Textes divers et lettres

Kim Nataraja - Année 1

Lettre n°1 - Qu’est-ce que la prière ?
Kim Nataraja - Année 1

par Laurence Freeman OSB

La prière, selon une tradition très ancienne, c’est l’« élévation de l’esprit (au sens de mental)1 et du coeur vers Dieu ». Qu’est-ce que le mental ? Qu’est-ce que le coeur ? Le mental pense, questionne, planifs’inquiète, imagine. Le coeur connaît, aime. Le mental est l’organe du savoir, le coeur, celui de l’amour.

La plus grande partie de notre apprentissage de la prière se limite au niveau mental. Enfant, on nous apprend à réciter des prières, à demander au Seigneur ce dont nous avons besoin pour nous-mêmes et pour les autres. Ce n’est qu’une partie du mystère de la prière.

L’autre partie est la prière du coeur. Dans cette prière, nous ne cherchons pas à penser à Dieu ni à lui parler, ni même à lui demander quoi que ce soit. Nous sommes simplement là avec Dieu, qui habite en nous, dans l’Esprit Saint que Jésus nous a donné. L’Esprit Saint est l’amour, la relation d’amour qui unit le Père et le Fils. C’est cet Esprit que Jésus a insufflé en chaque coeur humain. La méditation, c’est la prière du coeur qui nous unit à la conscience humaine de Jésus dans l’Esprit. « Nous ne savons même pas comment prier mais l’Esprit lui-même prie en nous. » (Rm 8, 26)

De nos jours dans l’Église, surtout depuis le Concile Vatican II dans les années ’60, l’Esprit Saint nous a enseigné à redécouvrir cette autre dimension de la prière. Les documents du Concile sur l’Église et la liturgie mettent l’accent sur la nécessité de donner une « orientation contemplative » à la vie spirituelle des chrétiens d’aujourd’hui. Tous sont appelés à la plénitude de l’expérience du Christ.

Cela signifie que nous ne devons pas simplement demeurer au niveau de la prière mentale : penser à Dieu, lui parler ou lui demander de subvenir à nos besoins. Nous devons plonger dans les profondeurs, là où l’Esprit même de Jésus prie en nos coeurs, dans le silence de son union avec le Père dans le Saint-Esprit.

La prière contemplative n’est pas réservée aux moines, aux religieuses ou aux mystiques. C’est une dimension de la prière à laquelle, tous, nous sommes appelés. Son but n’est pas de nous faire vivre des expériences extraordinaires ou des états modifiés de conscience. La contemplation est, selon les mots de Thomas d’Aquin, « la simple jouissance de la vérité ». William Blake parlait, quant à lui, du besoin de « nettoyer les portes de la perception » afin de voir toute chose telle qu’elle est en vérité : infinie.

La conscience contemplative est donc vécue dans la vie ordinaire. La méditation nous y conduit et elle fait partie du grand mystère de la prière dans la vie de quiconque cherche la plénitude de l’être.

Extrait de La Méditation Chrétienne, votre prière quotidienne

Lettre n°2 - Qu’est-ce que la méditation ?
Kim Nataraja - Année 1

La méditation est la répétition fidèle d’un mot ou d’une phrase de prière, que John Main appelait le « mantra ». John Main a redécouvert ce mode de prière dans les écrits des premiers maîtres chrétiens, les Pères et Mères du désert qui, au IVe siècle, se sont retirés principalement dans le désert d’Égypte pour vivre une vie chrétienne authentique fondée sur les enseignements de Jésus. Le mot que John Main recommandait est « Maranatha ». Il l’a choisi parce que c’est la plus ancienne prière chrétienne en araméen, la langue de Jésus. De plus, le mot n’a aucune connotation pour nous, aussi ne fournira-t-il aucune matière à l’intellect, toujours prompt à se mettre en marche et à penser.

La répétition, avec fidélité et amour, de cette prière nous mène à l’immobilité du corps et du mental et nous aide à entrer dans le silence qui réside au centre de notre être. Maître Eckhart, le célèbre mystique du XIVe siècle, disait que le silence est la meilleure description que l’on puisse donner de Dieu. Là, dans le vrai centre de notre être, demeure le Christ, et là nous entrons dans la prière de Jésus. John Main a écrit dans Le Chemin de la méditation :

« Nous sommes convaincus que le message central du Nouveau Testament est qu’il n’existe vraimentqu’une seule prière et que cette prière est celle du Christ. C’est une prière qui se poursuit jour et nuit dans nos coeurs. Je ne peux la décrire que comme un courant d’amour qui unit constamment Jésus à son Père. Ce courant d’amour, c’est le Saint Esprit. »

Notre premier objectif est d’être capable de maintenir le mental centré sur la répétition du mantra durant la  période de méditation. C’est, en soi, une tâche très difficile, car des pensées ne cessent d’affluer. Le mental ne demande qu’à s’échapper pour courir d’une idée à l’autre, dévaler la pente des souvenirs ou passer en revue tout ce qu’il faut faire après la méditation. Il faut simplement être patient et doux avec soi-même. Quand vous avez conscience que vous vous êtes égaré dans vos pensées, ramenez doucement le mental à votre mot de prière. Pas de critique, pas de jugement. Acceptez simplement le fait que c’est naturel et qu’il faut s’y attendre. Le mental ressemble à un jeune chien joueur qui a toujours envie de s’échapper plutôt que de rester auprès de vous. Est-ce que vous vous fâcheriez contre un jeune chien ? Vous allez plutôt l’encourager avec douceur et amour à revenir près de vous.

Si donc vous agissez ainsi, sans chercher à vous forcer d’aucune manière – ne vous servez pas du mantra comme d’un gourdin pour frapper les pensées – lentement, vous deviendrez capables de rester avec le mantra sans être gêné par les distractions. Les pensées sont peut-être toujours là, en arrière-plan, comme une musique au supermarché ; mais vous n’y faites pas vraiment attention.

La concentration devient plus facile avec la pratique, et rapidement, au lieu de direle mot, on a l’impression de l’écouter et finalement, il résonne tout seul dans le coeur. Alors le corps et le mental deviennent, à l’image du centre de notre être, en harmonie et en paix.

Dans Un mot dans le silence, un mot pour méditer, John Main parle ainsi ce processus :

« Les zones superficielles du mental sont maintenant accordées à la paix profonde qui règne au centre de notre être. La même harmonique résonne dans tout notre être. Dans cet état, nous sommes passés au-delà de la pensée, de l’imagination et de toute image. Nous demeurons simplement avec la Réalité, la présence réalisée de Dieu en personne demeurant dans nos coeurs. »

Lettre n°3 - Comment John Main a rencontré la méditation ?
Kim Nataraja - Année 1

John Main a été initié à la méditation à l’époque où il travaillait dans l’administration coloniale britannique en Malaisie. Dans le cadre de ses fonctions, il fut amené à rencontrer Swami Satyananda, fondateur de la « Pure Life Society », qui menait une vie spirituelle consacrée au service des autres. John Main fut très impressionné par la sérénité et la sainteté de ce moine. Son devoir officiel accompli, ils se mirent à discuter de la prière, et particulièrement de la pratique du swami consistant à répéter un mantra pendant tout le temps de sa méditation. Très vite, John Main s’entendit lui demander si en tant que chrétien, il pouvait apprendre à prier ainsi. Le swami lui répondit en riant que cela ne pouvait que faire de lui un meilleur chrétien.

Dans Les Conférences de Gethsémani, John Main raconte que le swami insistait sur l’importance de méditer tous les matins et tous les soirs pendant une demi-heure : « Si vous êtes sérieux, disait-il, et si vous voulez enraciner le mantra dans votre coeur, alors c’est le minimum… Pendant que vous méditez, il ne doit y avoir dans votre esprit aucune pensée, aucune parole, aucune image. Le seul son doit être celui de votre mantra, de votre mot. C’est comme une harmonique. En faisant résonner intérieurement cette harmonique, un résonance se crée. Cette résonance nous fait avancer ensuite vers notre complétude… Nous commençons à vivre la profonde unité que nous possédons tous, dans notre être. Ensuite, cette harmonique commence à développer une résonance entre nous et toutes les créatures, toute la création, et une unité entre nous et notre Créateur».    

Tel fut le point de départ du chemin de la méditation pour John Main. La méditation conduit au silence, propice à la prière contemplative, la prière silencieuse profonde, et elle est devenue le pilier de sa vie de prière et de toute son existence. Elle le conduisit finalement à devenir moine. À cette époque, la méditation n’était pas reconnue comme un mode de prière chrétien valable. Il dut y renoncer en devenant novice, ce qu’il fit par esprit d’obéissance comme le veut la règle bénédictine. La méditation lui manquait terriblement, néanmoins, mais ce renoncement lui apparut comme un apprentissage du détachement : « J’appris à me détacher de la pratique la plus sacrée pour moi et sur laquelle je cherchais à bâtir ma vie. À la place, j’appris à bâtir ma vie sur Dieu lui-même. »

Des années plus tard, il fut transporté de joie en découvrant la pratique que lui avait enseignée le swami dans les écrits de Jean Cassien, moine chrétien et Père du désert du IVe siècle après J.-C. Y était décrite « la pratique consistant à utiliser une seule courte phrase pour atteindre le calme nécessaire à la prière ». Il sentit qu’il était « une nouvelle fois arrivé à la maison, et il retourna à la pratique du mantra ».

Il fut un des premiers à partager ce mode de prière en créant des groupes de méditation, en écrivant des livres et en animant des retraites, pas seulement pour des moines mais pour des gens ordinaires, jeunes et vieux. Après sa mort, Laurence Freeman o.s.b. a repris le flambeau et est devenu le guide spirituel de la Communauté. En 1991, il fonda la Communauté mondiale de méditants chrétiens.

 

Lettre n°4 - Pourquoi commençons-nous à méditer ?
Kim Nataraja - Année 1

L’impulsion pour commencer à méditer apparaît souvent au moment ou nous devons faire face à un événement ou un état qui sort de l’ordinaire, qui nous ébranle et nous fait perdre notre perception habituelle de la réalité. Cela peut être une crise ou un événement majeur survenant à un moment quelconque de notre vie, entraînant un bouleversement déroutant de la réalité apparemment sûre et stable dans laquelle nous vivons : on est rejeté par quelqu’un ou par un groupe ; on connaît l’échec, on perd l’estime de soi et de ses proches ; on perd un travail qui passionne, ou la santé soudain nous lâche. On peut refuser d’accepter le changement et s’enfoncer dans la négativité, la méfiance et le désespoir. Ou bien, confronté au fait que la réalité n’est pas aussi immuable qu’on se l’imagine, on peut relever le défi et changer le regard sur soimême, ses habitudes de pensée, ses opinions et ses valeurs.

Parfois, cela peut survenir lors d’un moment de beauté intense qui nous fait prendre conscience qu’il y a plus que la réalité qui se voit. Bede Griffith, maître bénédictin et homme de sagesse, raconte que sa prise de conscience de la vraie Réalité n’a pas jailli d’une crise mais de la contemplation de la nature. Dans « The Golden String » (non traduit en français), il décrit comment, grâce à la beauté d’un chant d’oiseau et de buissons d’aubépine en fleurs, il fut saisi par un profond sentiment de crainte respectueuse à la vue d’un coucher de soleil tandis qu’une alouette « déversait son chant ». Cela lui « fit prendre conscience de la présence d’un autre monde de beauté et de mystère », et il ressentit en de nombreuses autres occasions également, particulièrement le soir, « la présence d’un mystère insondable ».

Cette prise de conscience n’est pas toujours aussi spectaculaire ; la conscience perceptive varie énormément d’une personne à une autre, d’un moment à un autre. Certains d’entre nous ont pu vivre un moment de « transcendance », la prise de conscience d’une autre réalité, une échappée de la prison de l’ego, en écoutant de la musique ou de la poésie, ou en contemplant une oeuvre d’art. Il se peut que d’autres n’aient jamais été conscients d’un instant précis d’intuition, mais qu’ils aient toujours été conscients, à un certain niveau, de l’existence d’une réalité supérieure et que, sans le savoir, ils deviennent progressivement plus en phase avec cette réalité. Il arrive souvent que, très tôt dans la pratique de la méditation, nous faisions l’expérience de la paix véritable et même d’une joie bouillonnante. De tels moments de libération de la préoccupation de soi sont des dons divins.

