais le vent peut voler ! » s’écria le ruisseau, continuant à se vider dans le sable du désert. « Tu ne pourras jamais traverser de cette manière » chuchota le désert, « tu dois laisser le vent te porter. » « Mais comment ? » s’écria le ruisseau. «  Tu dois laisser le vent t’absorber ». Mais le ruisseau ne pouvait accepter cela, refusant de perdre son identité ou de quitter son individualité. S’il se rendait à tous les vents, pouvait-il après tout être certain de redevenir ruisseau ? Le désert lui répondit qu’il pouvait continuer à couler, que cela produirait peut-être un jour un marais, là au bord du désert. Mais il ne traverserait jamais le désert aussi longtemps qu’il demeurait ruisseau. « Pourquoi ne puis-je rester ruisseau comme je suis ? » s’écria l’eau. Et le désert répondit, toujours aussi sage : « On ne peut jamais rester ce qu’on est. Soit tu deviens un marais, soit tu te donnes au vent. »

Le ruisseau garda le silence un long moment, écoutant, écoutant des échos lointains de sa mémoire, sachant qu’il avait été en partie porté auparavant par les bras du vent. Il l’avait oublié depuis longtemps et se rappela peu à peu comment l‘eau ne gagne sa place qu’en cédant le passage, en contournant les obstacles, en s’évaporant sous la menace du feu. Des profondeurs de ce silence, le ruisseau éleva lentement ses vapeurs vers les bras accueillants du vent, renaissant là-haut, facilement porté sur les grands nuages blancs au-dessus des vastes étendues désertiques. Approchant des montagnes lointaines, de l’autre côté du désert, le ruisseau se remit alors à tomber en pluie fine. D’abord silencieuse et calme, la pluie s’écoulait le long des pentes de granit. Elle gagna peu à peu en force, des rigoles d’eau dévalant les rochers jusqu’aux arbres noueux et tordus qui poussaient plus bas. La pluie tombait comme le fait l’eau, sans calcul. Il pleuvait bientôt à flots et les rigoles d’eau sombre s’assemblèrent rapidement, à nouveau, en source d’un nouveau ruisseau.

Lettre n°27 - Amour et pardon
Kim Nataraja - Année 3

Comme le ruisseau dans le désert, dans l'histoire soufie de l’enseignement précédent, nous résistons nous aussi à abandonner l’image que nous avons de nous-mêmes et l’idée que nous nous faisons de notre rôle dans la vie. Pourquoi résistons-nous autant ? Nous savons intuitivement quelque part que si nous lâchons vraiment prise, nous serons transformés et que notre personnalité sera modifiée comme l’a été le ruisseau.

C’est la peur qui nous arrête. Nous admettons que la réalité dépasse notre expérience quotidienne ; au cours de notre méditation, il a bien pu nous arriver de ressentir le sentiment d’un au-delà. Mais en même temps, nous ne croyons pas vraiment que nous sommes dignes d'entrer dans cette réalité supérieure, d’entrer en présence du Christ en nous. C’est la conviction que nous sommes fondamentalement pécheurs qui nous retient. John Main a pourtant précisé que chacun de nous porte une étincelle divine et que nous sommes fondamentalement bons : « Jésus a envoyé son Esprit demeurer en nous, faisant de nous tous des temples de la sainteté : Dieu lui-même demeure en nous ... Nous savons donc que nous avons part à la nature de Dieu ». Si telle est notre essence, comment pouvons-nous être fondamentalement pécheurs ? John Main déplorait profondément que nous soyons si dominés par la pensée de notre faiblesse et de notre péché, au point d’"avoir perdu le support de la foi simple en notre bonté et notre raison fondamentales, en notre intégrité intérieure". Nous avons également perdu la conscience "du potentiel de l’esprit humain, au lieu des limites de la vie humaine". Il considérait la méditation comme le moyen de réaliser ce potentiel : "La méditation est un processus de libération : nous devons libérer ces vérités dans notre vie".

Notre comportement de pécheur est le résultat de notre ego blessé et du besoin qu’il a de mettre toujours sa survie en priorité. Notre petite enfance et notre éducation ont faussé notre image de soi et donc notre comportement. Au lieu de nous mépriser, nous devrions garder à l'esprit que la mission de Jésus l’a attiré vers les faibles, les malades et les pécheurs. Comme le dit Laurence Freeman dans Jésus, le maître intérieur, "Au regard de Jésus, nous ne sommes pas des criminels face à un juge. La bonne nouvelle n’est pas que l'humanité a un juge plus clément, mais que l’accusation est totalement enlevée. Le péché est effacé par la liberté même de l'amour – amour que le péché ignore, refuse ou oublie ... L’humanité peut s’éveiller et sortir du vieux cauchemar d’une punition qu’elle s’est infligée." Nous ne sommes pas face à un juge, mais à la compassion aimante dans l'esprit du pardon.

Dans le silence de la méditation, nous pouvons nous ouvrir à l'Amour qui demeure au fond de notre être. Alors comme le ruisseau, nous pouvons nous abandonner aux 'bras accueillants du vent'. En nous abandonnant, nous nous autorisons à nous sentir aimés et acceptés, malgré toutes nos fautes et nos erreurs, et en retour, cela nous conduit à pardonner aux autres. Ayant compris cela, nous pouvons alors prendre la responsabilité d’actions qui ne viennent pas des blessures de notre 'ego'. Ce qu’il est important de comprendre, explique Laurence Freeman dans Jésus, le maître intérieur, c’est que "nous sommes responsables de devenir plus attentifs afin de provoquer moins de souffrance envers les autres et envers nous-mêmes. Et le péché, parce qu’il est le résultat de l'ignorance et de l'illusion, ne mérite pas davantage de punition que celle qu’il s’inflige lui-même".

Lettre n°28 - Le Royaume de Dieu
Kim Nataraja - Année 3

L’abandon est la qualité essentielle de la vraie méditation, de la prière contemplative. Il s’agit de renoncer aux pensées, à l’imagination et aux images. Ce faisant, nous laissons le passé et l’avenir – les souvenirs qui nous ont façonnés et les espoirs, désirs et craintes qui esquissent notre avenir. La méditation, la répétition fidèle de notre mot de prière, forge l’habitude de demeurer dans l’instant présent, ce qui modifie la vie quotidienne. Nous voyons les personnes et les situations telles qu’elles sont, et non à travers le prisme de nos conditionnements et de notre instinct de survie. Plus nous méditons, plus nous sommes capables de le faire, et plus notre attention va s’attacher à passer de nos besoins personnels de survie au souci de la survie des autres et de celle de notre environnement. Nous pouvons renoncer à notre volonté égocentrique pour nous abandonner véritablement à ce ‘que Ta Volonté soit faite’.

Nous entrevoyons aussi plus souvent une autre réalité, une réalité de paix et d’amour qui nous encourage à persévérer en dépit de toutes les difficultés de nos pensées dominatrices. Dans les Écritures, Jésus décrit cette autre réalité comme étant ‘le Royaume’. Le but ultime des Pères et Mères du Désert, sur l’exemple desquels s’est fondé notre mode de prière, était d’entrer dans ‘le Royaume’. Et la ‘pureté du cœur’ était pour eux le moyen d’y parvenir. Thomas Merton exprime ainsi cet état : « Ce que les Pères recherchaient plus que tout, c’était leur véritable ‘soi’, dans le Christ. Afin d’y parvenir, ils devaient rejeter complètement le faux ‘soi’ officiel, fabriqué sous la compulsion sociale du ‘monde’. Leur maxime suivait le conseil de Paul : «Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser» (Romains 12, 2). Chaque fois que nous nous détournons de nos pensées et images, chaque fois que nous ne suivons pas l’un de nos désirs égocentriques, à l’instar des ermites du désert nous avançons sur la route vers ‘Le Royaume’.

Mais qu’est-ce que ‘Le Royaume‘ ? Dans les Écritures, Jésus tente de nous montrer par de nombreuses paraboles les multiples aspects du vrai sens du ‘Royaume’. Il ne nous donne pas une réponse unique ; une vérité qu’on ressent et qu’on vit s’exprime difficilement en quelques mots. Il fait seulement allusion à cette réalité : nous devons la découvrir par nous-mêmes. Nous ne pouvons en faire un objet intellectuel de recherche – une thèse sur le sens du Royaume – mais à travers l’expérience du silence de la prière pure, nous découvrons que ces multiples récits que fait Jésus sont les facettes d’un même diamant – l’énergie omniprésente de l’amour, de la compassion et du pardon. Dans ‘Jésus, le Maître intérieur’, Laurence Freeman décrit ainsi les effets du ‘Royaume’ sur nous : « Là où le Royaume est parmi nous, il n’y a ni haine, ni compétition égoïste, ni aucune source de division. Là où le Royaume est en nous, notre véritable nature a dissipé toute ignorance sur nous-mêmes et établi l’harmonie et l’intégration entre le conscient et l’inconscient. Nous sommes alors libres d’agir en accord avec notre bonté fondamentale : à l’image et à la ressemblance de Dieu, ce que nous sommes. »

Lettre n°29 - Intégrer deux manières d'être
Kim Nataraja - Année 3

Dans ‘Jésus, le Maître intérieur’, Laurence Freeman indique que « le Royaume est la libération de toute domination intérieure et extérieure : 'la liberté glorieuse des enfants de Dieu'. Il est la puissance de Dieu qui s’étend librement à toutes les dimensions humaines, à la fois sociales et personnelles. Il est l'accomplissement de toute la personne, à la fois dans ce qu’elle a d’unique comme dans sa participation au tout indivisible de toutes les autres personnes. Il est la fin de la tragédie de l'aliénation et de la solitude, les deux plus grandes causes de souffrance et d'inhumanité ». En lisant cela, nous avons peut-être l’impression qu’il s’agit d’un état que seuls les saints peuvent atteindre, mais qui n’est pas accessible à vous et moi. Et pourtant, comme nous le verrons, nous vivions déjà dans cet état lorsque nous étions tout petits.

Nous venons de Dieu qui nous a donné tout ce dont nous avons besoin pour vivre sur cette terre, pas seulement pour survivre mais aussi pour revenir à Lui. Pour y parvenir, notre cerveau est un bel instrument qui nous permet de nous ajuster à différents niveaux de conscience et aux réalités diverses qui nous entourent. Dans son livre, The Blissful Brain, le Dr Shanida Nataraja explique que notre cerveau est composé de deux moitiés dont elle décrit ainsi les fonctions : « Le cerveau gauche a un centre - l'ego - qui interprète les impressions sensorielles et les stimuli émotionnels et intellectuels venant du monde extérieur ; il se sert du langage, de la logique et de l’analyse pour leur donner un sens. Son objectif principal est de nous protéger de tout ce qui peut toucher l’aptitude des individus singuliers que nous sommes à survivre en ce monde. Il ignorera totalement tout ce qui n’entre pas dans le cadre de la survie. Le cerveau droit aussi a un centre - le soi - qui voit l'image d’ensemble car il est la conscience suprême qui contient l'ego. Il voit l'individu dans son ensemble, en interrelation complète, englobant l'ensemble de l'humanité et de la création – et Dieu qui embrasse tout cela. Le cerveau droit a également des sens : les sens intérieurs de l'intuition et de l'imagination créatrice. Par sa vision globale, qui inclut les émotions, il complète l'image dépeinte par l'ego en y ajoutant l’empathie, la compassion, le souci de la survie des autres et de la création - il est la source de notre être spirituel et de notre lien avec Dieu. »

Les recherches neuroscientifiques sur les ondes cérébrales ont prouvé que nous avons la capacité innée de revenir nous relier à notre Source. Elles démontrent que les enfants de moins de deux ans vivent encore surtout du cerveau droit, ce que dénote la présence dominante d'ondes alpha ; c’est ce qui explique l'empathie, l'amour, la compassion et l’imagination vive et créatrice qui caractérisent les enfants. Un très jeune enfant n’est par conséquent pas encore divisé, il est en lien avec le tout, relié encore à Dieu ; il vit encore dans le Royaume. Dans la conscience normale des adultes dominent les ondes bêta de l'activité du cerveau gauche ; nous en faisons tous l'expérience par le tourbillon incessant de pensées qui occupent notre esprit. Le basculement du regard sur le monde du cerveau droit vers celui du cerveau gauche se produit progressivement entre les âges de deux et cinq ans ; à partir de là, la société et l'éducation mettent l'accent sur le mode du cerveau gauche  et pas sur celui du cerveau droit.