En tout cas, cette vision furtive n’est pas la fin, mais le début : une stimulation pour croître. L’aspiration à mieux connaître cette réalité intuitivement perçue augmente et nous nous mettons à la recherche des gens qui pourraient nous aider à l’approcher. À ce moment-là, il arrive souvent que nous découvrions la méditation sous une forme ou une autre. C’est le début du travail de clarification et d’intégration de l’expérience, qui permet de s’élever vers la conscience spirituelle, l’authenticité personnelle et la Vérité transpersonnelle.

Le fait qu’une intuition, une vision furtive d’une autre réalité soit souvent le point de départ de notre chemin vers une prière plus profonde signifie également que nous ne pouvons pas amener à méditer une personne qui n’a pas ressenti en elle-même ce besoin pressant de « plus ». Lorsque nous nous sentons appelé à démarrer un groupe, tout ce que nous pouvons faire, c’est l’annoncer localement dans notre quartier et notre église, et inviter les gens à venir méditer, mais qu’ils adoptent la méditation comme une discipline de prière n’est pas en notre pouvoir, c’est un don de Dieu. Nous ne pouvons pas « convertir » autrui à la méditation, nous pouvons les accueillir et les encourager à essayer, mais ils sont libres d’accepter ou non cette offre.

Lettre n°5 - Comment se préparer à la méditation ?
Kim Nataraja - Année 1

John Main a redécouvert la méditation, cette répétition fidèle d’une prière qui nous mène dans le silence de la prière « pure ». Il l’a rencontrée pour son plus grand bonheur dans les écrits d’un des premiers moines chrétiens du IVe siècle, Jean Cassien, lequel s’était assis aux pieds d’ermites chrétiens du désert d’Égypte, comme il en existait beaucoup à l’époque, pour apprendre à prier et à mener une vie chrétienne authentique. Cassien souligne que cette pratique mène au silence de la prière « pure », la prière contemplative, sans mots ni images. « Que l’âme retienne incessamment cette parole, tant que, à force de la redire et méditer sans trêve, elle acquière la fermeté de refuser et rejeter loin de soi les richesses et les amples avoirs de toutes sortes de pensées, et se restreigne à la pauvreté d’un unique verset. » Il poursuit en insistant sur l’importance du mot de prière : « Ce verset doit toujours être dans votre coeur. Quand vous vous couchez, que ce soit en le disant, de sorte qu’il vous façonne et vous mette dans l’habitude de le répéter même dans votre sommeil ».

La répétition fidèle d’un mot ou d’une formule de prière, ne dire que son mot, n’est cependant pas aussi facile qu’il y paraît. Nous devons nous préparer à ce temps de prière ; nous ne pouvons pas espérer être totalement concentrés sur notre prière sans préparation. John Main, à qui l’on demandait comment il fallait se préparer à la méditation, répondit : « par un grand nombre d’actes de bonté ». Il faut être dans un état d’esprit propice ; se mettre à méditer après une violente dispute ne va pas faciliter les choses, on le comprend bien. Vie ordinaire et vie de prière ne sont pas séparés : « Tel que tu vis, tu pries », avaient coutume de dire les premiers chrétiens.

Dans le monde actuel, nos vies sont généralement pleines d’occupations et de stress. Si nous voyons que nous sommes vraiment très fatigués, il est sans doute préférable de faire une courte sieste avant de rejoindre le groupe de méditation. Faire quelques exercices de yoga, un ou deux mouvements de tai chi, peut aussi nous aider à refaire circuler l’énergie. Sinon, notre prière risque de n’être qu’une « sainte somnolence » ; il n’y a rien de mal à cela, mais elle s’accompagne souvent d’un doux bruit de ronflement ! Les ronflements et autres bruits qui surviennent pendant une méditation peuvent être un excellent entraînement au détachement par rapport aux éléments étrangers pour revenir en douceur à la concentration sur le mot. Les bruits en général ne nous dérangent pas vraiment aussi longtemps qu’ils ne créent pas d’irritation. Nous devons juste accepter le fait que c’est comme ça et pas autrement. Pas de jugement, pas de critique.

La raison pour laquelle nous nous asseyons le dos droit et les épaules en arrière et relâchées, c’est que cette position nous aide aussi à rester éveillés : notre poitrine est libre et ouverte, de manière à bien respirer pour que l’oxygène puisse circuler librement dans le corps et nous maintenir en éveil. Se détendre et s’endormir – même si c’est très nécessaire – n’est évidemment pas le but de la méditation ; l’attention concentrée qu’elle requiert conduit en fait à un état de vigilance et à un regain d’énergie. On peut s’aider en commençant la séance par quelques respirations abdominales profondes qui, à la fois, détendent et redonnent de l’énergie.

La tâche essentielle, en méditation, consiste à « dire son mot ». On ne cherche rien d’autre. Le mot que John Main recommandait est « maranatha ». C’est la plus ancienne prière chrétienne en langue araméenne, celle que parlait Jésus. On le dit en prononçant les quatre syllabes de manière égale : ma-ra-na-tha. Peu importe la prononciation. Rappelez-vous qu’en priant Jésus, on prononce Son nom différemment dans toutes les langues du monde, mais cela ne change rien à l’efficacité de la prière. De plus, en araméen, ses amis et sa famille l’auraient appelé Yeshoua. L’important est de dire le mot avec toute son attention, avec amour et fidèlement. Chaque fois que vous êtes distraits par vos pensées, ramenez doucement votre attention sur le mot, sans plus. Certains trouvent plus facile de dire le mot sur la respiration, mais si cela entraîne des distractions, concentrez-vous juste sur le mot, et dites-le à la vitesse qui convient à votre être.

Lettre n°6 - L'universalité de la méditation
Kim Nataraja - Année 1

La méditation est une discipline spirituelle universelle, centrale dans la plupart des religions et des traditions de sagesse du monde. Il existe beaucoup de formes différentes de méditation dans ces diverses traditions, toutes également valables, à leur manière. Toutes mettent l’accent sur la pratique et l’expérience plus que sur la théorie ou la connaissance.

La méditation est aussi une authentique discipline du christianisme, bien qu’il semble parfois que ce soit le secret le mieux gardé du monde. Comme le rappelle toujours Laurence Freeman, Jésus a enseigné la contemplation et c’est la raison pour laquelle cette forme de prière a prospéré, particulièrement au IVe siècle, chez les Pères et les Mères du désert d’Égypte et de Palestine, qui avaient fondé leur vie sur l’exemple de Jésus. Jean Cassien a réuni leurs enseignements dans son livre Les Conférences. C’est en lisant cet ouvrage que John Main, un moine bénédictin, a redécouvert cette tradition, pour la transmettre à notre époque, et l’a offert à tous nos contemporains quel que soit leur état de vie, lui donnant le nom de « méditation chrétienne ». Ce n’est pas seulement la forme de prière des Pères et Mères du Désert mais aussi celle d’innombrables mystiques chrétiens de toutes les époques jusqu’à aujourd’hui. C’est aussi une forme de prière qui a été établie bien avant la Réforme, et avant la séparation entre le catholicisme romain et la chrétienté orthodoxe orientale. C’est donc un beau moyen, oecuménique, de prier ensemble.

Nous ne devons pas oublier que toutes les formes de prières sont valables. Selon Laurence Freeman : « La méditation est la dimension qui manque, la plupart du temps, à la vie chrétienne d’aujourd’hui. Elle n’exclut pas les autres formes de prières ; en fait, elle rend plus profonde la révérence pour les sacrements et les Écritures. » Il explique la connexion entre toutes les formes de prière en s’inspirant de l’image d’une roue en bois d’autrefois :

« La fonction d’une roue est de faire avancer une charrette. La prière est la roue qui fait avancerspirituellement notre vie vers Dieu. Pour tourner, la roue doit être en contact avec le sol. Si la roue ne touche pas le sol, elle ne peut faire avancer la charrette ; la roue seule tournera. De la même façon, il faut donner un temps réel et une place réelle à la prière dans notre vie quotidienne. Les rayons de la roue sont comme les différentes formes de prières. Toutes les formes de prière sont valables et efficaces. Il y a l’eucharistie, la prière d’intercession, les sacrements, la lecture des Écritures et les dévotions personnelles. Ce qui maintient les rayons ensemble et permet à la roue de tourner est le moyeu. Les rayons convergent vers le moyeu. Nous pouvons penser au moyeu comme étant la prière du Christ qui demeure dans nos coeurs. Le centre de la roue est immobile. Sans ce point fixe au centre, la roue ne peut pas tourner.

La méditation consiste à atteindre l’immobilité au centre de notre être. Quand nous méditons, nous entrons dans cette immobilité centrale qui est la source de toute notre action, notre mouvement vers Dieu par le Christ qui est en nous. Pour que la roue avance, il faut que son centre soit immobile. Telle est la relation entre action et contemplation. »

Lettre n°7 - La pratique (1)
Kim Nataraja - Année 1

Nous connaissons tous maintenant la discipline :

Asseyez-vous. Restez immobile, le dos droit. Fermez doucement les yeux. Soyez détendus, mais vigilants. En silence, intérieurement, commencez à dire un mot unique. Nous recommandons la prière « Maranatha ». Écoutez le mot tout en le répétant avec douceur et sans interruption. Ne vous attachez à aucune pensée ou image, spirituelle ou autre. Si des pensées ou des images viennent, ce sont des distractions ; revenez simplement à la répétition du mot. Méditez 20 à 30 minutes chaque matin et chaque soir.

« Rester immobile, le dos droit » n’est pas aussi facile qu’il y paraît. Notre corps a développé des mauvaises habitudes, tout au moins en ce qui concerne la posture. Néanmoins une position verticale, la plus droite qu’il soit possible de garder confortablement, est importante. Assurez-vous que vos épaules sont basses et relâchées. Ceci combiné avec un dos droit garantit l’ouverture de la poitrine, permettant un renouvellement suffisant de l’oxygène dans le corps, aidant ainsi à rester éveillé. Peu importe que vous vous asseyiez sur une chaise ou en position du lotus complète, dès lors que vous pouvez conserver cette position tout au long de la méditation. Les pieds ou les genoux doivent être fermement en contact avec le sol pour être bien enracinés : « La posture est un signe extérieur de notre engagement intérieur dans la discipline de la méditation… En devenant enracinés en nous-mêmes, nous devenons enracinés dans notre place qui est la nôtre dans la création. » (John Main)

John Main recommandait aussi de s’asseoir « les paumes de main tournées vers le haut ou vers le bas avec le pouce et l’index qui se touchent ». Dans la tradition orientale, avoir le pouce et l’index en contact est considéré comme un facteur important pour la circulation de l’énergie dans notre corps. Mais c’est aussi un excellent moyen de rester bien éveillé : quand notre attention s’évade, on constate que les doigts ne se touchent plus non plus.

Rester immobile et à la même place est en fait le premier obstacle à surmonter dans la pratique de la méditation. Nous sommes tellement habitués à être sans cesse en mouvement, à faire des choses et à réagir aux stimuli du monde extérieur, que rester assis immobile, ne rien faire de particulier, peut sembler une activité inhabituelle et intimidante.

L’agitation est dans nos gènes : nos ancêtres appartenaient tous à des tribus nomades. Un bébé en est un bel exemple. Tout parent ou soignant sait qu’un bébé grincheux se calmera grâce au mouvement : en balançant le berceau, en le portant dans ses bras tout en marchant, ou en le promenant dans un landau. En essayant de rester immobile à la même place, nous allons, en fait, à l’encontre de notre nature. Autoriser notre corps à rester immobile, lui donner la permission de ne rien faire, est le premier pas pour contrebalancer cette tendance à l’agitation. C’est uniquement par la persévérance que ce besoin irrépressible de remuer et de faire des choses diminuera et que nous deviendrons conscients des avantages de l’immobilité et du silence. Les Pères et les Mères du Désert, sur lesquels repose l’enseignement de la méditation chrétienne, insistaient sur l’importance de rester à la même place :

« Un frère de Scétée demanda un conseil à Abba Moïse et le vieil homme lui répondit : ‘Va et assieds-toi dans ta cellule et ta cellule t’enseignera tout. »

Une fois que l’agitation a quitté notre corps, elle se communique à notre esprit, comme nous le verrons la semaine prochaine.

Lettre n°8 - La pratique (2)
Kim Nataraja - Année 1

Apaiser l'esprit

Lorsque nous commençons à méditer, nous comprenons vite que la discipline est simple mais pas facile.

Une fois qu’on a résisté à l’agitation extérieure, celle-ci va essayer de trouver un autre exutoire : si le corps ne peut bouger, les pensées, elles, vagabondent. L’esprit s’égare dans des rêves éveillés, des souvenirs, des projets, des espérances, des préoccupations ; intérieurement, nous sommes encore perpétuellement remplis de bruits et de mouvements, du bourdonnement affolant de pensées décousues. Très vite, nous sommes tentés de renoncer par découragement en voyant nos efforts pour faire taire le mental se briser sous l’assaut de toutes ces pensées. Nous vient alors l’idée que peut-être, nous ne sommes pas faits pour cette pratique. John Main et Laurence Freeman n’ont qu’un seul message : persévérer !

Ce n’est qu’en essayant vraiment de se détacher des pensées et des images que l’on comprend à quel point notre esprit les considère comme essentielles pour définir notre identité. Aussi longtemps que nous pensons, nous savons qui nous sommes et nous avons le sentiment d’avoir un minimum de contrôle sur ce qui arrive, aussi illusoire soit-il. On se sent aux commandes et donc sécurisé.

De plus, nous nous rendons vite compte qu’en fait, nous avons une véritable addiction aux pensées, car on nous a inculqué une vision du monde dans laquelle penser est considéré comme la plus haute activité de l’être humain. Descartes, en déclarant « je pense, donc je suis », n’a-t-il pas lié l’existance à la pensée ? Ne pas penser semble être une menace pour notre survie.

Il n’est pas surprenant que les gens aient peur, face à une discipline comme la méditation qui encourage l’abandon des pensées et même des images, en fait de toutes les activités de notre mental rationnel : réflexion, mémoire et imagination. Mais nous sommes plus que nos pensées !

La première chose à faire face au chaos des pensées est de les accepter. Après tout, elles constituent la part superficielle de notre être. Mais ce n’est pas aussi facile qu’on l’imagine. Nous sommes tellement habitués à critiquer et à juger aussi bien nous-mêmes que les autres, que nous sommes agacés quand, à peine assis pour méditer, les pensées affluent. Mais plus nous nous énervons, plus nous essayons de les supprimer, plus elles persistent. Au lieu d’unifier le mental, nous le divisons : une part se bat contre une autre. Mais plus nous acceptons les pensées, plus elles s’apaisent.

Il est inévitable que des pensées pénètrent dans le mental. Cela ne devient un problème que si nous nous y accrochons, si nous succombons à la tentation de les suivre. Mais nous avons le choix : les suivre ou nous concentrer sur le mot de prière ; c’est un choix libre. Tout ce que nous avons à faire est de revenir en douceur à notre mot de prière, encore et encore, à chaque fois que des pensées essayent de nous écarter de notre chemin.

Lettre n°9 - La pratique (3)
Kim Nataraja - Année 1

Les pensées, les pensées et encore les pensées

Que faire de toutes ces pensées qui affluent alors qu’on aspire au silence intérieur ? Une image me vient à l’esprit, celle d’une publicité pour la méditation, qui remonte à une autre époque. Sur une affiche, on voyait un gourou indien, reconnaissable à son apparence et à ses vêtements, debout sur une planche de surf, en équilibre parfait, et surfant les vagues. En dessous, il y avait la phrase suivante : vous ne pouvez pas arrêter les vagues, mais vous pouvez apprendre à surfer !

On ne peut ni réprimer ni se débarrasser des pensées ; elles sont là, exactement comme les vagues. Nous devons les accepter comme une partie inévitable de nous-mêmes et simplement voguer habilement sur les flots. Dans la méditation chrétienne, notre planche de surf est le mot de prière. Parfois, les pensées s’apaisent, notre esprit est silencieux, nous restons paisiblement sur notre planche de surf. À d’autres moments, tant de pensées vrombissent dans nos têtes que nous perdons continuellement le mot de prière. Pourtant, il faut persévérer, chaque fois que nous tombons de notre planche, nous devons simplement remonter dessus.

La tradition met l’accent sur le caractère inéluctable des pensées : « Un frère vint chez abba Poemen et lui dit : “Abba, j’ai de nombreuses pensées et elles me mettent en danger.” Le vieillard l’emmena dehors et lui dit : “Gonfle ta poitrine et retiens les vents.” Celui-ci dit : “Je ne peux pas faire cela.” Et le vieillard lui dit : “Si tu ne peux pas faire cela, tu ne peux pas non plus empêcher les pensées de venir ; mais il t’appartient de leur résister.” » (Apophtegmes des Pères du Désert)

Quand les pensées ne cessent de vous distraire et de vous éloigner de votre mot de prière, nommez-les simplement : travail, courses, amis, etc. ou seulement « pensées », et revenez doucement au mot de prière. Ne vous jugez pas, ne vous critiquez pas ; soyez ami avec cette part de vous-même que sont les pensées. C’est un moyen d’apprendre à s’accepter avec toutes ses préoccupations. Lentement, les pensées s’apaisent, se font moins exigeantes et quand on reprend le mot de prière, on prend conscience des intervalles entre les pensées, ce qui permet de faire résonner le mot de prière sans interruption. Accepter les pensées comme une part naturelle de soi-même permet de mieux accepter comment les choses se présentent dans la vie quotidienne. Nous apprenons à accepter la vie telle qu’elle est, et non comme nous aimerions qu’elle soit.

La respiration est le pont entre le corps et le mental. Nous savons que lorsque nous sommes stressés ou agités, notre respiration est rapide et superficielle. Quand le corps est au repos, la respiration ralentit et le mental se tait. Par conséquent, si nous travaillons à immobiliser non seulement le corps mais aussi la respiration, nous immobiliserons le mental. Se concentrer sur la respiration est le meilleur moyen que je connaisse de laisser tranquille le monde extérieur pour se tourner vers l’intérieur. Placez juste votre attention sur l’air qui pénètre par les narines. Sentez sa fraîcheur quand il entre et sa chaleur quand il sort : concentrez-vous simplement sur les sensations au niveau des narines. Ne modifiez pas votre respiration, sentez simplement l’air frais qui entre et l’air chaud qui sort. Respirez, c’est tout.

Ces exercices de respiration sont très utiles pour se préparer à méditer ; une fois que la respiration s’est apaisée, concentrez-vous sur le mot de prière. Il se peut que vous ressentiez le besoin de caler le mot de prière sur le rythme de la respiration, de le laisser flotter sur le souffle, car cela peut vous aider à enraciner le mot en vous. Mais si cela vous distrait ou présente des difficultés, laissez tomber la respiration. Placez toute votre attention sur le mot et acceptez ce qui vient avec égalité d’humeur. Cela en vaut la peine : le silence intérieur crée la conscience et le recentrage qui nous manquent dans la vie de tous les jours.

Lettre n°10 - La voie du mot de prière
Kim Nataraja - Année 1

par Peter Ng

Il nous semble tout à fait inouï, presque incroyable, quand nous commençons à apprendre à méditer, que la simple répétition de ce petit mot, notre mot de prière, puisse être un vrai chemin spirituel qui transforme peu à peu notre vie en profondeur. Pourtant, c’est le cas. Pensez à la graine de moutarde dont Jésus parle dans l’Évangile, qui pousse jusqu’à devenir un arbre immense, et les oiseaux du ciel viennent se reposer sur ses branches. Il en va exactement de même pour le mot de prière. C’est un mot très court, c’est une semence minuscule de foi, mais elle nous enracine au-delà de l’éphémère, au-delà des choses qui ne font que passer. Elle nous enracine dans cette réalité éternelle que nous appelons Dieu.

Le mot de prière est l’expression de notre foi et de notre amour. Si vous préférez, c’est un sacrement au sens où il est une expression extérieure de notre foi intérieure en la présence de Dieu dans nos coeurs. Dans notre méditation, tous nos sentiments de foi, d’amour, de dévotion, de louange, de reconnaissance, etc., sont contenus dans la parole confiante et inconditionnelle du mot de prière.

Dire le mot de prière est une façon de prier qui nous mène à l’état de silence et d’immobilité, de simplicité, de pauvreté, d’attention totale et désintéressée à la présence de l’Esprit Saint qui habite en nous. C’est un chemin de silence, d’immobilité, de simplicité, d’engagement, de discipline, d’esprit de pauvreté, derenoncement à soi, de foi, de sacrifice, de générosité, et par là d’amour. Le chemin “de” est aussi le chemin “vers”. Le chemin vers le silence est un chemin de silence. Il n’est pas étonnant que la fidélité à la récitation du mot de prière conduise à développer ces qualités spirituelles dans notre vie.

Le mot de prière est le moyen de dépasser les distractions et les machinations de l’ego pendant la méditation

Lettre n°11 - La méditation chrétienne peut être pratiquée par tout le monde
Kim Nataraja - Année 1

La méditation chrétienne peut être pratiquée par tout le monde et n’importe où.

La caractéristique de la méditation chrétienne est sa simplicité. La discipline est simple ; il n’y a pas de techniques compliquées à maîtriser ; il n’est pas nécessaire d’acquérir un savoir considérable ou un équipement coûteux, ou de mettre une tenue spéciale ; elle peut être pratiquée partout et par n’importe qui.

Voici à nouveau en quoi elle consiste : Asseyez-vous. Restez immobile, le dos droit. Fermez doucement les yeux. Soyez détendus, mais vigilants. En silence, intérieurement, commencez à dire un mot unique. Nous recommandons la prière « Maranatha ». Écoutez le mot tout en le répétant avec douceur et sans interruption. Ne vous attachez à aucune pensée ou image, spirituelle ou autre. Si des pensées ou des images viennent, ce sont des distractions ; revenez simplement à la répétition du mot. Méditez 20 à 30 minutes, chaque matin et chaque soir.

La simplicité de la discipline permet de l’intégrer dans tout environnement. Il y a des groupes dans le monde entier, qui se réunissent chez des méditants, dans des bureaux, sur des lieux de travail, dans des églises, des centres communautaires, des écoles, des salles de catéchisme, des salles de sport, des prisons et des hôpitaux.

Tout endroit raisonnablement calme convient. Si c’est possible, vous pouvez créer un espace et une ambiance sacrés avec de la musique douce pour calmer les participants et une bougie, des fleurs ou une icône pour focaliser le regard, mais ce n’est pas essentiel. L’essentiel est de rester simple.

Il est bon de réserver un moment régulier dans la semaine pour méditer en groupe, au même endroit. Le fascicule de Laurence Freemann « Une perle de grand prix » contient des informations précieuses sur les moyens de l’organiser.

Mais les conditions locales peuvent rendre la création d’un groupe difficile. Souvent les gens se rencontrent déjà pour d’autres raisons : cours de yoga ou de taï-chi, groupes de prière ou rencontres en tous genres. Ayant entendu parler de la méditation, ils aimeraient bien l’intégrer dans leur réunion, car il leur est peut-être difficile, voire impossible, de sortir deux fois par semaine. Rien ne s’oppose à ce que la méditation fasse partie intégrante de ces réunions. Il faut simplement être d’accord pour consacrer 20 à 30 minutes à la prière silencieuse au début ou à la fin de la séance, et que quelqu’un se charge de donner de manière adéquate le signal de début et de fin de la méditation.

L’essence de la méditation chrétienne est de se concentrer avec foi et amour sur le mot de prière pendant toute la période de méditation. Dites seulement votre mot ! On peut le faire dans n’importe quel endroit calme et contexte approprié. Gardez toujours à l’esprit que la méditation chrétienne est une forme de prière et non une simple forme de relaxation. En tant que chrétien ou chrétienne, je suis guidé par ma conviction qu’en répétant cette ancienne prière chrétienne, je serai conduit dans le silence, au centre de mon être où le Christ demeure. Là, je rejoindrai la prière du Christ et j’entrerai avec Lui dans le courant d’amour qui relie le Créateur et sa création.