Le lien entre les deux n’est cependant jamais coupé, seulement plus ou moins déconnecté. Il nous est possible d’y revenir puisque cela fait partie de la nature humaine que Dieu nous a donnée. C’est même ce que Jésus nous encourage à faire : "Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux" (Mt 18,3).

Shanida met également en évidence le rôle que joue la méditation dans cette réouverture à notre conscience plus large : par l’attention aiguë portée au mantra, la méditation nous fait basculer du mode du cerveau gauche vers celui du cerveau droit. Pour certains d'entre nous, ce passage s’est plus ou moins rouillé avec le temps, mais l'accès reste facile pour les enfants ; c’est pourquoi ils s’adaptent à la méditation comme des poissons dans l'eau.

Bien sûr, nous devons continuer à pouvoir assurer notre survie et celle des autres. Nous avons besoin des deux côtés de notre cerveau ; même s’ils sont différents, ils sont tout à fait complémentaires. Leur coopération est essentielle à notre bien-être, à notre sentiment d'harmonie et d'équilibre. Cela donne plus de sens à notre vie, ce qui nous manque souvent cruellement quand nous vivons entièrement de notre cerveau gauche. Là aussi, la méditation nous aide : elle stimule le lien entre les deux moitiés du cerveau. Elle permet ainsi de passer facilement d'un mode à l'autre. En répétant simplement notre mot avec amour et fidélité, nous mettons fin à « la tragédie de l'aliénation et de la solitude » et libérons l’accès au Royaume.

Lettre n°30 - L’essence de la condition humaine
Kim Nataraja - Année 3

Demeurer en présence de Dieu, dans le Royaume, est une aptitude humaine innée. Tout le monde peut traverser la porte étroite de l’attention et de la foi – la foi dans le lien fondamental qui existe entre l’humanité et la Réalité divine. 

Les Pères de l‘Église primitive n’ont jamais douté que tous peuvent parvenir à l’union avec le Divin, quelque soit ce qu’on pense de soi : « Dieu est la vie de tous les êtres libres. Il est le salut de tous – croyants et incroyants, justes ou injustes, pieux ou impies, libérés ou prisonniers des passions, moines ou vivant dans le monde, instruits et illettrés, bien-portants et malades, jeunes et vieux. Dieu est comme l’effusion de la lumière, l’éclat du soleil ou les changements du temps qui sont identiques pour tous. » (Grégoire de Nyssée)

On en trouve l’explication dans leur théologie. Les philosophes grecs, Platon en particulier, furent les premiers à formuler l’idée que nous avons quelque chose d’essentiel en commun avec le Divin, qu’ils nommèrent le ‘noûs’, l’intelligence intuitive pure, distincte de l’intelligence rationnelle. Avoir en nous une ressemblance avec le Divin nous permet de le connaître, selon l’idée répandue dans la pensée de cette époque que seul ‘le semblable peut connaître le semblable’. Notre expérience quotidienne le confirme également. Nous savons que, pour que la communion entre des individus soit possible, il doit y avoir une ressemblance ; c’est seulement quand nous avons quelque chose de substantiel en commun avec une autre personne que nous pouvons vraiment établir une relation avec elle, que nous pouvons ne faire qu’un, d’esprit et d’âme.

Clément d’Alexandrie, Père de l’Église primitive, voyait une correspondance entre le concept du ‘noûs’ et celui de notre création à ‘l’image de Dieu’ exprimée dans la Genèse. A sa suite Origène, les Pères de Cappadoce, Évagre et même plus tard Maître Eckhart considéraient tous cette ‘image de Dieu’ comme éternelle et une avec Dieu dès l’origine. Pour accéder à ce niveau plus élevé de la réalité, nous avons besoin de la prière contemplative à laquelle conduit la méditation. « Il se peut que le principe divin soit présent en tout être, mais tout être n’est pas présent à lui. Nous-mêmes parviendrons à demeurer avec lui si nous l’appelons avec de très saintes prières et un esprit apaisé. » (Denys l’Aréopagite)

Nous savons tous que le voyage dans le silence n’est pas facile, mais nous ne sommes pas seuls dans cette aventure, comme le remarque Évagre, le Père du désert du 4e siècle : « L’Esprit Saint prend pitié de notre faiblesse, et bien que nous soyons impurs, il vient souvent nous visiter. S’il trouve notre esprit en train de le prier avec amour de la vérité, il descend alors sur lui et disperse toute l’armée des pensées et des raisonnements qui l’assaille. »

Tout ce nous devons faire, c’est persévérer, et le Christ, l’esprit qui donne vie, nous aidera alors à accéder « à la puissance supérieure de la conscience humaine, … sa capacité à transcender son comportement mental, à aller au-delà de ses pensées les plus élevées, et ainsi à être esprit » (Laurence Freeman). Il en résulte que, comme le disait Évagre, « Si tu pries en toute vérité, tu parviendras à un sentiment profond de confiance. Alors les anges marcheront avec toi et t’éclaireront sur le sens des choses créées. »

Lettre n°31 - La méditation dans la tradition chrétienne
Kim Nataraja - Année 3

Pouvoir passer d’un mode d'être à un autre étant une qualité humaine, bien des choses que j’ai dites s’appliquent non seulement à la méditation dans la tradition chrétienne mais aussi à une forme de prière silencieuse et attentive qui se retrouve dans d'autres grandes traditions religieuses. Prenons donc le temps de nous rappeler ce qui fait que notre méditation est chrétienne.

Dans son enseignement, Jésus cherche à nous aider à redevenir conscients du Royaume, de la présence de Dieu, et il recommande la prière intérieure silencieuse. Dans les paroles du sermon sur la montagne, nous trouvons l'essence de la méditation ou prière contemplative : le silence, la solitude et l’intériorité. « Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt 6,6). Cassien l'explicite ainsi : « Nous prions dans notre chambre quand nous retirons entièrement de notre cœur le tumulte des pensées et des soucis et que nous confions en secret, intimement pour ainsi dire, nos prières au Seigneur. Nous prions avec la porte fermée lorsque, les lèvres closes et dans un silence total, nous prions Celui qui ne recherche pas des paroles mais des cœurs ».

Blaise Pascal, savant français du 17e siècle, écrivain, philosophe et théologien catholique, estimait que toutes nos misères proviennent d'une seule cause : notre incapacité à rester assis seuls en silence dans une pièce, et il pensait que c’est ce qui finirait par nous mener à notre perte. Si, comme le disait John Main, nous ne détournons pas de l'ego le projecteur de notre conscience pour entrer dans le silence intérieur, nous ne pouvons pas entrevoir la lumière de notre être véritable ni prendre conscience de notre lien avec Dieu pour « avoir la vie en abondance ». Laurence Freeman, parlant de la méditation dans Jésus, le maître intérieur, insiste sur la nécessité de ce déplacement : « la prière doit s’enraciner dans la sincérité de notre être véritable plutôt que dans l'ego conscient de lui-même ». Il s’appuie là sur ces paroles de Jésus : « Ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer. Sinon, il n’y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux » (Mt 6,1). Laurence Freeman poursuit : « Chaque fois que cela nous rassure ou nous fait plaisir d’être approuvé par les autres, l'authenticité de notre prière est compromise ». Jésus étend ce détachement aux besoins et désirs de l'ego dans la vie ordinaire : « C’est pourquoi je vous dis : ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez » (Mt 6,25).

L’enseignement du sermon sur la montagne confirme également le sens de l’utilisation d’un seul mot ou d’une courte phrase : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés » (Mt 6,7-8). Plus loin, dans la parabole du pharisien et du publicain, Jésus recommande la façon de prier du collecteur d’impôts qui ne cesse de répéter la phrase : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » (Lc 18,10-14).

Notre méditation est donc chrétienne parce qu’elle est fondée sur notre foi et notre confiance dans l'enseignement de Jésus.

Lettre n°32 - L’importance d’être enraciné dans une tradition
Kim Nataraja - Année 3

Nous vivons une époque passionnante où les enseignements des grandes religions et traditions de sagesse du monde sont disponibles à tous par des livres, des maîtres ou par internet. Notre conscience peut ainsi s’ouvrir à une spiritualité humaine plus vaste. Toutes les grandes religions ont entre elles de nombreuses correspondances; le cœur de leurs traditions particulières relève d’un tronc commun. Gottfried Leibnitz, philosophe allemand du 17e siècle, et plus tard Aldous Huxley au 20e siècle parlent à ce sujet de philosophie éternelle. Cela explique que de nombreux éléments de la littérature ou des paroles des maîtres d’autres traditions trouvent chez nous un écho. Deux effets peuvent en résulter : approfondir et enrichir la compréhension de notre propre tradition, mais le risque existe aussi que nous devenions des papillons spirituels, butinant le nectar de nombreuses sources différentes sans pour autant être capables de digérer toutes ces idées riches et nombreuses, pour en nourrir notre être spirituel. 

Lors d’un des grands rassemblements de Bodh Gaya auquel Laurence Freeman et plusieurs d’entre nous ont assisté, dans le cadre du dialogue interreligieux Way of Peace (La voie de la paix) entre notre communauté et Sa Sainteté le Dalaï Lama, ce dernier souligna qu’il était important de revenir à ses racines personnelles puisque toutes les traditions religieuses partagent la même vérité centrale. Pour illustrer cela, il invita Laurence Freeman à venir avec lui à la tribune afin de montrer que cette vérité se trouve aussi dans le christianisme. Il a souvent depuis exprimé ce point de vue dans nombre de conférences internationales. Même si nous sommes portés à rejeter les principes de la foi et de la religion de nos parents, nous restons formatés et enracinés dans la culture et les idées qui y ont germé. Par ailleurs, en nous livrant à la prière contemplative profonde, nous pouvons aussi trouver dans notre propre religion la vérité spirituelle commune.

Dans Jésus, le Maître intérieur, Laurence Freeman explique que ce mode de prière est « une voie de silence et de dépassement de soi, une voie de relation et de solitude, une manière de lire sans paroles, de connaître sans pensée. » La transcendance de l’ego ne dépend pas d’une forme de croyance mais de la foi. Cette foi aimante et confiante nous permet de renoncer à notre conscience de l’ego pour nous relier personnellement à la conscience du Christ, car « La méditation, à la lumière de la foi chrétienne, est une rencontre toujours plus profonde avec l’esprit du Christ ». Ce qu’il dit en premier de la prière peut s’appliquer à toutes les diverses manières de méditer, mais l’élément relation/foi dans la confiance diffère pour chacune. Dans le Christ, nous nous relions à notre être véritable et un bouddhiste se reliera à la nature de son Bouddha. 