Lettre n°12 - L’importance du groupe de méditation hebdomadaire
Kim Nataraja - Année 1

La base de la Communauté mondiale de méditants chrétiens, ce sont les centaines de petits groupes qui se réunissent chez des méditants, dans des paroisses, des écoles, des prisons et des hôpitaux, dans plus d’une soixantaine de pays dans le monde. La participation à un groupe est une dimension importante de la voie de la méditation. D’abord, le groupe est un lieu d’enseignement, où les éléments essentiels de la méditation chrétienne tels qu’ils nous sont transmis par John Main et Laurence Freeman sont enseignés, et où sa nature ancienne et authentiquement chrétienne se renforce. De plus, le cadre des réunions du groupe en fait un lieu accueillant et rassurant pour les nouveaux méditants.

En second lieu, lorsque l’on chemine sur la voie spirituelle, il est important d’être en compagnie de gens de même sensibilité. Seul, ce n’est pas un chemin facile ; le soutien et l’encouragement discrets de personnes qui sont sur le même chemin sont inappréciables. John Main insistait beaucoup sur l’importance des réunions hebdomadaires de méditation. Il y était incité par sa conviction que « la méditation crée la communauté ». Les hommes et les femmes sont fondamentalement des êtres sociaux, et nous sommes influencés de manières subtiles par ceux et celles avec qui nous nous associons. Mais il pensait aussi à l’effet de la prière : « Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux, » dit Jésus dans l’évangile de Matthieu. Sa présence crée un lien de plus en plus fort entre les gens qui prient ensemble, et de ce lien émerge un sens de la communion, le désir d’encourager les autres et se soutenir mutuellement.

C’est le cas, particulièrement, dans la prière silencieuse. C’est le silence qui constitue l’essence de toute réunion d’un groupe de méditation. En répétant fidèlement notre mot nous sommes conduits dans le profond silence qui se trouve au centre de notre être, là où demeure le Christ. Dans ce silence, nous découvrons notre vrai soi et ce faisant, nous prenons conscience que nous ne sommes pas isolés, nous ne sommes pas des êtres individuels, mais nous sommes interconnectés les uns avec les autres, avec la Création et avec le Divin. Il ne s’agit donc pas d’un silence individuel, mais d’un silence partagé ; c’est le silence qui nous unit vraiment. De plus, c’est le souvenir de ce silence en groupe qui nous soutient et nous aide à rester fidèle à notre pratique individuelle biquotidienne à la maison, ou à redémarrer si nous avons eu un moment de faiblesse.

La personne qui s’est sentie appelée à animer un groupe a, ici, un important rôle de soutien à jouer. Il ou elle peut aider à créer le bon environnement pour que le silence s’enracine, et sa propre constance à être là toutes les semaines est un exemple pour les autres.

La méditation chrétienne se rattache de bien des façons à la vie des chrétiens des premiers siècles de notre ère. Non seulement John Main a redécouvert la prière silencieuse à l’aide d’un mot de prière dans les écrits de ce temps-là, mais même le cadre dans lequel les premiers chrétiens se rencontraient pour prier était similaire : eux aussi se réunissaient en petits groupes dans des maisons ou des lieux de rencontre.

Vous trouverez d’autres indications sur la manière d’organiser et d’animer un groupe dans le fascicule « Une Perle de grande prix », par Laurence Freeman.

Lettre n°13 - Conseils pour préparer une présentation de la méditation
Kim Nataraja - Année 1

Rappelons comment se déroule une réunion de groupe de méditation :

- On commence par un enseignement sous forme d’un court texte de John Main ou de Laurence Freeman qui est soit lu, soit écouté (enregistrement audio).

- Si vous manquez de ressources (livres ou CD), vous pouvez faire une courte introduction orale, en vous inspirant des enseignements de John Main ou Laurence Freeman, d’une durée de 5 à 15 minutes maximum.

- Une période de 20 à 30 minutes de méditation.

- Un temps pour poser des questions ou évoquer des problèmes liés à la pratique de la méditation.

Il y a des chances pour que le tout premier exposé que vous pourriez avoir à préparer soit un exposé d’introduction à destination d’un nouveau groupe. Il est important de garder à l’esprit à qui vous vous adressez – amis, collègues, paroissiens ou jeunes – et d’adapter vos propos en conséquence.

Les conseils suivants peuvent vous y aider :

- Commencez par mentionner John Main et Laurence Freemann, ainsi que la Communauté mondiale de méditants chrétiens et votre lien avec elle.

- Soulignez l’universalité de la méditation et placez-la avec sensibilité dans le contexte chrétien, en mentionnant la redécouverte par John Main de cette forme traditionnelle de prière dans les écrits de la tradition du Désert du IVe siècle, tels qu’ils ont été transmis par Jean Cassien dans ses Conférences.

   1. Qu’est ce que la méditation ?

   2. Pourquoi méditer ?

   3. Comment méditer ?

- Mentionnez le caractère inévitable des pensées et l’importance de persévérer dans la pratique.

- Terminez en mentionnant les raisons qui vous ont personnellement amené à méditer et l’effet que la méditation a eu sur votre vie.

Pour la préparation de cet exposé et des suivants, les petits conseils suivants extraits d’une vidéo de Fergal McLoughlin, le coordinateur national irlandais, peuvent vous être utiles :

- Préparez soigneusement votre exposé en jetant sur le papier tous les points que vous voulez aborder.

- Parmi ces idées, retenez-en trois ou quatre tout au plus, qui vous semblent importantes. Ordonnez-les pour donner corps à votre exposé ; développez ensuite chaque point, au besoin à l’aide d’exemples, d’anecdotes et de citations.

- Notez ces points par écrit sous forme d’une suite de rubriques. Ajoutez des notes sous chaque rubrique pour vous souvenir de ce que vous voulez dire, en y insérant toute citation dont vous pourriez avoir besoin, et parlez à partir de ces notes.

- Votre propos passera mieux si vous regardez l’assistance et si vous parlez naturellement ; pour cela, tâchez si vous le pouvez de ne pas lire un exposé entièrement rédigé.

- Demandez-vous si on vous entend distinctement. Avez-vous tendance à parler d’une voix douce ou forte ? En temps normal, avez-vous un débit rapide ou lent ? Quand vous êtes tendu(e), avez-vous tendance à parler plus doucement ou plus fort, plus vite ou plus lentement ?

- Souvenez-vous que vous n’êtes pas seul(e) : le Saint Esprit est avec vous !

L’objectif de ces lettres est de vous donner une base pour commencer à transmettre la voie de la méditation. Mais il y a bien d’autres ressources disponibles. Vous trouverez la liste des ouvrages traduits en français dans l'onglet Ressources/Librairie MCQ-RFC

Lettre n°14 - Le labyrinthe de Chartres
Kim Nataraja - Année 1

Lorsque vous pénétrez dans la grande cathédrale de Chartres, du XIIIe siècle, par le portail ouest, vous marchez sur le Labyrinthe du Pèlerin. Il est dessiné en pierre blanche sur fond noir, sur le sol de la nef, sous la rosace dont le diamètre est exactement identique. Au Moyen Âge, les pèlerins pauvres qui ne pouvaient se permettre d’aller à Jérusalem faisaient un « pèlerinage » symbolique à genoux en suivant les méandres du labyrinthe de leur propre cathédrale. À Chartres, comme dans beaucoup de cathédrales européennes où se trouvaient autrefois des motifs semblables, ce mandala spirituel prit une place importante dans la dévotion des laïcs. Maintes générations éprouvèrent la joie d’arriver au centre du labyrinthe après bien des doutes et des hésitations.

Si vous suivez du doigt le tracé du labyrinthe, vous comprendrez pourquoi John Main considérait la méditation non seulement comme une méthode de prière, mais également comme un pèlerinage intérieur et un chemin de vie. Accomplir le pèlerinage du labyrinthe avec dévouement, au moyen de la méditation par exemple, illumine la vie. Les méandres et les retours en arrière du labyrinthe nous aident à replacer dans la perspective globale du pèlerinage les alternances d’acédie et d’impassibilité, de turbulences et de paix.

Nous commençons au début. Tout chemin humain, même un chemin spirituel transcendant le temps et l’espace, a un point de départ bien précis. Même au début, nous ne sommes pas loin du centre, mais nous avons une route à faire, tout un processus de prise de conscience et de découverte de soi, pour découvrir que nous sommes en fait, déjà et depuis toujours, au centre. Au début, on s’imagine qu’on va arriver au centre en ligne droite, mais très vite, nous tombons sur des méandres et des virages à répétition qui éprouvent et approfondissent notre foi. Ils peuvent nous donner l’impression qu’on perd du terrain, qu’on régresse ; et après des années de méditation, nous pouvons penser que nous n’avons fait aucun progrès, sauf en ce qui concerne la maturation de notre foi, qui est, au fond, le sens premier de la croissance spirituelle. Cette même foi nous montre ensuite que les méandres du chemin ne sont pas la façon pour un Dieu impitoyable de nous rendre la vie plus difficile, mais le moyen pour un maître compatissant et sage de dénouer les noeuds de notre coeur.

Le labyrinthe nous montre qu’il est sage de ne pas essayer de mesurer nos progrès : précisément parce que le chemin n’est pas linéaire et mental, mais cyclique et spirituel, tels les anneaux d’un ressort. Ce qui compte, c’est de savoir avec confiance qu’on est sur la voie. Le sentier vers le centre est étroit, mais il conduit à la source de la vie, là où elle est éternelle. Il faut simplement rester sur le sentier. Si nous essayons de tricher en allant d’un bond de là où nous sommes vers là où nous voulons être sans passer par où nous devons passer, nous nous perdons et tombons dans la confusion. Mais à tout moment nous pouvons repartir. La compassion constante de Dieu se vérifie très directement dans la constance du chemin et la découverte ultime, au centre, du sens du pèlerinage que nous avons effectué.

Il faut simplement continuer d’avancer avec foi. Qui cherche trouve.

La méditation est une voie. C’est, en premier lieu, une voie d’expérience plutôt que de réflexion ou d’imagination. Même un symbole comme le labyrinthe le laisse entendre. Malgré toute sa richesse de sens,on ne le comprend véritablement que si l’on considère qu’il pointe vers un au-delà de lui-même, totalementhors du monde des signes. Regarder une représentation du labyrinthe et suivre du doigt le chemin vers lecentre est une chose, le faire sur les genoux en est une autre. De même, comme il est différent de pratiquerla méditation tous les jours et de se contenter de lire à son sujet ou d’en parler !

Extrait du Bulletin trimestriel de la CMMC, mars 1992

Lettre n°15 - Présenter la méditation à un public majoritairement chrétien
Kim Nataraja - Année 1

Voici quelques sujets qu’il est conseillé d’aborder lors de la réunion du groupe de méditation hebdomadaire. Ces quelques suggestions vous permettront d’alimenter une série de causeries introductives. Tâchez de limiter votre intervention à un quart d’heure maximum.

- Présentez-vous et situez-vous brièvement dans la Communauté mondiale des méditants chrétiens. Expliquez rapidement comment vous en êtes arrivé à méditer. Soulignez l’universalité de la tradition de la méditation, qui n’est pas seulement une tradition orientale, mais a aussi des racines dans la tradition chrétienne. Puis restez quelques instants en silence, avant de lire un passage approprié des Écritures que vous commenterez de manière à présenter la méditation comme une forme de prière, profondément ancrée dans la tradition chrétienne. Par exemple : Matthieu 6,6 ; intériorité, peu de paroles ; Matthieu 6,8 : confiance ; Matthieu 6,25 : détachement des soucis, attention.

- Attirez l’attention sur le fait que dans beaucoup d’Églises, on accorde trop d’importance au « faire » : activités paroissiales, comités, etc. Introduisez la distinction entre « être » et « faire ». Il se peut que nous soyons tous trop axés sur le « faire ». Rappelez à votre auditoire l’histoire de Marthe et de Marie (Luc 10, 38-42) en soulignant qu’il nous faut être l’une et l’autre, à des moments différents, mais suggérez que la qualité de notre « faire » dépend de notre « être », être en paix avec nousmême et être intérieurement silencieux de manière à écouter les autres.

- Présentez John Main et sa redécouverte de la tradition chrétienne de la méditation chez Jean Cassien. Soulignez le fait que Jean Cassien est un maître reconnu par tous les chrétiens, qui a vécu longtemps avant les divers schismes ayant donné naissance aux diverses confessions chrétiennes. C’est pourquoi, la méditation est très importante pour l’oecuménisme. Pour les chrétiens, c’est une manière naturelle de prier ensemble, alors que les mots et les rituels peuvent nous diviser. La prière profonde nous montre que nous sommes déjà « un dans le Christ ». « Car là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18,20). La méditation ne fait pas disparaître les différences mais nous les voyons de manière plus douce et indulgente. Elle agit comme un antidote au fondamentalisme en respectant les différences et en apprenant à nous pardonner les uns les autres du fond du « coeur ». La diversité et l’unité sont nécessaires toutes les deux. Dans Marc 9,38-41, Jésus se montre tolérant et respectueux des différences. La méditation est un retour chez soi, à notre relation personnelle avec le Christ et à notre unité chrétienne originelle.

- Présentez la méditation comme le chaînon manquant dans la chaîne de la prière. Elle complète et améliore les autres formes de prière, elle ne les remplace pas. Elle enrichit particulièrement la lecture priante des Écritures. Soulignez que la méditation est une dimension de la prière qui amène au silence. Nous ne parlons pas à Dieu, nous ne pensons pas à Dieu, nous « sommes avec » Dieu, nous sommes en communion avec la présence du Christ dans nos coeurs. Le silence est « l’adoration en esprit et en vérité ».

Lettre n°16 - Qu’est-ce qui rend notre méditation chrétienne ?
Kim Nataraja - Année 1

La méditation est une discipline pratiquée sous une forme ou une autre dans toutes les grandes religions du monde. Pour toutes, c’est un chemin d’attention, de concentration du mental sur un point. C’est un moyen qui permet de déblayer le mental en écartant les pensées superficielles qui l’encombrent, afin que la phrase, ou l’image, ou le son sacré soit la préoccupation essentielle de la conscience et nous conduise au-delà du monde matériel dans la Réalité divine, quel que soit le nom qu’on veut bien lui donner.

Mais dans le monde moderne, la méditation est souvent utilisée uniquement comme technique de relaxation. La recherche a prouvé qu’elle a des effets physiologiques importants : diminution de la fréquence respiratoire, de la tension artérielle et du rythme cardiaque (ce qu’on appelle « l’état de relaxation »), ce qui neutralise les effets du stress, de l’anxiété, et même de la douleur. De plus, en agissant ainsi, elle affaiblit le besoin compulsif à la base de toutes les addictions, lesquelles ne sont qu’une tentative négative de réduire le stress. Les patients souffrant de maladies graves, telles que maladies de coeur ou cancers, trouvent que cette diminution des tensions améliore leur forme physique et leur état d’esprit, et semble même stopper ou ralentir la progression de la maladie.

Il est donc parfaitement compréhensible que beaucoup de gens recourent à la méditation simplement pour ses bienfaits sur la santé, comme une technique de relaxation qui modifie le corps et le mental. De plus, il est merveilleux d’arrêter le bavardage incessant du mental et de relâcher les tensions. On ne peut que se réjouir de faire une pause dans la confrontation avec les soucis, les anxiétés, les espoirs et les peurs qui nous assaillent, d’arrêter la déperdition d’énergie d’un mental qui tourne en rond.

Mais ce serait passer à côté d’un trésor ; il y a bien plus dans la méditation que ses effets physiologiques sur le corps. Certes, les effets sur le corps et le mental sont une première étape importante sur la route de la transformation, de la clarté de vision et de la conscience totale. Cependant, pour le pratiquant sérieux, détendre le corps n’est que la préparation essentielle au but réel de la méditation qui est la transformation totale du mental, l’abandon temporaire de la conscience ordinaire et la mise en présence du Divin. Pour faire cela, la méditation doit être une discipline spirituelle impliquant la solitude et le silence, dans laquelle nous abandonnons toute expérience des sens, toute image, toute émotion et toute pensée. Cela produira inévitablement une transformation de la conscience et donc une transformation de toute la personne. Fondamentalement, d’une personne vivant à la surface des choses, nous deviendrons un être humain pleinement vivant. Cela nous permet de réaliser intégralement notre potentiel, ce à quoi toutes les grandes religions et traditions de sagesse nous encouragent : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance » (Évangile de Jean 10, 10).

Notre méditation est chrétienne parce que notre point de mire est le Christ. C’est pourquoi nous utilisons l’antique prière chrétienne Maranatha (« Viens, Seigneur ») comme mot de prière. En tant que chrétiens, nous croyons que le Christ demeure dans notre coeur, et que là, dans le silence, nous rejoignons Sa prière au Père, et nous entrons avec Lui dans le courant d’amour, l’Esprit Saint, qui est notre façon d’entrer dans la Présence divine. C’est notre foi qui rend notre méditation chrétienne.

Lettre n°17 - Exemple d’exposé de présentation de la méditation (2e partie)
Kim Nataraja - Année 1

Voici quelques suggestions pour vous aider à présenter la méditation lors des réunions du groupe hebdomadaire. Limitez votre intervention à 15 minutes maximum.

- Soulignez l’importance de John Main comme enseignant spirituel. En redécouvrant notre façon de méditer – la répétition d’un mot de prière afin d’entrer dans le silence – dans les écrits de Jean Cassien, un moine du IVe siècle, il a grandement contribué au renouveau de cette tradition spirituelle et de la dimension contemplative de la prière. Après que cette forme de prière eut connu une période d’épanouissement chez les ermites chrétiens du désert, aux IVe et Ve siècles, on a considéré qu’elle n’était valable que pour les saints et quelques moines ou moniales particulièrement spirituels ; elle n’était pas faite pour les gens ordinaires. Mais John Main insistait sur le fait que la méditation était pour tout le monde : « la méditation est aussi naturelle pour l’esprit, que la respiration pour le corps ». Après la mort de John Main, Laurence Freeman lui a succédé à la tête de la Communauté mondiale des méditants chrétiens.

- Soulignez la simplicité de la méditation ; ce n’est pas une technique compliquée, il n’y a aucune théorie difficile à maîtriser, mais elle requiert de la discipline ; la pratique biquotidienne mène à la prière continue. C’est une discipline qu’on s’impose à soi-même ; vous êtes libres de méditer ou non.

- Expliquez ce qu’est un mot de prière, en faisant éventuellement référence au terme sanscrit mantra qui signifie « ce qui clarifie l’esprit ». Jean Cassien employait le terme latin de formula que John Main a traduit en anglais par mantra. L’expression « mot de prière » s’utilise dans le sens où l’auteur anonyme des Récits d’un pélerin russe utilise l’expression de « prière de Jésus ». C’est un mot que l’on répète dans le coeur. John Main recommandait de choisir « Maranatha », une prière importante pour les premiers chrétiens, dans la langue que parlait Jésus, l’araméen, et qui signifie : « Viens, Seigneur » ou « Le Seigneur vient ». Saint Paul la cite à la fin de la première lettre aux Corinthiens (1 Cor 16) ; saint Jean finit l’Apocalypse avec ce mot, et d’après la recherche moderne, c’était un mot de passe que les premiers chrétiens utilisaient pour accéder aux célébrations secrètes de l’eucharistie durant les périodes de persécution.

- Expliquez le but du mot de prière. Il simplifie et unifie le mental en le libérant des distractions. Il en résulte un calme vigilant lorsque nous sommes concentrés sur Dieu. En faisant taire nos pensées, nous                « renonçons à nous-mêmes » (Luc 9, 23) et devenons plus attentifs à Dieu et aux autres dans notre vie de tous les jours. En nous limitant à « la pauvreté d’un unique verset » (Cassien), nous devenons « pauvres en esprit » (Matthieu 5, 3). « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice » (Matthieu 6, 33-34). Expliquez comment dire le mot de prière : avec douceur, sans jugement ni évaluation, sans chercher à obtenir un résultat quelconque, sans s’en servir comme d’une massue pour écraser les pensées, en le disant avec foi et amour.

- « Si le mot de prière ne s’accompagne pas de foi et d’amour, il est sans réelle valeur ; ce serait un simple mécanisme. Il est vraiment dangereux de faire confiance au mécanisme du mot de prière. Mais en tant qu’expression de la foi et de l’amour, il devient un moyen très puissant de diriger votre foi et de vous ouvrir à Dieu » (Bede Griffiths).

Lettre n°18 - Peut-on arrêter de dire le mot de prière ?
Kim Nataraja - Année 1

C’est une question importante qui sera posée à tout méditant ou animateur de groupe. Souvent, après un certain temps passé à répéter le mot de prière, on ressent une telle détente que le mot semble créer une interruption dans la paix et la tranquillité que nous éprouvons. Mais si nous cessons de dire le mot, soit nous perdons cette sensation de paix, soit nous nous retrouvons dans un état que les ermites du Désert appelaient le « saint flottement » ou la « paix pernicieuse ». Elle était dite pernicieuse, car nous ne prions ou ne méditons plus réellement et nous n’avons aucun espoir de devenir conscients de la présence de Dieu au centre de notre être. Quand nous avons lâché le mot de prière, nous goûtons simplement les bienfaits de la relaxation et nous restons à la surface de notre être. Certes, il est très agréable de se sentir détendu et d’oublier ses soucis et tensions journalières, mais on ne médite plus vraiment. Après une telle méditation, on peut être détendu, mais un peu dans la lune, pas vraiment et complètement « ici », alors que si l’on médite correctement, on se sent éveillé, concentré et rechargé d’énergie.

Il peut y avoir des moments où l’on est saisi par l’esprit et où l’on n’est plus conscient de rien, y compris du mot de prière. Mais c’est une chose sur laquelle nous n’avons pas de contrôle. C’est un pur don de Dieu, une grâce. On ne peut le faire advenir consciemment.

« Vous dites votre mot de prière chaque matin et chaque soir pendant 20 ans, disait souvent John Main. Et puis, un beau matin, ou un soir, vous prenez conscience que vous ne le dites pas. Aussitôt que vous en prenez conscience, recommencez à le dire. Ces moments de “non-répétition” du mot peuvent durer une fraction de seconde, ou trois minutes, ou une demi-heure entière, mais si vous avez conscience que pendant toute cette demi-heure vous n’avez pas dit votre mot, vous pouvez être sûr que vous avez tout fait sauf méditer ! Il est très important de garder à l’esprit le principe suivant : “Répétez votre mot jusqu’à ce que vous ne puissiez plus le dire”. Dès que vous avez conscience de ne plus le dire, dites-le à nouveau. L’ancienne tradition monastique l’exprimait dans cette maxime : “Le moine qui sait qu’il prie ne prie pas ; le moine qui ne sait pas qu’il prie, prie.”

Répétez le mot autant que possible sans penser à vous : ma-ra-na-tha. Dites-le sans vous arrêter. Dites-le pendant toute la durée de la méditation. Revenez à lui dès qu’il vous a échappé. Ne vous souciez pas des distractions : continuez simplement à dire votre mot. » (John Main – The Hunger for depth and meaning)

John Main expliquait aussi qu’un changement graduel s’opère dans la manière de répéter le mot. Au début, nous le disons dans le mental en faisant un certain effort, en revenant doucement à lui chaque fois que nous nous égarons dans l’univers des pensées. Puis, avec le temps, nous ne le répétons plus vraiment mentalement, il se prononce tout seul et nous l’écoutons en lui accordant toute notre attention. À la fin, il devient une partie de notre être et se prononce tout seul dans notre coeur.

Lettre n°19 - Les fruits de la méditation
Kim Nataraja - Année 1

Au niveau du mental, nous restreignons souvent le but et l’intention de la méditation à un moyen de détendre notre moi superficiel et de remédier à une vie stressante. L’attention soutenue sur le mot prière a bien cet effet. Et c’est heureux !

Mais la méditation envisagée comme une discipline spirituelle, une prière, est beaucoup plus que cela. Il s’agit d’être transformé en la personne que Dieu a besoin que nous soyons, en imprégnant les capacités de l’ego de la sagesse de l’être profond. En faisant taire les pensées ordinaires de notre moi superficiel et en focalisant notre attention sur Dieu, nous nous ouvrons au travail de l’amour de Dieu dans le centre de notre être. Notre mot de prière, Maranatha, devient alors un puissant appel à l’amour. Les effets qui en découlent, la réponse à cet appel, opèrent un changement total dans notre existence : nous devenons conscients de la dimension spirituelle, et cette expérience à son tour ajoute une dimension contemplative à notre manière d’être et de vivre. Saint Paul, dans Gal 5, 22, a trouvé les mots qui décrivent le mieux ces effets et les qualités suscitées en nous : amour, joie, paix, patience, gentillesse, bonté, fidélité, douceur et maîtrise de soi. Ce ne sont pas des qualités que nous pouvons obtenir par nos propres efforts dans la vie quotidienne, mais ce sont des signes de ce que le Seigneur a déjà réalisé en nous.