John Main, cité par Laurence Freeman dans First Sight – où il développe l’expérience de foi – dit que la méditation est un chemin de foi, car « Nous devons d’abord renoncer à nous-mêmes pour que l’autre apparaisse et ceci, sans garantie préalable que l’autre va apparaître » (Un Mot dans le Silence). C’est dans la foi que le Christ est là pour nous guider que nous pouvons prendre le risque d’entrer dans le silence de notre conscience plus vaste. Sans la relation au Christ ou à un être éveillé comme le Bouddha, nous pouvons bien entrer dans le silence mais nous risquons de partir à la dérive de notre propre inconscient, avec tous les dangers que cela implique.

Lettre n°33 - La connaissance de soi, première étape vers Dieu
Kim Nataraja - Année 3

Lorsqu’on s’aventure dans le silence, il ne faut pas surestimer l'importance d'avoir un guide spirituel. Dans la tradition chrétienne, Jésus est notre ancre ainsi que notre porte vers le monde spirituel. Dans la conscience cosmique plus vaste, son énergie et sa conscience sont toujours là pour nous y relier. Tel est le vrai sens de « Je serai toujours  ». La seconde venue du Christ est considérée par de nombreux mystiques non pas comme un événement historique futur mais comme un événement intérieur personnel qui peut se produire à tout moment. Maître Eckhart, comme St Augustin avant lui, y voyait « la naissance du Christ dans l'âme ».

Parce que la religion les a conditionnés d’une manière trop négative, beaucoup ont aujourd’hui du mal à porter sur Jésus ce regard spirituel, mais comme le dit Laurence Freeman dans Jésus, le Maître intérieur : « Ignorer Jésus à cause des erreurs des églises est une folie qui a des conséquences tragiques. ... Par ailleurs,  le christianisme doit se transformer ». Il n’y a pas que le christianisme qui doive se transformer, mais nous aussi.

L'expérience de Maître Eckhart lui a appris que le passage de la conscience de la réalité ordinaire à celle de la réalité supérieure précède la transformation de la conscience de notre ego. Beaucoup de méditants de notre tradition ont fait la même expérience, souvent même dès le début de leur parcours. « Au début, on ne fait qu’entrevoir sa présence, seulement comme quelque chose qu’on espère » (Jésus, le Maître intérieur). Cet aperçu suffit pourtant à nous éveiller, comme le diraient les premiers chrétiens, et tout ce que nous pensons et faisons nous apparaît dans une lumière différente. Tel est le don de l'amour, la grâce de l'Esprit, le Christ intérieur qui vient à notre rencontre. Une fois que nous avons entrevu l’amour qui demeure dans notre cœur et que nous savons que nous sommes acceptés tels que nous sommes, nous avons le courage de regarder en face nos limites personnelles ; nous pouvons accepter notre part d'ombre et l'intégrer à la totalité de notre être, ce qui nous rend capables d'accepter avec compassion la part d'ombre des autres.

Avec ce regard, nous comprenons combien notre perception de la réalité était déformée par de multiples formes de conditionnement et cela nous transforme peu à peu. Nous ne sommes plus gouvernés et emprisonnés par le passé mais nous pouvons demeurer dans l’instant présent, là où Dieu est. Ensuite commence le processus de « purifier notre cœur », qu’on appelle souvent dans le parcours spirituel, le stade de la purification. Avec le temps, l'amour nous rend progressivement de plus en plus conscients des limites de notre égocentrisme et nous permet d'entrer dans la liberté en transcendant l’ego, en nous tournant davantage vers les autres et vers le Christ. Tandis qu’auparavant, nous « voyions à travers une vitre opaque », lorsque notre perception se clarifie nous voyons et « connaissons » le Christ tel qu’il est réellement et nous nous voyons tel que nous sommes vraiment.

Tout ce que nous avons à faire est de maintenir notre attention sur notre mot, l’écouter profondément et nous ouvrir aux lumières qui nous sont données. Dans le silence, nous commençons « à nous tourner vers les autres, à renoncer à soi ; et c’est cela, aimer » (Jésus, le Maître intérieur).

Lettre n°34 - Connaissance de soi et guérison
Kim Nataraja - Année 3

Demander aux gens de prendre davantage conscience de ce qui les arrête sur la voie de la vraie connaissance de soi provoque souvent des résistances. Ils répondront par exemple : « À ce stade de ma vie, je sais très bien qui je suis » ou bien : « Il y a dans mon passé beaucoup de choses que je ne veux vraiment pas regarder en face ; c’est inutile, je m’en suis sorti, je suis très bien comme je suis. »

Bien entendu, nous savons dans une certaine mesure qui nous sommes. Mais c’est de notre moi superficiel dont nous parlons, figé et conditionné par les expériences passées. Nous pouvons même accepter l’idée que nous sommes peut-être plus que ce que nous pensons être. Nous pouvons admettre que l’ego ne soit pas le tout de notre être ; nous croyons à la parole qui dit que le Royaume est aussi en nous. Mais il faut faire plus qu’accepter simplement cela avec confiance et espérance ; il faut travailler de manière à éprouver cette vérité pour soi-même, ce qui est souvent trop difficile.

John Main était très conscient de cela. Dans Fully Alive, il explique que « la plupart d’entre nous mettons une bonne part de notre énergie à réprimer tous les sentiments qui ressemblent à de la culpabilité ou de la peur. Lorsqu’on commence à méditer, après quelques temps, ces refoulements disparaissent et la peur dont on se détourne ou la culpabilité que l’on essaie d’enfouir remontent peu à peu à la surface. Il se peut alors qu’après la méditation, au lieu de se sentir plus détendu, on se sente un peu anxieux, un peu troublé, sans savoir exactement pourquoi. »

À ce stade, beaucoup d'entre nous abandonnent et pensent : « la méditation n’est pas pour moi ; je dois faire quelque chose de travers ; cela ne m’aide pas du tout. » Une méconnaissance de la méditation, considérée comme une simple forme de relaxation, un moyen d’oublier nos problèmes et de supprimer les aspects de notre nature que nous n’aimons pas rencontrer, peut aboutir à ce que nous pratiquions pendant des années sans aucun progrès dans la conscience de notre potentiel. Plutôt que parvenir à la connaissance de soi et à l’unité intégrée, nous restons fragmentés.

Pourtant, nous entendons Jésus dire dans l’Évangile de Thomas : « Lorsque vous vous connaîtrez, vous serez connus et vous saurez que vous êtes les fils du Père qui est vivant ; mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous demeurez dans la pauvreté et vous  êtes la pauvreté. » (Évangile de Thomas, 3

Bien sûr, nous ne voulons pas « demeurer dans la pauvreté » ; nous voulons éprouver ce sentiment de plénitude, d’intégration et d’harmonie. La raison pour laquelle nous pensons ne pas pouvoir y parvenir, c’est que nous croyons que c’est une tâche que nous devons accomplir par nous-mêmes. Mais John Main poursuit : « Le pouvoir de la méditation consiste en ceci : lorsque vous persévérez sur la voie, la chose que vous réprimez, la peur que vous ne pouvez regarder en face ou la culpabilité que vous ne voulez pas admettre sont, pour ainsi dire, consumées dans le feu de l’Amour divin. Très souvent, vous ne saurez jamais consciemment ce que c’était, mais cela a disparu, et disparu pour toujours. »

Ce n’est donc pas la peine de s’acharner ; il ne s’agit pas d’un « exploit » : « exploit » et « objectif » sont des termes de l’ego et, de ce fait, ils ne conviennent pas dans cette voie. Nous devons seulement nous rappeler l’étincelle divine inhérente à notre nature humaine. L’espérance et la confiance qui proviennent de la connaissance de ce potentiel inné donnent à notre pratique de la méditation un sens plus élevé que celui qui relève du domaine de la simple relaxation.

Lettre n°35 - La difficulté du silence
Kim Nataraja - Année 3

Notre culture occidentale ne reconnaît pas le besoin de silence et de calme. Beaucoup redoutent même le silence qui les met mal à l'aise, comme le dit John Main dans Un mot dans le silence : « [Le silence] est un vrai défi pour les personnes de notre temps, car la plupart d’entre nous avons très peu d'expérience du silence et, dans la culture dans laquelle nous vivons, le silence peut nous paraître extrêmement menaçant. » Essayez de dire aux autres que vous désirez ardemment vivre une période de silence et de solitude totale, et regardez leur expression de surprise et d'incrédulité. Ils vont même prendre cela pour une preuve de légère excentricité, pour le moins, ou peut-être comme le signe d'une dépression latente. Ils peuvent même vous accuser d'être égoïste et, à la limite, antisocial. Les seuls qui vous comprendront sont ceux qui méditent.

Désirer la solitude et le silence va à contre-courant de notre culture. Ce qui est valorisé dans notre société, c’est le dynamisme, la réussite, l'enthousiasme, la sociabilité, le changement et l'activité. Aussi sommes-nous souvent surmenés et tellement habitués à une activité frénétique que l'agitation devient notre attitude de base. Nous ne devons pas oublier que pour nous, l'agitation est une façon d’être tout-à-fait naturelle ; elle est dans nos gènes : nos ancêtres étaient tous membres de tribus migrantes. Si l'agitation est un problème propre à toute l’humanité, elle est plus marquée encore en Occident. Nous sommes toujours en mouvement, toujours engagés dans un projet ou un autre et le plus souvent dans des tâches multiples. En particulier, ceux d'entre nous qui vivent dans les grandes villes sont sans cesse en déplacement pour se rendre à leur travail, leurs loisirs, chez des amis. Notre agitation est à ce point que nous avons besoin de diversité et de changement, que ce soit dans notre profession, dans les restaurants et bars que nous fréquentons et même pour nos amis.

Mais ignorer la valeur du silence nous fait perdre quelque chose de précieux. Bien que le monde actuel implique cette activité et cette façon de vivre, cela était considéré par les premiers chrétiens comme un signe de sommeil, d’ivresse même. Être éveillé, pleinement vivant ne pouvait et ne peut, paradoxalement, que se réaliser dans le silence et le calme. La voie est la méditation, la prière silencieuse profonde.

Dans la méditation, en gardant notre corps immobile, en le laissant ne rien faire, nous commençons à renverser cette tendance à l’agitation. Ce n’est qu’en persévérant que diminue l'envie de bouger et d’être actif et que nous prenons conscience de l'immobilité et du silence. En répétant notre mot fidèlement et avec amour, nous entrons dans le silence. Nous ne créons pas le silence. « Le silence est là en nous. Il suffit d’y entrer, de devenir silencieux, devenir le silence. Le but de la méditation, et son défi, c’est de nous permettre de devenir assez silencieux pour laisser émerger ce silence intérieur. Le silence est le langage de l'Esprit » (Un mot dans le silence).

Méditer, c’est découvrir notre vraie nature : nous faisons partie du réseau de vie qui relie et embrasse tout ; Dieu est en nous et parmi nous, à condition que nous devenions assez silencieux pour entendre la voix de Celui qui se tait, le nom de L’Innommé.

Lettre n°36 - La tradition et la pratique de la méditation chrétienne (1)
Kim Nataraja - Année 3

Retrouver le silence intérieur n’est pas seulement important pour les adultes, mais plus encore en ce monde bruyant pour les enfants et les jeunes. En Irlande, lors d’un Séminaire Meditatio à Dublin sur l’enseignement de la méditation aux enfants, la majorité de l’auditoire était constituée d’enseignants et de directeurs d’école ; étaient également présents de nombreux représentants des conseils diocésains d’éducation. Les exposés ont été accueillis avec beaucoup d’enthousiasme : 20 écoles avaient déjà demandé à prendre part au projet pilote pour introduire la méditation dans leur établissement.