« Je suis convaincu que la méditation peut apporter une dimension d’une incroyable richesse à notre vie… la méditation est la grande force d’intégration de votre vie, qui donne profondeur et perspective à tout ce que vous êtes et tout ce que vous faites… la raison en est que vous commencez à vivre de la puissance de l’amour de Dieu… présent dans nos coeurs dans toute son immensité, dans toute sa simplicité, dans l’Esprit de Jésus » (John Main).

Cela ne veut absolument pas dire qu’il faut évaluer sa méditation : « Suis-je plus détendu ? Suis-je plus patient ? » Cela, c’est penser à la méditation dans les termes de l’ego, dans les termes du moi superficiel, en termes d’« accomplissements ». Au contraire, ce que nous essayons de faire en nous focalisant sur notre mot de prière, c’est de se détacher de l’ego et de ses préoccupations, spécialement de son besoin d’estime aux yeux des autres. Nous apprenons à « nous abandonner (à abandonner l’ego) ». Nous devons temporairement abandonner notre moi superficiel pour prendre conscience que nous sommes beaucoup plus que cela.

« En méditation, nous cherchons à démonter les barrières que nous avons érigées autour de nous, qui nous coupent de la conscience de la présence de Jésus dans notre coeur… une fois que nous entrons dans la conscience humaine de Jésus, nous commençons à voir comme il voit, à aimer comme il aime, à comprendre comme il comprend et à pardonner comme il pardonne » (John Main, The hunger of depth and meaning).

Le groupe de méditation hebdomadaire remplit une fonction importante dans cette transformation, comme John Main l’a toujours souligné. En nous réunissant et en priant ensemble chaque semaine, nous nous encourageons et nous soutenons mutuellement, créant de la communauté et de la connexion, où l’amour de soi, l’amour du prochain et l’amour de Dieu sont présents en tant qu’unique réalité.

Lettre n°20 - Puis-je changer de mot de prière ?
Kim Nataraja - Année 1

Dans le christianisme, prier en répétant une expression ou des phrases déterminées est une pratique très ancienne et bien établie ; en témoignent le « Notre Père », le « Je vous salue Marie », le « Gloire au     Père » ou la « prière de Jésus » dans la tradition orthodoxe. Cassien qui recueillit tous les enseignements des Pères et Mères du Désert du IVe siècle recommandait le verset tiré des Psaumes : « Dieu, viens à mon aide ! Seigneur à notre secours ». Saint François a été surpris par son premier disciple en train de prier toute la nuit en répétant « Deus meus et omnia » (Mon Dieu et mon Tout). Saint Augustin aurait utilisé l’expression « Noverim me, noverim te » (Que je me connaisse pour que je Te connaisse). La philosophe et mystique française, Simone Weil, avait pour habitude de réciter le Notre Père en grec. D’autres supports de prière ont été proposés comme le mot araméen signifiant Père, « Abba », le mot       « Paix », ou les expressions « Kyrie Eleison » et « Veni Sancte Spiritus » ; en fait, on peut choisir toute expression ayant un sens spirituel pour un chrétien.

Pour choisir un mot de prière, cependant, il est préférable de suivre l’avis de votre maître. John Main, quant à lui, préférait l’expression « Maranatha ». Il la recommandait pour trois raisons : d’abord, parce qu’il s’agit d’une prière en araméen, la langue de Jésus, qui veut dire « Viens, Seigneur » ou « le Seigneur vient » ; ensuite, parce que, hormis le Notre-Père, c’est la plus ancienne prière chrétienne connue. (Saint Paul a écrit sa première lettre aux Corinthiens en grec, mais il la termine par cette expression araméenne, ce qui montre qu’elle était bien connue des premiers chrétiens.) ; enfin, elle a pour nous l’avantage de ne pas être connotée, ce qui fait qu’elle ne nous entraînera pas si facilement à penser.

La principale raison pour utiliser une prière, un mot de prière, est de débarrasser le mental de toute autre pensée pour le focaliser avec amour sur une seule chose : le Divin. Nous commençons par dire le mot de prière mentalement, puis au bout d’un certain temps, nous prenons conscience que nous l’écoutons, et avec le temps, nous descendons du mental dans le coeur, et le mot de prière se prononce de lui-même dans le centre de notre être. Ce processus naturel n’aurait pas lieu si nous changions de mot constamment.

Voici comment Laurence Freemann décrit l’effet du mot de prière :

« Il y a quelque temps, je suis allé à un concert. En attendant que la musique commence, j’écoutais l’orchestre s’accorder. Il produisait le son le plus discordant que j’ai jamais entendu. Chaque instrument jouait de son côté, dans une absence totale d’harmonie. À un moment donné, le hautbois, un petit instrument discret, joua une note et tous les autres se mirent à son diapason. Peu à peu, la cacophonie diminua. Puis ce fut le silence et le concert commença. Il me semble que le mot de prière ressemble beaucoup à ce petit hautbois. En méditation, le mot met toutes les parties de notre être, les unes après les autres, en harmonie. Et quand nous sommes en harmonie, nous sommes la musique de Dieu. »

Il est donc très important de garder le même mot pour qu’il puisse s’enraciner dans notre être et avoir cet effet harmonisant.

Lettre n°21 - Le voyage de la méditation
Kim Nataraja - Année 1

Selon John Main, le voyage de la méditation est essentiellement « un pèlerinage vers notre coeur », l’endroit le plus sacré, où le Christ demeure. La méditation permet de découvrir « la vie de l’esprit de Jésus dans notre coeur humain ».

Ce voyage nous amène à franchir différentes étapes. Bien qu’elles soient présentées de façon linéaire dans les lettres suivantes, il doit être bien clair que ce voyage est une spirale de niveaux qui se chevauchent et s’approfondissent, les étapes réapparaissant, se mêlant les unes aux autres et se transformant.

Quand nous commençons pour la première fois à méditer, généralement une fois par semaine ou seulement une fois par jour, la discipline semble facile et nous nous lançons avec enthousiasme et un réel engagement. Assez vite, cet élan initial est mis à l’épreuve et la discipline réclame un engagement plus profond, un engagement à intégrer fermement deux périodes de méditation dans notre vie quotidienne. Avec le temps, cette pratique régulière de répétition du mot de prière nous permet de nous détacher peu à peu de nos pensées conscientes. Il y a des moments de vrai silence et d’immobilité, des éclairs de paix, d’amour et de joie. Il faut alors avoir conscience de la tentation de s’accrocher à ces expériences. Nous devons continuer à pratiquer sans attentes ou demandes de « résultats ». Avec le temps, la discipline devient une véritable nécessité.

Mais du silence émerge un niveau différent de pensée fait de souvenirs, d’émotions et de peurs refoulées. Ils sont parfois douloureux et nous sentons de la résistance à nous asseoir pour méditer. Ce n’est pas surprenant, car comme le disait Walter Hilton, le mystique anglais du XIVe siècle : « Si un homme rentrait chez lui et ne trouvait qu’une maison enfumée et une épouse qui lui fait des reproches, il ressortirait bien vite. » Mais la libération de ces émotions refoulées est nécessaire : nous versons les larmes que nous avons retenues quand nous aurions dû les laisser couler ; la colère et l’irritation que nous n’avons pas exprimées au moment où il le fallait ont besoin de trouver un exutoire. Quand nous acceptons ces sentiments et leur permettons simplement d’être libérés, notre âme connaît la guérison. Nous n’avons pas besoin de comprendre d’où viennent ces sentiments, ni de les jouer, nous devons juste les accepter comme tels. Soeur Eileen O’Hea appelait ces émotions figées et refoulées des « blocs de glace », qui, lorsque nous leur permettons d’émerger, fondent dans l’amour et la lumière du Christ.

Il peut aussi arriver, quand on médite depuis longtemps, de subir l’attaque de ce que les Pères et les Mères du Désert appellent le « démon de l’acédie ». Il se manifeste par un désenchantement : la méditation et le chemin spirituel nous ennuient, tout est terne. Nous pensons que nous pouvons nous occuper plus utilement qu’à rester assis à méditer. Nous rejetons la faute de notre manque d’attention sur les autres et sur l’environnement. C’est une période de sécheresse, d’ennui, d’agitation et de distractions ; le silence intérieur n’est plus qu’un souvenir. C’est notre « expérience du désert », le temps de l’épreuve spirituelle ; nous voulons abandonner. Il n’y a qu’une chose à faire à ce moment-là : persévérer dans la répétition fidèle du mot de prière. Nous acceptons notre besoin de Dieu et sommes confiants que Dieu nous guide, est malgré tout présent, nous aime et ne permettra jamais que nous soyons éprouvés au-delà de nos forces. (à suivre)

Lettre n°22 - Le voyage de la méditation (2e partie)
Kim Nataraja - Année 1

La semaine dernière, nous avons évoqué ce qui pouvait nous arriver durant notre voyage de méditation. Nous commençons avec enthousiasme, nous nous engageons résolument dans la pratique quotidienne, mais avec le temps, inévitablement, nous faisons la rencontre du « démon de l’acédie». Nous commençons à ressentir ennui et agitation, comme si nous entrions dans le désert. À propos de cette expérience de « désert », Thomas Merton disait : « Lorsque nous sommes capables de lâcher˝ tout ce qui est en nous, tout désir de voir, de savoir, de goûter et d’éprouver la consolation de Dieu, à ce moment-là seulement nous sommes capables de faire l’expérience de Sa présence. »

Donc un « lâcher prise » est nécessaire et en ce sens, cette « expérience du désert » est purificatrice. C’est un défi de dépasser notre égocentrisme et de méditer sans attendre de récompense, sans savoir où l’Esprit nous mène, de méditer même si nous sommes assaillis par de profondes distractions. Dès lors que nous continuons malgré tout à nous asseoir fidèlement pour pratiquer, nous finirons par briser toute résistance et nous parviendrons à la vraie connaissance de soi, purifiés et plus forts. En ce sens, le désert est aussi notre chemin vers la Terre Promise, car, comme le dit Évagre, le Père du Désert : « Aucun autre démon ne s’attache aux pas du démon de l’acédie, mais un état de paix profonde et de joie inexprimable succède à cette lutte. »

Cette « paix profonde et joie inexprimable », les Pères et Mères du Désert l’appelaient « apatheia » (impassibilité), un calme profond et imperturbable, l’état d’une âme véritablement guérie. Ils savaient que l’« apatheia » ou « pureté de coeur » était la condition indispensable pour entrer dans le « Royaume de Dieu », être dans la Présence de Dieu.

« Ce que les Pères cherchaient avant toute chose était leur vrai soi dans le Christ. Et pour le trouver, ils devaient rejeter complètement le faux moi, fabriqué sous la pression sociale du monde˝. » (Thomas Merton). Notre « vrai soi en Christ » brille quand le flot des pensées et des sentiments s’est calmé, quand les masques que revêt l’ego et les fausses images de soi sont tombés et que les émotions sont purifiées. Nous nous connaissons alors comme « enfants du Christ », faits « à l’image et à la ressemblance » de Dieu. Ce calme, cette félicité, cette paix et cette joie sont en même temps conscience parfaite, vigilance intense. Alors nous sommes « pleinement vivants ».

À cette étape, succède l’étape finale de l’agapè, l’expérience la plus élevée, un sentiment d’unité et de conscience de l’amour universel et inconditionnel de Dieu. Le monde connaissable des formes et tout concept de l’intelligence sont transcendés. Nous savons que « Dieu est sans quantité et sans aucune forme extérieure » ; nous « voyons avec émerveillement la lumière de notre esprit et nous connaissons cette lumière comme quelque chose qui dépasse notre esprit et en est la source » (John Main). Nous savons que notre esprit est un avec l’Esprit. Nous sommes entrés dans le flot d’amour qui unit le Créateur au créé. Nous sommes rentrés à la maison.