J’aimerais vous communiquer le discours d’introduction de Laurence Freeman, osb, sur la tradition de notre pratique de méditation : « Chaque fois que nous méditons, nous entrons dans une grande tradition. Ce sens de la tradition est ce qui définit essentiellement la méditation chrétienne, car la méditation est elle-même bien sûr l’un des éléments les plus anciens et les plus universels de la sagesse humaine. Elle se retrouve dans toutes les grandes traditions religieuses, même si la signification et le but de la méditation ne sont pas considérés de la même manière ; elle est le cœur contemplatif de la religion. D’un point de vue religieux, la conscience des hommes a évolué et continue à se développer dans cette expérience de la transcendance, du mystère infiniment distant et infiniment proche de la source de notre être et de Dieu, la plénitude de l’être.

Le cardinal Newman disait que "la meilleure preuve de Dieu est en nous". En ces temps modernes, l’existence de Dieu est remise en question. D’un point de vue philosophique et théologique, Dieu est souvent rejeté sous couvert de méthodes scientifiques, comme étant le produit de l’imagination des hommes ou la projection de leurs désirs. Cette remise en question de l’idée de Dieu classiquement défendue et affirmée par les institutions religieuses a profondément perturbé et ébranlé le triomphalisme religieux. Les croyants ont dû reconsidérer les fondamentaux de ce qu’ils avaient longtemps considéré pour acquis et qui avait longtemps été intégré dans les structures sociales de pouvoir. L’avènement de l’ère de la laïcité a changé les règles du jeu du lien entre la religion et les autres institutions majeures. La religion ne peut plus se prévaloir de privilèges sociaux ou politiques systématiques. Elle doit se justifier et être jugée sur ses résultats. Le Dalaï Lama définit ainsi le critère de toute religion : "rend-elle les gens meilleurs ?" Voilà une évaluation juste mais rude.

En réponse à cette évolution considérable de la modernité, la foi chrétienne a été mise au défi de revisiter sa propre tradition de manière radicale – c’est-à-dire qu’elle est obligée de revenir à ses racines. À sa mort, les dernières paroles du Cardinal Martini exprimaient que l’Eglise est obsolète et qu’elle doit rejoindre les besoins spirituels du monde moderne. C’est là le simple constat d’une vérité évidente mais, depuis le concile en tout cas, peu souvent exprimée par ses responsables. Il n’y a pourtant rien de si nouveau dans ce besoin de renouveau de l’Eglise et d’un retour à ses racines. D’autres grandes périodes de renouveau, comme les réformes du XIe siècle concernant les structures de l’Eglise ou celles du XXe siècle, sur la liturgie et la relation théologique à la modernité, sont aussi revenues aux racines de l’Eglise comme voie de renouveau. Si un troisième concile œcuménique a lieu, il devra peut-être aborder la vie spirituelle de l’Eglise ainsi que sa compréhension et sa pratique de la prière. Nous sommes déjà entrés dans une ère qui a retrouvé des aspects profonds et longtemps négligés de notre tradition spirituelle. » (Laurence Freeman, osb)

Lettre n°37 - La tradition et la pratique de la méditation chrétienne (2)
Kim Nataraja - Année 3

Laurence Freeman poursuit : « Les grands théologiens et maîtres spirituels de l’époque moderne - Rahner, Balthasar, Lonergan, Merton, Main, Griffiths – ont résolument choisi une approche mystique face à la crise du christianisme dans un monde laïque. Les papes successifs – pendant et depuis le Concile – ont placé la redécouverte de la dimension contemplative de la foi au cœur de leur programme pastoral.

On en était venu à considérer la contemplation comme une vocation particulière dans l’Église, un appel spécial de Dieu destiné à une petite élite, qui se vivait généralement dans un monastère – bien que des grands noms comme François d’Assise, Catherine de Sienne ou les Béguines de l’Europe du Nord n’ont pas voulu vivre dans un monastère classique mais ont vécu leur vision mystique près du peuple et en contact quotidien avec le monde.

Nous sommes parvenus aujourd’hui à un point culminant où cette tradition contemplative de la foi chrétienne se restaure et où elle retrouve sa place dans la vocation chrétienne : l’appel universel à la sainteté, comme le Concile l’a défini, concerne tout autant l’état monastique, laïque et séculier. Pour nous, l’enseignement de la méditation chrétienne aux enfants est un beau développement logique de ce processus, ainsi qu’un signe d’espoir radical pour l’Église de demain.

Je voudrais proposer une présentation de cette tradition et décrire une pratique particulière et simple de la prière contemplative, enracinée dans la tradition et qui l’incarne d’une façon qui prouve combien elle est universelle.

Il n’est pas inconcevable que la méditation soit aussi ancienne que la mémoire de l’humanité. Les premières références à cette pratique viennent d’Inde, environ 2500 ans avant J.C. Elle est au centre de l’enseignement du Bouddha. Le judaïsme avait sa tradition de prière mystique. Elle caractérise la révolution spirituelle de la période axiale : l’ère de Confucius, Lao Tseu, Bouddha, les prophètes hébreux. Jésus arrive à l’apogée de cette découverte dans l’évolution de la conscience humaine. Mais commençons là où débute la tradition chrétienne avec l’enseignement de Jésus. Ce qu’il dit de la prière révèle le style de maître qu’il était.

Jésus était manifestement un maître de la contemplation. C’était un homme profondément religieux qui a cependant insisté sur la différence entre les règles faites par les hommes et la loi de Dieu. Il résumait la morale au commandement de l’amour et parlait de la prière en termes d’intériorité et de présence. Il plaçait cet enseignement contemplatif à côté de l’injonction à aimer ses ennemis ; ainsi se trouvent réunies dans son enseignement la morale et la spiritualité, la mystique et la politique.

Toutes les cultures évoluées ont produit des formes de vie monastique. L’émergence du mouvement monastique chrétien est apparue précocement mais il devint prépondérant au Proche-Orient : en Égypte et en Syrie à partir du IVe siècle. Les sentences des Pères du Désert, condensé de sagesse spirituelle, représentent encore le fondement radical d’une spiritualité qui répond à l’immense appel contemporain, aux jeunes en particulier. Ils rejettent le cléricalisme et l’intellectualisme et nous montrent une Église qui donne son juste sens à la laïcité et à la contemplation. L’influence du désert chrétien se transmit dans l’Église occidentale grâce aux Conférences de Jean Cassien au Ve siècle. Elles font partie des fondements de la spiritualité chrétienne et St Thomas d’Aquin les gardait sur son bureau quand il écrivit la Somme. St Benoît les faisait lire chaque jour aux repas du monastère. » (Laurence Freeman, osb)

Lettre n°38 - La tradition et la pratique de la méditation chrétienne (3)
Kim Nataraja - Année 3

Laurence Freeman poursuit : « Dans la seconde moitié du siècle dernier, les Conférences de Jean Cassien ont permis à John Main de revenir à la pratique de la méditation dans la tradition chrétienne, ce qu’il avait d’abord découvert en Asie quand il était jeune. Les deux Conférences sur la Prière de Cassien passent d’une présentation générale de la théologie de la prière à une recommandation spécifique sur la façon de la vivre dans sa profondeur la plus radicale. Dans la 9e Conférence, il décrit les diverses formes de prière et leurs nombreuses expressions, mais il montre combien toutes ces formes convergent dans la ‘prière de feu’, l’expérience mystique d’union avec la prière même de Jésus. Cette théologie est au cœur de la méditation chrétienne. John Main voyait que, dans la méditation, nous quittons une visée égoïste, centrée sur soi de ‘ma prière’, pour aller vers une compréhension vécue d’une prière chrétienne centrée sur la prière de Jésus. ‘Nous ne savons pas comment prier, mais l’Esprit prie en nous.’

Dans la 10e Conférence, Cassien décrit la prière monologique – la prière d’un seul mot – qui devint le fondement de la Prière de Jésus dans l’Eglise orthodoxe. Pour des raisons trop longues à explorer ici, l’Eglise occidentale a perdu de vue cette méthode simple qui était et reste pour les orthodoxes le témoignage d’une foi vécue. Cassien, reconnu saint par les deux Eglises, décrit la formule ou le mantra comme la voie vers la première béatitude. Par le ‘renoncement à toutes les richesses de la pensée et de l’imagination’, nous parvenons directement à cette pauvreté d’esprit qui est la condition de notre entrée dans le Royaume de Dieu – le Royaume, ou l’expérience de Dieu, dont Jésus dit qu’il se trouve en nous et parmi nous. Cassien poursuit en décrivant les différents états d’esprit à travers lesquels nous serons conduits et contre lesquels nous devons parfois lutter lorsque nous continuons à revenir à notre mot avec foi et amour.

On peut considérer que toute la tradition mystique chrétienne, avec ses nombreuses écoles et ses grands maîtres, découle de cette vision fondamentale. Cassien termine en disant que sa pratique personnelle de la méditation n’a pas été aussi facile qu’il l’avait d’abord pensé, mais qu’elle l’avait conduit à lire les Ecritures avec des yeux nouveaux et comme s’il les avait écrites lui-même. Il affirme enfin que la simplicité même de cette prière du cœur la rend universelle. Elle n’est pas seulement une prière pour des personnes cultivées mais pour tous. Nous pourrions ajouter maintenant – comme cette conférence en témoigne – qu’elle concerne aussi toutes les époques.

Un millénaire plus tard, cette même tradition s’est manifestée dans l’éclosion de la tradition mystique anglaise du 14e siècle. Le Nuage d’Inconnaissance a été écrit pour un public choisi mais est devenu depuis l’un des ouvrages les plus influents et populaires sur la prière contemplative dans cette tradition. Son enseignement sur le ‘seul petit mot’ et la ‘mise de côté des pensées’ est en ligne directe avec la spiritualité du désert et l’enseignement de John Main. La tradition se développe ainsi que la doctrine ; on peut voir comment cette tradition de prière est demeurée pratiquement constante mais a évolué au rythme de l’esprit de l’Eglise. Aujourd’hui, la méditation est devenue démocratique. Personne n’en est exclu et en la pratiquant, nous affirmons l’universalité de l’Evangile et de la foi en Jésus. »

Lettre n°39 - La tradition et la pratique de la méditation chrétienne (4)
Kim Nataraja - Année 3

C’est notre foi en Jésus qui fait que notre méditation est chrétienne. Elle est également chrétienne parce qu’elle fait partie d’une tradition historique et théologique qui mène directement à l'esprit du Christ. Elle est chrétienne parce que nous méditons dans le cadre de la prière et de la pratique chrétiennes. Parce que nous méditons avec les autres chrétiens et parce que cela nous dynamise du feu de la foi et de l'amour, nous devenons capables d'évangéliser. L'enseignement de la méditation dans le monde moderne est donc une forme d'évangélisation.

La méditation est une pratique simple de ‘pure prière’. Elle ne remplace pas les autres formes de prière. Bien au contraire, elle recharge ces formes de sens nouveau et de vitalité. Elle ne remplace pas la nécessité d’une vie ecclésiale ou d’un discours théologique. Elle renouvelle le regard de l'Église sur elle-même et elle apporte à la théologie une nouvelle acuité et la confiance en soi nécessaire pour coopérer avec le monde laïque et scientifique. Dans le monde laïque, la méditation est bien accueillie grâce aux recherches scientifiques et médicales, comme étant bénéfique à notre santé physique et notre bien-être mental. La porte nous est ouverte pour la faire connaître et en indiquer le sens plus profond : les fruits spirituels qu’apporte la méditation ainsi que le sens et la vérité en tant qu’expériences et non des concepts. Dans la méditation, nous découvrons que le sens de la vie des hommes est dans le processus de notre transformation personnelle et de notre divinisation.

Elle est simple. Voilà pourquoi nous sommes ici pour parler de la méditation des enfants. Mais ce ne sont pas seulement les enfants qui en bénéficient quand nous leur enseignons à méditer dans cette tradition. C’est nous-mêmes qui nous rappelons l’ampleur de la puissance et des merveilles de la tradition qui nous a formés et à laquelle nous appartenons.

Mais elle est radicale. La méditation change la vie d’une personne qui la pratique et celle de la communauté dans laquelle elle est pratiquée. Elle le fait par le silence plutôt que le conflit parce qu’elle instaure dans l'âme un processus de transformation et qu’elle ne provoque pas de conflit extérieur. En conséquence, elle modifie les relations entre les gens, le pouvoir et le sens de l'autorité étant répartis différemment. En ce sens, la méditation est aussi dangereuse et aussi libératrice de potentiel humain que l'Evangile lui-même.

J'ai essayé de montrer très brièvement comment cette pratique simple appartient à la tradition chrétienne et nous offre aujourd'hui un moyen d’une simplicité radicale pour permettre à cette tradition d’aller de nouveau à la rencontre d’un monde en crise profonde, avec l'espérance, la vision et l'amour du Christ.

Dublin, 2 octobre 2012

Lettre n°40 - Le dialogue interreligieux
Kim Nataraja - Année 3

La dimension interreligieuse, celle qui respecte la Vérité en toutes religions et qui fait profondément partie de la philosophie de la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne, a aussi été un élément important de la tradition chrétienne dès le début.

En Egypte au temps de Jésus, Alexandrie constituait déjà un centre culturel important, comme je l’ai rappelé dans l’introduction au troisième chapitre sur Clément d’Alexandrie, dans Journey to the Heart* : « Fondée par Alexandre le Grand quelques siècles auparavant, c’était une ville vibrante et cosmopolite avec une académie païenne qui rivalisait avec Athènes, une bibliothèque merveilleuse contenant toute la sagesse de l’humanité jusqu’alors, ainsi que la première Ecole catéchétique importante. » D’après Mgr Kallistos Ware, « Alexandrie était, à cette époque, le principal centre intellectuel de l’Empire romain, plus vivant philosophiquement et spirituellement que la cité de Rome elle-même. »

L’un des facteurs favorable était qu’Alexandrie était au bout de la Route de la Soie qui s’étendait de la Chine à Alexandrie. Le long de cette route voyageaient non seulement des marchands, mais aussi des philosophes grecs et juifs, des moines bouddhistes et des adeptes d’autres traditions religieuses. Inévitablement durant le voyage, ils découvraient les pratiques religieuses des uns et des autres, observaient les effets de ces croyances sur le comportement et le caractère des personnes et avaient sans aucun doute profité des soirées autour d’un feu de camp pour converser, faire connaissance et se comprendre mutuellement. Ces discussions devaient probablement aussi avoir lieu sur les marchés et dans les centres académiques et philosophiques d’Alexandrie, dont l’Ecole catéchétique faisait partie. 

L’Eglise chrétienne était florissante à Alexandrie. Il n’y avait pas vraiment eu de persécutions au cours des premiers siècles car d’un point de vue commercial, Alexandrie était trop importante pour Rome. Au lieu d’églises domestiques disséminées, il y avait déjà des lieux de culte bâtis à cet usage. Dans cet environnement culturel, l’établissement d’une Ecole catéchétique propre semblait approprié. L’enseignement des catéchumènes – ceux qui désiraient être baptisées dans la foi chrétienne – n’était cependant pas étroitement restreint à la foi chrétienne, mais était mené contre les principes de l’éducation générale grecque qui prévalaient à cette époque en philosophie et en sciences, avec des étudiants provenant d’un brassage des principales cultures et dans le dialogue. Il fallait présenter le christianisme d’une façon qui convienne au monde grec éduqué à Alexandrie. Comme il y avait plus de Juifs vivant à Alexandrie qu’à Jérusalem, Philo, philosophe juif contemporain de Jésus, avait déjà préparé le terrain par un dialogue entre la philosophie grecque et juive.

Le résultat de ce dialogue entre la philosophie juive, grecque et chrétienne est tout à fait évident dans l’enseignement de Clément d’Alexandrie, à l’Ecole catéchétique, et d’Origène, son successeur, tous deux Pères de l’Eglise primitive. Ce qui est également important à notre avis, c’est que leur enseignement s’enracine dans des expériences mystiques personnelles. Ce sera par la suite résumé ainsi par Evagre, Père du Désert du 4e s. : « Celui qui prie est théologien, et un théologien est celui qui prie. »

Il est important de se souvenir que le dialogue n’est pas une invitation à l’imitation. T.S. Eliot, qui a souvent cité d’autres mystiques dans son poème The Four Quartets, dit dans ses Réflexions sur la poésie contemporaine :

« Nous n’imitons pas, nous sommes transformés ; et notre œuvre est le travail d’un homme transformé ; nous n’avons pas emprunté, nous avons été stimulés, et nous devenons porteurs d’une tradition. »

Kim Nataraja

* Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Orbis, Novalis, 2011, Paperback, 2012.

 

Lettre n°41 - Jésus, un maître de la contemplation
Kim Nataraja - Année 3

Dans les prochains Enseignements hebdomadaires, je voudrais vous partager quelques extraits de Journey to the Heart [Voyage au cœur]. Ce livre est constitué des conférences données par les intervenants d’un cours d’une année sur les Racines du mysticisme chrétien. Il est composé des 30 séances hebdomadaires qui ont été données pendant quatre ans par mon mari Shankar et par moi, sous l’égide de la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne, au centre de méditation chrétienne de Londres. L’objectif de Journey to the Heart et du cours est de présenter notre tradition aux méditants et de permettre aussi à d’autres personnes intéressées par la mystique chrétienne de découvrir, à la suite de quelques maîtres spirituels clés, ce riche ruisseau qui coule à travers les âges. La lecture du livre est conçue comme un voyage spirituel de découverte ; ce n’est pas une collecte d’informations mais davantage un processus de croissance en s’exposant à la sagesse de ces maîtres. J’espère que ces extraits sauront vous donner envie de lire l’ensemble du livre.

Laurence Freeman introduit l’ouvrage en nous conduisant au fondement de la prière contemplative chrétienne, Jésus. Il ne le fait pas avec des citations particulières de l’Écriture, comme cela a été fait par le passé, mais en soulignant que c’est la façon d’enseigner de Jésus et sa manière d’être qui montrent qu’il est un maître de la contemplation.

Laurence commence sa réflexion par l’histoire de Marthe et Marie : « Jésus vient visiter Marthe et Marie, deux sœurs, deux de ses amies. Marthe, qui représente la vie active, l’accueille dans sa maison tandis que Marie, qui symbolise la vie contemplative, est assise à ses pieds et écoute ses paroles. Le texte dit qu’elle s’assoit et reste là. Marthe cependant s’extrait de ses nombreuses tâches pour faire irruption comme une sorte de terroriste domestique et laisser éclater sa plainte devant Jésus : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. »

Marthe est clairement la vedette ou l’anti-héroïne de cette histoire. Le lecteur s’identifie naturellement et sympathise avec elle. Qui n’a pas ressenti un jour la même chose ? Elle n’est pas d’humeur agréable mais Jésus ne la condamne pas - le narrateur et le lecteur non plus - parce qu’on voit bien qu’elle est en état de souffrance, qu’elle se sent seule, en colère, persécutée, accablée, abandonnée. Son ego est douloureusement gonflé et elle considère que tout tourne autour d’elle. Si nous devions donner dans son repos céleste une tâche de plus à cette Marthe aux multi-tâches, ce serait d’être la sainte patronne du stress dont elle montre tous les symptômes classiques. Pourtant, derrière cette auto-dramatisation, elle ne cherche qu’à réussir à préparer un bon repas, à être accueillante. Pourquoi ne demande-t-elle pas directement à Marie de l’aider ? Pourquoi en fait-elle reproche à Jésus et devient-elle la seule disciple des Evangiles qui lui dise quoi faire ? Ce sont là des questions qui, à un certain niveau de lecture de l’Écriture, nous rendent cette histoire intéressante en nous donnant un aperçu de son « sens moral ». Comment cette histoire nous aide-t-elle à comprendre notre propre comportement ? Mais à un niveau spirituel plus profond, il ne s’agit pas pour nous de psychologie mais de ce qui constitue vraiment notre humanité. Les deux sœurs ne représentent pas seulement deux types de personnalité, mais les deux moitiés de l’âme humaine. C’est implicite dans la façon dont Jésus répond à Marthe.

Calmement, il explique tout d’abord à Marthe de façon amicale qu’elle a perdu contact avec elle-même. Il prononce deux fois son nom pour la ramener à elle. Elle apprend alors, nous l’espérons, à l’écouter comme le faisait Marie. « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses », lui dit-il. Jésus ne reproche pas, mais il diagnostique son problème en montrant combien elle est devenue étrangère à son autre moitié, sa sœur. Il dit à Marthe qu’elle est parvenue à un stress ingérable devant ses nombreuses tâches alors qu’« une seule chose est nécessaire ». Il ne définit pas cette chose unique. Mais cette « chose unique » est sûrement d’être une, d’intégrer de nouveau le moi divisé dont la fracture interne l’a conduite à la colère et la violence. Dans ses paroles suivantes, Jésus défend la dimension contemplative de la vie qui est régulièrement l’objet d’attaques de la part du côté activiste du moi divisé, pour être inutile, improductive et égoïste. Cette unité première de l’âme, qui est équilibre et harmonie entre action et contemplation, décide de l’ensemble du mode de vie et de sa tonalité. Sans elle, tous les aspects de la vie sont fragmentés. En termes religieux, la théologie, la prière et le culte sont tous atteints par cette division interne. Même la foi finit par dégénérer en idéologie et en conformisme social sans la dimension contemplative. D’une façon plus générale, la psyché humaine s’effondre dans l’unilatéralité, le déséquilibre et l’absence d’harmonie. Voilà pourquoi Jésus dit cette phrase qui pourrait être interprétée à tord comme une critique à Marthe : « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée ». Il dit en fait que l’être passe avant le faire et que la qualité de notre être détermine la qualité et l’efficacité de toutes nos actions. Nous n’entendons pas la réponse de Marthe. Est-ce qu’elle lève les bras en signe de désespoir et sort en claquant la porte, ou est-ce qu’elle se calme soudain et fait ce qu’elle aurait dû commencer par faire : demander à Marie de l’aider ? Ce serait un test du travail de Marie. Si elle avait dit « non, je contemple, laisse-moi tranquille », elle aurait montré que son travail n’est pas authentique. Si elle s’était levée d’un bond pour donner un coup de main, son autre côté aurait été en harmonie. L’erreur de Marthe, celle des cultures, des religions et de bien des personnes, est de ne pas s’être rappelée que Marie travaillait aussi.

Nous sommes tous Marthe et Marie. Notre déséquilibre est représenté ici par Marthe qui révèle que ce problème est universel. La seule chose nécessaire est de ramener les deux moitiés de notre âme en amitié et en équilibre. Il y a bien des façons de le faire. Le plus important est bien sûr de retrouver le travail que Marie est en train de faire - Marthe avait oublié la valeur de la non-action de Marie : même si Marie semble ne rien faire, elle travaille, écoute, se tient attentive et immobile.

Cette histoire nous montre que Jésus est un maître de la contemplation qui comprend et révèle que l’intégrité est un équilibre et une intégration sacrés. C’est ce que Jésus enseignait, pas seulement en paroles mais par l’exemple. Dans l’Evangile de Luc en particulier, nous le voyons fréquemment arrêter son rythme rapide de vie, sa prédication, ses guérisons et ses voyages, pour se retirer dans des lieux calmes et prier seul ou avec quelques-uns de ses disciples (Lc 6,12 ; 9,18 ; 22, 39). S’il n’y avait pas eu une harmonie entre ce qu’il enseignait et ce qu’il faisait, son enseignement aurait manqué d’autorité. L’identité chrétienne dépend directement de cette autorité. » Laurence Freeman, osb.