« L’homme doit d’abord être rendu à lui-même, afin qu’après avoir édifié en lui-même comme un tremplin, il puisse de là s’élever et être porté jusqu’à Dieu » (St Augustin).

Lettre n°23 - Le problème des distractions
Kim Nataraja - Année 1

Je voudrais aborder maintenant un problème particulier auquel tout le monde est confronté. Il s’agit de la question des distractions. Que faut-il faire quand on commence à méditer et que des pensées viennent nous distraire ? Le conseil reçu de la tradition est de les ignorer, de dire notre mot de prière, et de ne pas cesser de le dire. Ne gaspillez pas d’énergie à vous dire : Je ne penserai pas à ce que je vais faire pour le dîner, à qui je vais voir aujourd’hui, où je vais aller demain, ou à toute autre distraction du même genre. Ne dépensez pas d’énergie à chasser les distractions. Ignorez-les simplement en répétant le mot de prière. (John Main, Le Chemin de la méditation)

Le problème que chacun rencontre en entrant dans le silence intérieur de la méditation, est que notre mental est plein de pensées, d’images, de sensations, d’émotions, d’intuitions, d’espoirs, de regrets, bref, d’un nombre infini de distractions.

Sainte Thérèse d’Avila comparait l’esprit humain à un bateau dont les marins se sont mutinés et ont attaché le capitaine. Tous les marins se relaient au gouvernail pour diriger le bateau et bien sûr, celui-ci tourne en rond et finit par se fracasser sur les rochers. Tel est notre mental, disait Thérèse, plein de pensées qui nous emmènent dans toutes les directions. Et elle ajoutait :

Les distractions et les vagabondages du mental font partie de la condition humaine et ne peuvent pas plus être évités que manger ou dormir.

L’esprit humain a aussi été comparé à un grand arbre où des singes bavards bondissent de branches en branches. Laurence Freeman, commentant cette image, affirme qu’il existe un chemin permettant de traverser cette forêt de singes babillards ; c’est la pratique de la répétition d’un mot de prière dans nos méditations quotidiennes.

Le mot de prière nous aide à nous concentrer, nous permet de dépasser les distractions, mots et pensées, et même saintes pensées. Nous disons le mot de prière lentement, régulièrement, avec une attention aimante. Quand nous constatons que le mental vagabonde, nous retournons simplement au mot. On ne peut pratiquer cette forme de prière par la seule force de la volonté. Ne faites pas trop d’efforts. Lâchez prise ; détendez-vous. Nul besoin de combattre les distractions ou de s’acharner à les chasser. Revenez simplement et doucement à la répétition du mot. Malheureusement, la répétition d’un mot n’apporte pas instantanément la paix, l’harmonie, l’absence de distractions ou le silence. Nous devons accepter le fait que nous faisons un pèlerinage, celui de la méditation. La présence permanente des distractions ne devraient pas nous énerver. Notre but ne devrait pas être de nous libérer de toute pensée. John Main recommande constamment de venir à la méditation dépouillé de tout but et de toute attente. Le mot de prière finira par s’enraciner dans notre conscience par la simple constance du retour au mot de prière matin et soir.

Un problème souvent observé par tous ceux qui méditent est que le processus de pensée continue même pendant que l’on dit le mot. En anglais, il y a même un terme pour décrire ce phénomène : le « double tracking ». Là encore, il n’y a aucune raison de s’en inquiéter. Avec de la persévérance, le mot deviendra plus fort et nos pensées s’affaibliront à mesure que nous avançons dans notre pèlerinage de la méditation.

Adapté de Paul Harris, « La méditation chrétienne, une prière contemplative pour une nouvelle génération »

Lettre n°24 - Citations sur le mot de prière tirées des traditions chrétiennes
Kim Nataraja - Année 1

Citations sur le mot de prière tirées des traditions chrétiennes d’Orient et d’Occident.

Oui, que l'âme retienne incessamment cette parole, tant que, à force de la redire et méditer sans trêve, elle ait acquis la fermeté de refuser et rejeter loin de soi les richesses et les amples avoirs de toutes sortes de pensées, et que restreinte ainsi à la pauvreté de cet humbre verset, elle parvienne par une pente facile, à la béatitude évangélique qui, entre toutes, a la primauté:  « Heureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux est à eux.»

Jean Cassien - Conférence X

Choisis un mot bref d'une seule syllabe... Fixe-le dans ton coeur afin qu'il ne s'en détache pour rien au monde.  Grâce à ce mot, tu vas pouvoir rabattre les pensées de toutes sortes sous le nuage d'oubli.

Le Nuage de l'inconnaissance - Chapitre 7

La prière de Jésus, intérieure, continuelle, est un appel constant et ininterrompu du Nom divin de Jésus avec les lèvres, dans l'esprit, dans le coeur. Celui qui s'habitue à cet appel fera l'expérience d'une si profonde consolation, d'un si grand besoin d'offrir toujours la prière qu'il ne pourra plus vivre sans elle et qu'elle continuera de s'exprimer spontanément en lui.

Le récit d'un pèlerin russe.

Puisse le souvenir de Jésus s'unir à ton souffle et tu connaîtras l'utilité du silence.

St Jean Climaque

Aucune de toutes les choses que l'on peut faire ne surpasse celle de fixer Jésus dans son coeur et ne rien vouloir d'autre.

Richard Rolle - Le feu de l'amour

Il est presque impossible, aux commençants, de croire qu'il puisse y avoir un sens quelconque à s'asseoir immobile, à fermer les yeux et à se mettre à répéter un mot. Au début, on doit le croire sur parole.  C'est ainsi que j'ai commencé à méditer il y a une trentaine d'années. Je suppose que de je devais être aussi lourd que n'importe quel jeune homme de cet âge, car je ne cessais de dire à l'homme qui m'enseignait: « Combien de temps cela va-t-il durer? Je ne peux pas rester assis comme ça toute l'éternité à répéter un mot ». Il levait les yeux sur moi avec tristesse, et soit son regard me traversait sans rien dire, soit il me disait simplement: « Dis ton mantra. » Trente ans plus tard, je m'étonne encore de la sagesse de cet enseignement. Je le répète, au début vous devez le croire sur parole. Rien de ce que je peux vous dire n'aura beaucoup de sens pour vous en comparaison du pouvoir de persuasion de votre expérience personnelle. Vous entrerez dans une simplicité de plus en plus claire.

John Main

Le père John Main insistait toujours sur le fait que c'était une voie très simple, très humble. « Répéter tranquillement son mot, disait-il, maintient l'ego à sa place et ouvre la voie au transcendant. » Mais si le mantra n'est pas accompagné de foi et d'amour, il n'a aucune valeur; c'est juste une mécanique. Il y a un réel danger à se fier à la mécanique du mantra, mais s'il est l'expression de la foi et de l'amour, il devient un moyen très puissant d'orienter votre foi et de vous ouvrir à Dieu.

Bede Griffiths

Lettre n°25 - La puissance du silence
Kim Nataraja - Année 1

L’essence de la méditation est immobilité et silence. Le silence est à la fois extérieur et intérieur. Le silence extérieur est difficile à trouver dans le monde d’aujourd’hui. Nous sommes bombardés de futilités et de distractions par les medias. Erich Fromm le dit très bien dans son livre Psychanalyse et religion :

« Nous disposons de possibilités de communication tout à fait extraordinaires, par l’écrit, la radio et la télévision [aujourd’hui, nous pourrions ajouter l’Internet], et nous ingurgitons quotidiennement des absurdités qui offenseraient l’intelligence des enfants s’ils ne les avaient pas tétées dès le sein maternel. »

Nous sommes environnés de bruit et nous y sommes devenus tellement accoutumés que l’absence de bruit semble étrange et peu familière, voire même, pour cette raison, menaçante. Nous devons trouver le courage de créer des petits espaces de silence extérieur dans notre journée, en plus de nos temps de méditation, durant lesquels nous ne parlons à personne, même au téléphone, et nous restons sans radio, sans musique, sans télévision. Courage, éteignez la radio, coupez le téléphone et plongez dans le silence ! Faites-le surtout dans l’heure ou la demi-heure qui précède la méditation.

Il est important de se préparer à la prière/méditation. Nous ne pouvons pas espérer nous asseoir pour méditer, l’esprit en repos, si juste avant nous avons été pris par une conversation – passionnée ou non –, regardé la télévision ou écouté la radio. Il est important de ménager un intervalle de silence extérieur avant de s’asseoir.

« En effet, tout ce que nous avons dans l’esprit avant l’heure de l’oraison [méditation], nous est fatalement représenté par la mémoire, tandis que nous prions. Tels nous voulons être dans la prière, tels il nous faut rendre auparavant : c’est de l’état qui précède que dépendent alors les dispositions de l’âme. » (Jean Cassien, Conférence IX, III, 3)

La première étape de la méditation consiste donc à se retirer activement dans le silence en laissant partir les bruits extérieurs, en se coupant de toute perception sensorielle : « Un esprit qui n’est pas distrait par des objets extérieurs et sollicité par les sens retourne à lui-même. » (Saint Basile).

En restant assis immobile et concentré sur le mot de prière, nous nous donnons les moyens d’être conscient du silence qui vit au Centre de notre être. Ce silence n’est pas seulement une absence de bruit, une simple absence de sons, mais une énergie créatrice, qui nous permet de devenir « proactifs » à travers nos propres impulsions créatrices, plutôt que « réactifs » aux stimuli externes.

Le silence intérieur crée la conscience qui nous manque dans la vie de tous les jours : « le silence nous amène à être complètement attentif à qui nous sommes et où nous sommes, à ce qui se passe à l’intérieur comme à l’extérieur de nous… à être paisiblement attentif, sans se regarder être attentif, mais simplement attentif, conscient. » (Laurence Freeman)

Rester assis en silence est aussi le moyen de trouver la stabilité, de reposer sur un sol ferme, d’être spirituellement et psychologiquement enraciné. C’est un enracinement qui ne dure pas seulement le temps de nos séances de méditation, mais qui devient une attitude du mental. Cela transforme la vie et permet de vivre et d’agir en permanence depuis le centre profond de silence qui réside au coeur de l’être.

Lettre n°26 - Rester dans le moment présent
Kim Nataraja - Année 1

Si nous regardons simplement nos pensées pendant quelque temps, nous nous rendons compte très rapidement qu’elles sont toutes liées au passé ou au futur. Elles tournent autour de nos préoccupations à propos de ce qui s’est passé, sous la forme de souvenirs, bons ou mauvais, ou de ce qui pourrait se passer, nos craintes, espoirs, désirs et projets. Nous ne voyons même pas les personnes et les situations comme elles sont réellement, mais comme colorées par nos pensées, opinions, préjugés, expériences et émotions. En fait, on peut dire sans se tromper que nous marchons dans un paysage créé par notre esprit, nos pensées, un monde illusoire de notre propre fabrication. Nous sommes tellement attachés à notre propre histoire, cette création de notre esprit peut être tellement puissante qu’elle semble être la seule réalité qui existe. Elle peut masquer l’existence d’une Réalité supérieure.

Mais cette Réalité supérieure, Dieu, est vécue par les mystiques comme pur « Être » dans l’« Ici et Maintenant » :

« Parmi tous les noms, aucun ne convient mieux que Celui-qui-est… car il demeure, toujours neuf, dans un Maintenant qui n’a pas de fin » (Maitre Eckhart)

Quand Moïse demande à Dieu qui il est, il obtient deux réponses : l’une met en avant l’aspect historique : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (Exode) et la seconde pointe vers le Dieu de l’Ici et Maintenant : « Je suis celui qui est » (Exode), pur être, pure énergie, pure conscience. Dans l’Évangile de Jean, nous voyons Jésus déclarer quelque chose de similaire à propos de lui-même : « Avant qu’Abraham fût, Je suis. »

Laisser partir nos pensées nous permet de demeurer dans le moment présent. C’est « la voie étroite » de l’attention à notre mot de prière qui nous aide à atteindre le silence dans le fondement de notre être, dans l’Ici et Maintenant, en abandonnant notre être conditionné. L’éternité est dansle Maintenant. Nous devons prendre conscience que le temps est en vérité une suite de moments « présents » – tout arrive dans l’instant présent. Mais nous déformons le Maintenant en restant dans nos souvenirs ou en utilisant ce précieux moment comme un simple tremplin pour devancer et préparer le futur.