(Extrait de Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012)

Lettre n°42 - L‘intégration de l’humain et du divin
Kim Nataraja - Année 3

L’intégration des deux faces de notre caractère, active et contemplative, est considéré dans l’Evangile de saint Jean comme l’intégration de notre côté humain et de notre côté divin, telle que Jésus l’incarne. Dans l’extrait suivant de Journey to the Heart, Laurence Freeman explique :

 « L’Evangile de Jean est le plus mystique des évangiles, mais il nous offre en même temps des aperçus émouvants de l’humanité de Jésus – sa fatigue un jour de chaleur où il demande un verre d’eau, ses pleurs devant la mort d’un ami – ce que nous ne trouvons pas dans les trois autres récits. C’est un texte d’une grande profondeur et d’une grande force, tout en étant simple et lisible. … Bede Griffiths a senti que sa vie prenait une nouvelle direction après avoir lu cet évangile à un moment fort où il était en recherche de profondeur et de sens. Il est clair que c’est là l’une des œuvres les plus significatives du génie humain. Quelle que puisse être sa signification précise, elle est le témoignage d’une expérience d’une profondeur insondable. Autant la personne que la doctrine représentées sont d’une beauté au-delà de l’imagination humaine. Il n’y a rien dans Platon qui puisse leur être comparé. ʺ J’ai réalisé que rejeter cela serait rejeter la chose la plus grande de toute l’expérience humaine. D’un autre côté, l’accepter consisterait à changer  entièrement de point de vue. Ce serait passer de la raison et la philosophie à la foi ʺ (Bede Griffiths, The Golden String)

La mystique de Jean est nouvelle dans l’histoire du monde, pas seulement philosophiquement mais parce qu’elle associe une vision de la réalité la plus haute aux aspects les plus ordinaires du monde sensoriel humain. Cela n’est pas seulement manifeste dans l’évangile qui porte son nom, mais aussi dans les lettres qui lui sont attribuées et qui attestent qu’il s’agit d’une mystique de l’amour – humainement divine ou divinement humaine selon votre regard : ʺ Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, et nous rendons témoignage … pour que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous. ʺ (1 Jn 1,1-3)

Pourtant, bien qu’elle soit de ce monde, la ‘haute christologie’ de Jean est exposée avec audace dans le Prologue de l’Evangile où il situe l’homme Jésus à l’égal du Logos éternel. Dans l’union de la parole et de la chair se trouve le paradoxe central de l’évangile de Jean. Comme on peut s’y attendre avec l’opposition de fond entre la parole et la chair, tout l’évangile est construit sur le paradoxe. Tout au long de la tradition chrétienne mystique, l’expression de l’expérience la plus profonde utilise généralement le paradoxe pour dire l’indicible … La personne même de Jésus est le centre qui unifie ces contradictions apparentes et la condition du disciple est la façon dont ce centre devient une force dans sa vie personnelle …

La vision mystique de Jean explore l’état le plus élevé d’union avec Dieu. C’est théologiquement explicite dans le Prologue, dans l’affirmation de la Parole faite chaire. Existentiellement, c’est illustrée par tout ce que Jésus dit, fait et entreprend dans son humanité, y compris dans sa mort. Il ne fait et ne dit rien qui ne reflète explicitement sa relation (non dualiste) avec le Père. »

Laurence Freeman OSB

 

(Extrait de Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012)

Lettre n°45 - La nature de Dieu
Kim Nataraja - Année 3

Les premiers Pères de l'Église affirmaient que nous ne pouvons pas connaître Dieu au moyen de notre esprit rationnel. Aucune image, aucun concept ou nom ne pourront jamais convenir. Ils considéraient même qu’attacher un nom à Dieu  était un blasphème : c’est mettre une limite à l'Illimité, un nom à Celui qu’on ne peut nommer. Nous pouvons cependant faire l'expérience de la présence divine, car nous avons quelque chose en commun, comme cela a été développé la semaine dernière. Nous pouvons connaître Dieu intuitivement, grâce à notre noûs, cette fine pointe de l’âme qui est aussi l’organe de la prière. Nous voyons bien à quel point la théologie de John Main est conforme à cette opinion des premiers chrétiens et comprenons mieux encore  qu’il insiste sur l'importance de renoncer aux pensées et aux images pour entrer dans le silence de Dieu. Il est intéressant de voir comment Clément d'Alexandrie parlait de l'impossibilité de connaître Dieu au moyen d’images et de pensées. Dans Journey to the Heart*, Mgr Kallistos Ware précise :

« Le mystère divin est l’idée dominante de Clément, le thème majeur de sa théologie mystique. C’est un théologien apophatique, le premier grand penseur chrétien à proposer une théologie négative…. Apophatique n’est qu’un grand mot pour ce qui est en négation et cataphatique, un grand mot pour ce qui est affirmatif. Pour illustrer la signification de ce qui est cataphatique ou apophatique, voici des exemples tirés d’affiches publiques :

Un panneau cataphatique montre le passage à niveau d’une ligne de chemin de fer, avec un poteau sur lequel est  fixée une boîte avec, bien en évidence, une sonnette électrique dans la boîte, et un avis disant :

'Danger ! Stop ! Regarder et écouter.
Si la sonnerie retentit, ne pas traverser la voie.
Sinon, s’arrêter aussi, regarder et écouter, au cas où la sonnerie ne fonctionne pas.’

Dans cette approche cataphatique, toutes les possibilités sont ainsi exprimées et prévues.

Et voici un avis apophatique venant d'Australie :

‘Cette route ne conduit ni à Townsville, ni à Cairns.’

C’est exactement la méthode utilisée par les théologiens mystiques apophatiques. Ils ne disent pas ce qu’est Dieu, parce qu'il est un mystère au-delà de notre compréhension. Ils disent seulement ce qu'il n’est pas. »

Si on poursuit logiquement cette approche et qu’on retire de l'idée de Dieu toutes les qualités possibles : « Il ne reste que la notion d'être pur et c’est ce qu’on peut atteindre de plus proche de Dieu... Dieu n’est pas dans l'espace, mais au-dessus à la fois du lieu, du temps, du nom et de la pensée. Dieu est sans limites, sans forme, sans nom.’ » (Clément)

* Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012

Lettre n°43 - St Paul
Kim Nataraja - Année 3

L’importance de reconnaître les deux faces de notre nature humaine ressort des enseignements de Jésus, de saint Jean et de Maître Eckhart. Le moment où nous nous rendons compte que nous sommes à la fois Marthe et Marie, que notre être spirituel existe au-delà de l’activité de l’ego, ce moment est considéré par Maître Eckhart comme « la naissance du Christ dans l’âme ». Notre travail de méditation/contemplation facilite cette prise de conscience et permet l’intégration nécessaire de ces deux faces de notre être. Nous ne nous arrêtons pas de faire ; l’ego a besoin de faire ce que nous sommes appelés à faire, mais notre être spirituel inspire notre faire. Saint Jean voit en Jésus l’exemple de la parfaite intégration de l'humain et du divin.

Cette soudaine prise de conscience de la part la plus profonde et la plus importante de notre être a été appelée par les premiers chrétiens la metanoia, un changement total de perspective sur la réalité. Chez saint Paul, ce fut un moment spectaculaire, comme chacun sait, mais comme Laurence Freeman l’explique :

« Sa conversion ne fut que le début ... il existe d'autres descriptions qui ont une signification mystique ... Dans le chapitre 12 de la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul fait référence à une expérience d'avoir été ‘‘emporté au paradis – est-ce dans son corps ? Je ne sais pas ; est-ce hors de son corps ? Je ne sais pas ; Dieu le sait’’, où il a entendu ‘‘des paroles ineffables, qu’un homme ne doit pas redire’’. Ce mode d'expression ressemble à celui de la mystique juive apocalyptique, mais il est aussi unique, surtout par son aspect aussi clairement autobiographique. S’il tient à raconter cela, ce n’est pas pour ‘‘s’en vanter’’, ce dont il précise que cela ne sert à rien, mais pour inviter les gens à se faire une idée de lui fondée sur ce qu'ils voient, c’est-à-dire sa faiblesse humaine. A quoi ressemble-t-il personnellement, cet apôtre qui avait reçu une si grande grâce mystique ? De façon étonnante mais significative, il est simplement comme nous. Il ajoute sans détours qu'il lui a été donné une ‘‘écharde dans la chair’’ pour le garder humble, une souffrance que, malgré ses prières, Dieu ne lui a pas retirée. Ainsi a-t-il été maintenu faible et humble tout en étant doté d’une grande grâce qui l’a guidé pour remplir sa mission.

Et c’est de sa faiblesse et non de ses expériences mystiques qu'il est fier, car la ‘‘puissance du Christ’’ repose sur les faibles et la puissance divine ne donne toute sa mesure que dans la faiblesse humaine. ‘‘Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort’’ (2 Cor 12,10). Nous voyons là le renoncement essentiel à la puissance qui est au cœur du mystère du Christ et d’une vie centrée sur le Christ. Le mysticisme chrétien ne met pas seulement l’accent sur l'expérience subjective, qui peut si facilement enfler l’ego, mais bien plus sur le travail de Dieu dans le cadre plus vaste du monde et du service des autres. Ainsi Julienne de Norwich se situait dans la grande tradition lorsqu’elle comprit que ses ‘‘révélations de l'amour divin’’ lui étaient accordées pour le bénéfice des autres ». (Laurence Freeman)

Paul n'a jamais perdu de son humanité, le côté ‘‘Marthe’’ de sa nature, mais tout ce qu'il faisait était inspiré par une humanité éclairée par la part plus profonde et la plus spirituelle de son être. ‘‘Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi’’. Cette pensée lui donna la force et la persévérance nécessaires pour guider les autres et montrer l’‘‘au-delà’’ de notre être et de l’ensemble de la réalité.

 (Extrait de Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012)

Lettre n°44 - Clément d’Alexandrie
Kim Nataraja - Année 3

L’enseignement de Clément d’Alexandrie (150-215) illustre très bien comment les pères de l’Eglise primitive voyaient ce lien entre notre Marthe et notre Marie, entre l’ego et l’être profond, notre étincelle divine. Nous savons en fait très peu de choses sur Clément d’Alexandrie, comme c’est le cas de la plupart des grandes figures de ces premiers siècles du christianisme. Il est né autour de 150 après JC, probablement à Athènes car il était parfaitement familier de la culture et de la littérature grecques. Nous savons que ses parents étaient païens et qu’il a étudié la philosophie à Athènes. Clément était un converti qui vint à la foi par la suite. Comme de nombreux jeunes en recherche à cette époque, il voyagea beaucoup et étudia dans plusieurs écoles. Il découvrit le christianisme quelque temps avant d’arriver à Alexandrie. Comprendre le christianisme dans le contexte de son éducation grecque fut pour lui un défi. C’est ainsi qu’il devint le premier chrétien philosophe et théologien qui tenta d’exprimer l’expérience mystique et la relation entre l’âme humaine et Dieu.

Comme l’explique le père Andrew Louth dans son chapitre de Journey to the Heart, « l’intuition centrale de Clément … repose sur un sens de l’intériorité humaine, le sentiment que ce que nous sommes véritablement est caché en nous et, de ce fait, nécessite d’être cherché. Le premier pas vers toute connaissance consiste donc à se connaître soi-même ; ainsi commence le voyage vers la découverte de soi. Le soi est l’âme, bien que chez Platon et Clément, un terme plus spécifique est utilisé, la psyché, qui signifie force vitale. Ils étaient tentés d’aller jusqu’à déclarer que nous sommes une âme habitant dans un corps. Ils ne niaient pas que nous sommes âme et corps, mais l’essence de ce que nous sommes vraiment se trouve dans l’âme. »

Les Grecs croyaient que la fine pointe de notre âme était le noûs, notre manière intuitive de comprendre la réalité. Clément interprétait cela en termes chrétiens comme l’image de Dieu en nous, là où nous sommes comme Dieu et où nous pouvons donc nous relier à Lui. Comme Andrew Louth l’explique encore :

 « Le terme noûs est difficile à traduire en anglais. La traduction normale est l’intellect, mais la difficulté en anglais avec intellect est que cela mot n’exprime pas ce que voulaient dire les Grecs. Pour Platon, le noûs ou l’âme représentait très exactement ce que signifie être humain. Le noûs inclut la capacité intellectuelle mais il est davantage ; il signifie quelque chose comme la valeur réelle des choses, la connaissance de la Vérité. Le noûs est en fait notre point de contact avec Dieu. Platon avait l’idée que l’âme ou le noûs pouvait soit concerner le monde de la réalité changeante dans laquelle nous vivons, soit tenter de voir ce qui se trouve derrière cette réalité et essayer de découvrir la nature même de la Vérité … Et lorsqu’on fait cela, deux choses se produisent. Premièrement, nous pénétrons dans cette Réalité même, qui nous permet de juger les choses directement et correctement. Deuxièmement, nous découvrons qui nous sommes véritablement. Nous découvrons en nous un centre capable de nous relier à la Réalité même, qui n’est pas distrait par les choses de ce monde. Il ne s’agit pas d’essayer de construire une image du monde qui n’est en réalité qu’une pure construction personnelle, la façon dont nous aimerions que les choses soient … Là, nous sommes des êtres purement spirituels, des êtres entièrement libres, et ceux-là, il les voit comme des reflets de Dieu.

Le noûs est aussi considéré comme l’organe de la prière, en précisant que la prière/méditation qui mène à une prière profonde et silencieuse est la voie vers un « engagement avec la réalité authentique, qui est Dieu. »

(Extrait de Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012)

Lettre n°46 - Vie active et contemplative dans la théologie mystique d'Origène
Kim Nataraja - Année 3

Comme je l'explique dans mon introduction au chapitre sur Origène dans Journey to the Heart*, « Origène est né à Alexandrie et reçut une solide formation à la sagesse grecque, juive et chrétienne. À l'âge de 17 ans, l’évêque Démétrius d'Alexandrie le nomma directeur de l'école catéchétique comme successeur de Clément. C’était un érudit extrêmement talentueux, un enseignant doué et le premier à présenter, dans son Traité des principes, une théorie chrétienne systématique et profonde du cosmos, en réponse à la théologie et la cosmologie gnostique. Cette théorie était entièrement fondée sur une lecture allégorique et mystique des Écritures. Elle fut probablement écrite en réponse aux questions et réflexions posées par des étudiants formés à l'école catéchétique, qui s’efforçaient de comprendre l'enseignement chrétien dans le contexte de la philosophie platonicienne, stoïcienne et gnostique ».

La semaine prochaine, je voudrais creuser sa façon d'utiliser l'Écriture, mais j’aimerais poursuivre cette semaine le débat sur les deux aspects de notre nature : l'un en contact avec la réalité matérielle et l'autre avec la réalité spirituelle, comme le voit la tradition orthodoxe. Mgr Kallistos Ware précise qu’« Origène nous donne un schéma de la vie chrétienne qui reste classique dans l'Orient chrétien. Il fait un double contraste entre la praxis et la theoria, entre vie active et vie contemplative. Cette distinction remonte au moins à Aristote et se retrouve certainement chez Philo et Clément. Il faut comprendre la façon dont ces termes sont utilisés dans les sources chrétiennes orientales. Dans l'Occident moderne, quand on parle de vie active ou contemplative, on pense généralement au statut extérieur des personnes. La vie active signifie la vie dans le monde, la vie d'un travailleur social, d’un missionnaire ou d’un enseignant ; elle désigne des personnes qui appartiennent à un ordre religieux actif. Dans l'usage actuel, la vie contemplative signifie généralement la vie dans une communauté religieuse fermée, qui s’adonne à la prière plutôt qu’à des services à l’extérieur.

Chez les Pères grecs, ces termes ne font pas référence à des situations extérieures mais au développement intérieur. La vie active désigne la lutte pour acquérir des vertus et arracher les vices, alors que la vie contemplative désigne la vision de Dieu. Il se peut donc souvent qu’une personne vivant dans une communauté religieuse fermée, même un ermite, soit encore à la première étape de la vie active. Alors qu’un laïc engagé dans une vie de service dans le monde peut être à la deuxième étape, être un vrai contemplatif.

Dans les paroles des Pères du désert par exemple, on voit qu'Abba Antoine entendit une voix lui dire : « Il y a en ville quelqu'un qui est aussi saint que toi, un laïc, un médecin, qui donne tout l'argent qu’il gagne aux pauvres et qui, toute la journée, chante avec les anges l’hymne trois fois saint. » Si on chante un hymne toute la journée, on est certainement un contemplatif, mais il nous est dit ici qu’il s’agit de quelqu'un qui habite au cœur de la ville et exerce une profession très exigeante. Et il est dit pourtant qu’il est l'égal du grand Antoine, le Père des ermites. Origène relie ces deux stades aux figures de Marthe et Marie dans Luc 10 : « Marthe représentant la vie active, occupée à de nombreuses choses, et Marie étant celle qui se concentre sur la seule chose nécessaire ».

* Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012.

Lettre n°47 - Origène et l’Écriture
Kim Nataraja - Année 3

La lecture attentive et contemplative d'un court passage de l'Écriture tient une grande part dans la tradition bénédictine. C’est ainsi que, dans la Communauté, beaucoup d'entre nous terminent leur temps de méditation. L'origine de ce mode de lecture remonte au début des premiers siècles du christianisme, quand les disciples de Jésus essayaient de comprendre qui il était et ce que signifiait son enseignement. Origène fut le premier à exprimer clairement la relation entre l'Écriture, l'expérience et la compréhension spirituelle.

Le Père Andrew Louth l’explique dans son chapitre sur Origène dans Journey to the Heart* : «Tout ce qu’a écrit Origène, et il écrivit abondamment, concerne l'interprétation de l'Écriture sous forme de commentaires et de sermons. Ce fut le cœur de ses études et de sa théologie mystique ; cela constituait en fait la base de son enseignement. Il écrivit probablement des commentaires sur tous les livres de la Bible, dont la plupart sont maintenant malheureusement perdus car une part de son enseignement fut considérée après lui comme 'hérétique'.

Parmi ce qui subsiste, son travail le plus important, le Traité des principes, contient une description précise de la manière de lire l'Écriture. Bien des biblistes modernes s’intéressent à l’analyse critique de chaque mot. Même si Origène le fit dans une certaine mesure, il souligna l'importance d'aller au-delà du premier niveau de lecture qui consistait à se concentrer uniquement sur le sens premier du texte. L’objectif réel de la lecture de l'Écriture, pour Origène, était de nous amener à une rencontre avec le Christ ; c’était essentiellement une expérience spirituelle. La voix que nous entendons dans les Écritures est celle du Christ qui nous parle, et la compréhension de l'Écriture est la voie de l’union avec Lui.

On peut donc lui attribuer la tradition de la Lectio Divina, la lecture lente et méditative des Écritures qui conduit en définitive à la substantifique moelle du texte. Origène exprime l'expérience de la découverte du sens spirituel et théologique de l'Écriture par une allégorie fréquente dans le langage mystique ; il parle d'un ‘réveil soudain’, d’‘inspiration’ et d’'illumination'. La mystique d’Origène est très clairement centrée sur la Parole, et c’est dans l'Écriture que s’appréhende le Verbe éternel.

Pour Origène, le christianisme était l'accomplissement de l'Ancien Testament. Ce qu’on aperçoit de la vérité à travers Moïse et les prophètes a vraiment pris chair en Christ. L'Ancien Testament est l'histoire des relations entre Dieu et son peuple, mais le Christ est la vérité et la clé pour comprendre l'Ecriture. Si nous écoutons attentivement l'Ancien Testament nous y entendons l'Évangile du Christ : Origène parle, par exemple, de l'amour du Christ pour son Église dans l’introduction à son commentaire sur Le Cantique des cantiques : le Christ est l'époux amoureux à notre recherche. Mais le contexte liturgique n’est jamais loin car l'Écriture devait principalement être entendue dans l'Église et les travaux d'Origène sont composés de sermons. Au 4e siècle, Basile de Césarée et Grégoire de Nazianze firent une sélection des écrits d’Origène, la Philocalie. Vers le début (au chapitre 6) ils choisirent un passage dans lequel Origène suggère qu'écouter les Écritures, c’est un peu comme essayer d'écouter une symphonie ; vous ne serez pas en mesure de comprendre si vous n'avez pas compris les principes de l'harmonie. Comment apprenons-nous ces principes ? Par notre vie de chrétiens et par le témoignage de la foi. Ayant compris cela, nous pouvons entendre l’harmonie. »

* Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Voyage au cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles - guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012.

Lettre n°48 - Origène et les étapes du parcours (1ère partie)
Kim Nataraja - Année 3

Nous avons vu comment, avec Marie et Marthe,  Origène reliait nos deux manières d'être, active et contemplative. Mais plus tard, il affine sa démarche et distingue trois étapes qu’il appelle 'éthique’, ‘physique' et 'énoptique’. Mgr Kallistos Ware dans Journey to the Heart explique cela ainsi :

« L’éthique, la première étape, correspond à la vie active, l'acquisition des vertus. Les deux autres sont des formes de contemplation, mais Origène distingue entre ce qu'il appelle physique, qui signifie la contemplation de la nature, la vision de Dieu dans sa création, voir Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu, et énoptique, qui signifie la vision de Dieu ...

On retrouve ce triple schéma en particulier chez Évagre le Pontique, père du désert égyptien de la fin du IVe siècle et Maxime le Confesseur au VIIe siècle.

Lorsqu’on regarde attentivement la façon dont Origène, Évagre ou Maxime parlent du triple schéma, il est évident qu’il ne s’agit pas d’une question d'étapes successives, l’une se terminant quand commence la suivante. C’est plutôt une question de niveaux d'approfondissement qui peuvent se chevaucher, être simultanés plutôt que successifs. En d'autres termes, vous pouvez passer de la vie active à la contemplation de la nature, mais vous auriez encore un combat à mener pour suivre une vie morale. Et vous pourriez aller plus loin et avoir des expériences de la vision directe de Dieu, et vous pratiqueriez pourtant encore la contemplation de Dieu dans la nature.

Le point de départ de la praxis, la vie active de l’éthique, en particulier chez Évagre, est la metanoia. Cela signifie littéralement un changement d’état d'esprit, c’est-à-dire le repentir. Le repentir n’est pas un paroxysme de culpabilité et de haine de soi ; il signifie changer de mentalité, une nouvelle façon de regarder soi-même, son voisin et Dieu.

C’est donc dans la vie active que l’on commence ; on cherche alors la purification des actes coupables, éliminer les mauvaises pensées. Et à la fin de la vie active - et ceci est un point soulevé par Évagre plutôt qu’Origène - on atteint ce qu'il appelle l’apatheia, qui ne signifie pas de l'apathie. Cela signifie l’impassibilité, être placide. Dans un sens négatif, c’est l'élimination des désirs ; dans un sens positif, c’est l'expression de désirs purifiés et transfigurés. Cela ne signifie pas l'immunité contre la tentation parce que nous savons que rencontrerons des tentations jusqu'à la fin de notre vie terrestre.

Évagre relie étroitement cela à la qualité de l'amour ; ayant abandonné la luxure, nous commençons à être capable d'aimer. L'apatheia n’est donc pas seulement l'élimination négative des désirs coupables mais, de manière positive, le remplacement de nos impulsions désordonnées par une nouvelle et meilleure énergie venant de Dieu. Cela signifie donc la santé de l'âme, la réintégration, la liberté spirituelle.

Saint Jean Cassien, en présentant en latin l'enseignement d’Évagre en Occident, parle de puritas cordis, la pureté du cœur, au lieu du mot apatheia. Cela a le grand avantage d'être positif plutôt que négatif dans sa forme, mais aussi d'être scriptural. »

 (Extrait de ‘Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide’ [Voyage vers le cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles. Guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012).

Lettre n°49 - Origène et les étapes du parcours (2ème partie)
Kim Nataraja - Année 3

Mgr Kalistos Ware poursuit ci-dessous son analyse des étapes du parcours :

« Après avoir avancé quelque peu sur la voie de la praxis ou de l’éthique, s’être approché de la pureté du cœur, nous pouvons commencer, avec l'aide et la grâce de Dieu, à passer à la seconde étape qu’Évagre appelle la contemplation naturelle : voir Dieu en toute chose, considérer la nature comme le livre de Dieu, voir en toute chose créée un sacrement de la présence divine.

On se souvient peut-être de ce poème de George Herbert, au XVIIe siècle, souvent repris dans un hymne, "Apprends-moi, mon Dieu et mon roi, à te voir en toutes choses, et tout ce que je fais, à le faire pour toi". Voilà exactement ce que signifient Origène et Évagre par contemplation naturelle. Un texte du deuxième siècle, l'Evangile de Thomas, l’exprime ainsi : "Soulevez la pierre et vous me trouverez. Coupez le bois en deux et je suis là".

Dans un contexte chrétien, identifier Dieu et le monde n'est pas du panthéisme mais du panenthéisme. Les panthéistes disent : "Dieu est le monde et le monde est Dieu". Le panenthéiste dit : "Dieu est dans le monde et le monde est en Dieu". Et le panenthéiste, s'il ou elle est chrétien(ne), va ajouter : "Dieu est dans le monde, mais il est également au-dessus et au-delà du monde ; totalement immanent, il est également totalement transcendant". Cependant, avant de pouvoir éprouver, peut-être, la transcendance de Dieu, nous devons avoir une idée de son immanence. Nous devons sentir la proximité avant de pouvoir éprouver pleinement l'altérité.

Voilà ce que l'on entend par la seconde étape, la contemplation de Dieu dans la nature et celle de la nature en Dieu. On raconte à ce sujet une jolie histoire sur St. Antoine d'Egypte et un philosophe :

L’un des sages de cette époque vint voir Antoine le juste et lui dit : "Comment parvenez-vous à rester là, Père, privé que vous êtes de toute la consolation des livres ?" Antoine répondit : "Mon livre, ô philosophe, est la nature des choses créées et il est à portée de main quand je veux lire les paroles de Dieu".

C’est ce qu'on entend par ‘physique’, la contemplation de la nature - lire le livre de Dieu.

Voici l’histoire d'un ermite contemporain sur la montagne de l'Athos. Il vécut au-dessus d'un précipice de près de 150 mètres au-dessus de la mer, regardant vers l'ouest. Il avait l'habitude de s'asseoir sur son balcon chaque soir au coucher du soleil pour voir le soleil se coucher dans la mer. C’était une vue magnifique.

Or un jeune moine se joignit un jour à lui comme son disciple et le vieil homme l’invita à venir s’asseoir chaque soir pour regarder le coucher du soleil. Le jeune moine était plein d’énergie et d’un caractère pratique. Après avoir fait cela pendant plusieurs jours, il dit au vieux moine : "Pourquoi faut-il s’asseoir et regarder le coucher du soleil tous les jours ? C’est une très belle vue mais nous l’avons vue hier". Ils faisaient cela juste avant d'aller à la chapelle pour l’office de la nuit, les vigiles.

"Que faites-vous lorsque vous êtes assis à regarder la vue ?", demanda le jeune moine. Et le vieil homme répondit : "Je recueille du matériau. J’accumule du carburant. Je ramasse du bois de chauffage." En d'autres termes, avant de se rendre dans l'obscurité de la chapelle et rechercher Dieu présent dans son cœur par la prière intérieure, par la prière de Jésus, il regardait le monde que Dieu a fait et proclamait la présence divine dans l'ensemble de la création.

Voilà donc ce que l'on entend par la contemplation de la nature, mais de très nombreux Pères, dont Origène, ont pris cela d'une manière plutôt négative. Il ne s’agit pas seulement de la contemplation des merveilles de Dieu dans la création, mais aussi d’une perception de la fugacité du monde et du désir d’aller au-delà. L'ordre de la création est envisagé non pas comme une fin en soi, mais comme une échelle pour monter. »

(Extrait de Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide [Le Voyage vers le cœur – La Contemplation chrétienne à travers les siècles – Guide illustré],dirigé par Kim Nataraja)

Lettre n°50 - Origène et les étapes du parcours (3ème partie)
Kim Nataraja - Année 3

Nous arrivons maintenant à ce qui représente pour Origène l'étape finale du parcours : la contemplation de Dieu. C’est le désir de voir Dieu qui poussa tant des premiers chrétiens à aller dans les déserts d'Egypte, de Palestine et de Syrie. Ils voulaient consacrer leur vie à vivre selon l'enseignement de Jésus et à suivre ses conseils pour transformer totalement leur manière d'être et passer d'une vie fondée sur la multiplicité à une vie dans l’unité totale.

Moïse, l'un des Pères du désert les plus vénérés au IVe siècle av. JC dans le désert égyptien de Scété, dit à Jean Cassien et à son ami Germain - comme Jean Cassien l’a rapporté dans sa première Conférence - que le but du moine est la vision du Royaume de Dieu, une vision de l'unité pure. Mais avant de pouvoir y arriver, il les prévenait qu'il leur faudrait parvenir à la pureté du cœur, ce qui impliquait de purifier et guérir les désirs de l’ego. Évagre, le principal maître de Cassien, appelait ces désirs, les mauvaises pensées. D’après lui, atteindre cet état de pureté du cœur demandait une double discipline : premièrement la pratique de renoncer aux pensées et aux images, en passant d’une pensée discursive à la pure conscience dans la prière, et deuxièmement la garde des pensées. Celle-ci demande d'être conscient de nos sensations, nos sentiments et nos pensées le reste du temps, lorsque nous ne sommes pas réellement en prière. Cette pratique est ce que nous appelons aujourd’hui la pleine conscience. Pratiquer une attention soutenue sur notre mot de prière nous rend capable, dans la vie quotidienne, de maintenir l’attention uniquement sur ce qui est là devant nous, que ce soit d'autres personnes ou la création. Les premiers chrétiens affirmaient que : « Comme vous priez, vous vivrez ». La vie et la prière étaient toutes deux nourries par cette pureté de l'attention.

Mgr Kallistos décrit ainsi cette dernière étape : « Nous voulons atteindre une conscience unifiée dans laquelle nous sommes conscient de la présence divine, mais sans avoir à l’esprit  aucune image ni forme particulière ni phrases verbales : être relié et un dans un amour qui est apophatique, non-iconique. ... Il existe cependant une distinction claire entre la contemplation de Dieu dans la nature et la contemplation de Dieu dans une union sans intermédiaire. Beaucoup d'entre nous, quand nous lisons dans les œuvres des mystiques ce qui concerne la vision directe de Dieu au-delà de toutes pensées, nous pensons que c’est bien au-delà de nos capacités actuelles. Mais contempler Dieu dans la nature et reconnaître la présence divine en toutes les choses créées autour de nous est à la portée de nous tous. Si l’on fait cette distinction, la contemplation devient beaucoup plus accessible. Nous sommes tous des contemplatifs, et la contemplation est possible quel que soit notre mode de vie. Personne n’est exclu. Nous pouvons tous proclamer le monde en Dieu et Dieu dans le monde ».

A partir de cet exposé de la pensée d'Origène, nous voyons clairement combien l'enseignement de John Main est tout à fait conforme à l'enseignement d'Origène, tel qu’Évagre l’a précisé et que Cassien l’a ensuite expliqué et développé.

Il est intéressant de noter qu’en parvenant à la fin de ce cycle d’enseignements hebdomadaires, nous sommes arrivés là où nous avions commencé : l'importance de la simplicité de la pratique qui consiste à porter l’attention sur notre mot.

(Extrait de ‘Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated Guide’ [Voyage vers le cœur – La contemplation chrétienne à travers les siècles. Un guide illustré], sous la direction de Kim Nataraja, Canterbury Press, Norwich, 2011, 352 p., Paperback, 2012).

Letter 50: Origen and the Stages of the Journey (Part 3)

Now we come to Origen’s final stage of the journey, the contemplation of God. This longing for the vision of God was the reason so many early Christians went into the deserts of Egypt, Palestine and Syria. They wanted to dedicate their life to living according to Jesus’ teaching and following his guidance for totally transforming their way of being from one based on multiplicity to one of total unity.

Moses, one of the most revered Desert Fathers in the desert of Scete in Egypt in the 4thcentury CE, told John Cassian and his friend Germanus - as described by John Cassian in his firstConference- that the goal of the monk was the vision of the ‘Kingdom of God’, a vision of pure unity. But before they could reach this he advised them that they would have to reach ‘purity of heart’, which entailed a cleansing and healing of the ego-driven desires. Evagrius, Cassian’s main teacher, had called these desires‘evil thoughts’.According to him to reach this state of ‘purity of heart’required two disciplines: firstly, the practice of leaving thoughts and images behind, moving from discursive thinking to pure awareness in prayer and secondly‘watching the thoughts’. This entails being aware of our sensations, feelings and thoughts at other times, when not actually engaged in prayer. This is a practice that in our time is called ‘mindfulness’. The practice of paying one-pointed attention to our prayer word leads to the ability to focus the attention solely on whatever or whoever is there before us in ordinary life, be that other people or creation. The early Christians stressed that:“As you pray, so you shall live.” Life and prayer were both enriched by this purity of attention.

Bishop Kallistos describes this final stage in this way: “We are to attain a unified awareness in which we are conscious of the divine presence, but without any particular picture or shape or verbal phrases in our mind: a touching and a one-ing in love that is apophatic, non-iconic…… There is, however, a clear distinction between the contemplation of God in nature and the contemplation of God in unmediated union. Many of us when we read in the works of the mystics about the unmediated vision of God on a level beyond all thoughts, we feel that this lies far beyond our present capacities. But the contemplation of God in nature, to affirm the divine presence in all created things round us, is within the scope of all of us. If this distinction is made, contemplation becomes far more accessible. We are all of us contemplatives, and contemplation is possible whatever our way of life. No-one is excluded. We can all affirm the world in God and God in the world.”

From this exposition of Origen’s thought we see clearly how John Main’s teaching is completely in line with the teaching of Origen, as refined by Evagrius and then explained and elaborated by Cassian.

It is interesting that in reaching the end of this cycle of ‘Weekly Teaching’we have arrived where we started from: the importance of the simplicity of the practice of paying attention to our word.

(Extract from Journey to the Heart - Christian Contemplation through the centuries – an Illustrated GuideEdited by Kim Nataraja)