De plus, une fois que le moment présent est parti, ce qu’il en reste s’intègre au passé, devient un simple souvenir. Ceux-ci sont encore des constructions de l’esprit : des interprétations d’événements colorés par l’illusion, la peur, l’espoir, ou le besoin de consolation, qui ne se distinguent pas vraiment d’un rêve ou d’un fantasme. De plus, cette coloration varie selon nos changements d’humeur et les circonstances. Nous devons lâcher ces mirages ; il n’existe réellement que l’Ici et Maintenant. Être présent, écouter attentivement le mot de prière, nous permet d’y parvenir, d’abandonner les pensées et les images, le passé et le futur et nous permet d’être notre vrai « soi » demeurant dans le Maintenant :

« Être attentif, c’est vivre dans le moment présent, ne pas être emprisonné dans le passé, ni attendre un futur qui peut ne jamais arriver. Quand nous sommes complètement conscients du présent, la vie est transformée, la tension et le stress disparaissent. La vie moderne est pour une si grande part une attente fiévreuse d’activités et d’excitations futures. Nous devons apprendre à prendre du recul et à revenir dans la liberté et la possibilité du présent. » (Bede Griffiths)

Lettre n°27 - Pourquoi nous méditons
Kim Nataraja - Année 1

La méditation, en focalisant notre attention sur la respiration, le mouvement ou, dans notre cas, le mot de prière, est un moyen scientifiquement prouvé de détendre à la fois le mental et le corps.

Par le simple fait d’être attentif au mot, la respiration et le rythme cardiaque ralentissent d’eux-mêmes et calment l’agitation du corps. Le ralentissement de la respiration entraînecelui des pensées. Le souffle est le lien qui unit le corps au mental. Selon John Main, « la respiration doit être calme et régulière. Détendez tous les muscles du corps. Ensuite, mettez le mental au diapason du corps. Le véritable travail de la méditation consiste à réaliser l’harmonie du corps, du mental et de l’esprit ».

Ainsi, par le seul fait d’accepter la nature agitée du mental et de répéter le mot fidèlement et avec amour, envers et contre tout, les pensées et les images passent lentement à l’arrière-plan.

Il est tout à fait possible d’utiliser la méditation pour ses seuls effets bénéfiques sur la santé, comme une technique de relaxation qui agit sur le corps et le mental, et d’en rester là. Il est merveilleux de mettre un terme aux bavardages incessants du mental et de relâcher les tensions et le stress. C’est déjà bien de s’extraire momentanément du flot de soucis, d’anxiétés, d’espoirs et de craintes qui nous submerge généralement, d’arrêter l’hémorragie d’énergie que représente un mental qui tourne en rond. Mais ce serait une occasion perdue ; les bienfaits de la méditation vont bien au-delà des seuls effets physiologiques sur le corps. Les bienfaits pour le corps et le mental sont néanmoins une première étape importante sur la route de la transformation vers la clarté de la vision et la pleine conscience.

Quand nous atteignons cette paix et cette harmonie que procure l’arrêt du mental et du corps, et que nous sommes pleinement attentifs au mot de prière, nous pouvons devenir conscients du silence paisible et harmonieux qui demeure dans nos coeurs. « Rien ne ressemble plus à Dieu dans l’immensité de l’univers que le silence, » disait Maître Eckhart, le mystique allemand du XIVe siècle. La méditation est en fait une discipline spirituelle, un voyage de découverte vers le centre de notre être véritable, où le Christ demeure, et en même temps, un voyage à la découverte de la présence de Dieu. Une fois découverte, elle imprègne toute notre vie et influence toutes nos actions.

« Le but suprême de la méditation chrétienne est de permettre à la présence silencieuse et mystérieuse de Dieu en nous de devenir progressivement non seulement une réalité mais la réalité de notre existence ; de la laisser devenir cette réalité qui donne sens à tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes. » (John Main)

Lettre n°28 - Les étapes du voyage
Kim Nataraja - Année 1

« La méditation est le moyen de faire une percée d’un monde d’illusion vers la pure lumière de la réalité. » John Main

Le monde d’illusion dont parle John Main est le monde que nous construisons avec nos pensées. Beaucoup d’entre nous assimilent la personne que nous sommes avec ce que nous pensons. Qui pensez-vous être ? L’image que nous avons de nous-mêmes, celle que nous avons des autres, et le monde dans lequel nous vivons sont fabriqués avec des pensées : nos propres pensées et, souvent, les pensées des autres que nous avons fait nôtres sans réfléchir. Depuis l’instant de notre naissance, nous acceptons sans discussion les vues de ceux et celles qui jouent un rôle important dans notre vie : les parents, les frères et soeurs, la famille élargie, la communauté, les gens de notre âge, la société qui nous entoure, et la religion et la culture dans lesquelles nous avons été élevés. Notre vision de la réalité se modèle sur les visions d’autres personnes que nous nous approprions pour nous intégrer, pour être acceptés, aimés et respectés. En d’autres termes, sous la pression du besoin de survie, nous adoptons les opinions d’autrui ainsi que les rôles et les attitudes qu’on attend de nous. Or, il arrive souvent que nous oubliions en cours de route qui nous sommes réellement et que nous devenions prisonniers de tout ce conditionnement.

En grandissant, certains acquièrent suffisamment de confiance en soi pour remettre en question et examiner ces pensées et opinions. Un besoin impérieux nous presse de découvrir qui nous sommes réellement sous cette enveloppe de conditionnements, de masques, de rôles et de fonctions. Mais la « percée » dont parle John Main n’est pas facile. Le fait que nous sommes dominés par les pensées se découvre dès l’instant où nous commençons à méditer. Nous prenons conscience de ce que John Main appelait le « vacarme chaotique d’un mental ravagé par le passage continuel de tant de futilités et de distractions », tandis que Laurence Freeman parle du « niveau de distraction du mental-singe ».

Et pourtant, nous trouvons difficile de lâcher nos pensées, car nous avons été élevés dans la croyance que penser est la plus haute activité à laquelle nous puissions nous adonner. Descartes au XVIIe siècle disait « Je pense donc je suis », liant ainsi l’existence à la pensée. Dans l’un des poèmes de ses « Quatre Quatuors », T. S. Eliot en donne une illustration avec ces voyageurs d’une rame de métro immobilisée entre deux stations qui sentent monter en eux, dit-il, « la terreur croissante de n’avoir rien à quoi penser ». Ne pas penser est perçu comme une menace pour notre survie. Rien d’étonnant à ce que certaines personnes prennent peur quand elles se confrontent à une discipline comme la méditation qui encourage le lâcher-prise des pensées. Les étapes sur le chemin de la méditation, la « percée », reflètent ainsi l’évolution de notre relation avec nos pensées.

La « percée » requiert du courage et de la persévérance dans la méditation, mais elle nous mènera à la « pure lumière de la réalité », dans laquelle nous nous souvenons et faisons l’expérience que nous sommes « enfants de Dieu », « le temple du Saint Esprit », et que « la conscience qui était dans le Christ est aussi en nous ».

Lettre n°29 - Les étapes du voyage (2)
Kim Nataraja - Année 1

Comme nous l’avons vu précédemment, la méditation conduit à une plus grande conscience de notre conditionnement, donc à une meilleure connaissance de soi, et finalement à la liberté.

Pour s’aider à entrer dans le silence, il est bon de se souvenir que toutes nos pensées ont trait au passé ou au futur. Nous devons les lâcher et rester dans le moment présent, mais comme nous le savons tous d’expérience, cela est plus facile à dire qu’à faire. Dans la méditation chrétienne, le mot de prière est le moyen qui nous permet de rester dans le moment présent, totalement concentrés et conscients.

Je me souviens d’une publicité pour de la méditation, il y a plusieurs années. L’affiche montrait un gourou indien, parfaitement reconnaissable à son apparence et à ses vêtements, debout sur une planche de surf, glissant sur les vagues en conservant un équilibre parfait. En dessous, on pouvait lire la phrase suivante : « Vous ne pouvez pas arrêter les vagues mais vous pouvez apprendre à surfer ». Le mot de prière est notre planche de surf. Vous ne pouvez ni réprimer ni vous débarrasser des pensées ; elles seront toujours là, exactement comme les vagues. Vous devez les accepter pour ce qu’elles sont, une partie de vous-mêmes, et simplement glisser sur elles avec adresse. Parfois, on tombe de la planche, il suffit alors de remonter dessus. Comme le disait Samuel Beckett : « Essayez et échouez, cela ne fait rien. Essayez encore et échouez encore, échouez mieux. » À d’autres moments, il est plus facile de rester sur sa planche et de glisser joyeusement sur les vagues, et d’entrer ainsi dans le silence.

À ce stade, quand nous entrons dans le silence, il est important de se souvenir que notre moi conditionné, l’« ego », ne veut pas que nous quittions sa sphère d’influence, il veut nous maintenir à la surface. Il nous encourage à nous identifier à ces pensées, émotions, masques et rôles. Il ne veut pas que nous entrions en contact avec les niveaux les plus profonds de notre conscience, car c’est là qu’il a déposé, au premier niveau, toutes les expériences qui menaçaient notre survie et il ne veut pas que nous ayons affaire à aucune d’entre elles. Nous avons absolument besoin de l’ego, de l’instinct de survie, mais il a tendance à se comporter comme un parent surprotecteur qui veut garder ses enfants en sûreté à ses côtés, et ne les laisse pas se développer et faire leur apprentissage de manière indépendante. S’aventurer dans le silence, au début, c’est comme quitter le foyer pour arriver à sa véritable demeure.

Que fait l’ego lorsque nous plongeons dans le silence ? Souvent, il augmente l’activité des pensées. Quand nous arrivons malgré tout à glisser dessus et à entrer dans le silence, l’ego nous encourage à abandonner le mot de prière. Nous pouvons alors nous convaincre que le mot de prière est une gêne pour arriver à la paix. Si nous écoutons la voix de l’ego et abandonnons notre planche, nous flottons simplement (ou nous coulons !) dans la pax perniciosa (la « paix pernicieuse ») ou le « saint flottement », et l’ego a ainsi réussi à entraver notre progrès. Si cette tactique échoue, il peut nous demander : « N’est-ce pas lassant, à la longue, de répéter un mot ? Quelle escroquerie ! » Et si, après tout cela, nous continuons à méditer, il peut s’y prendre autrement et nous souffler à l’oreille : « Es-tu certain que c’est la bonne méthode ou le bon mot de prière ? Ne devrais-tu pas changer de mot ? » Là encore, l’ego veut être sûr que nous n’allions nulle part ! La seule voie est la persévérance à méditer fidèlement en dépit des distractions.

Lettre n°30 - Entrer dans le silence
Kim Nataraja - Année 1

Il faut du courage pour abandonner les pensées, l’ego, quitter le confort du conditionnement, lâcher – même temporairement – le sentiment d’identité et d’individualité que nous avons bâti à force de penser. Mais il est essentiel « se renoncer » pour suivre Jésus dans le Silence et découvrir qui nous sommes vraiment, un enfant de Dieu. Certes, quand nous entrons dans la forêt du silence nous rencontrons à la fois la belle et la bête : les souvenirs oubliés des bons moments et les peurs refoulées. Nous sommes alors dans le monde émotionnel/psychologique que John Main appelait « la face sombre de la conscience faite de peurs et d’anxiétés refoulées » et Laurence Freemann « les distractions psychologiques ». Le silence des pensées superficielles permet de devenir sensible à l’inconscient personnel où l’ego a déposé tout ce qui semblait menacer notre adaptation à l’environnement, dont dépendait notre survie, quand nous étions jeunes.

La joie bouillonne, la paix règne, les larmes coulent ; des sentiments de colère et d’irritation émergent. Acceptez tout ce qui vient : les larmes sont celles que vous n’avez pas versées quand il aurait fallu ; de même la colère et l’irritation n’ont pas été exprimées au moment opportun. Ces émotions entravent le cheminement vers le centre. Laissez-les remonter, nommez-les et acceptez-les, soyez-en conscients sans les exprimer ouvertement. Le Christ, le Guérisseur, est à l’oeuvre. Ces émotions réprimées sont des blocs de glace ; exposez-les à la Lumière et à l’Amour du Christ et ils fondront, permettant de faire un pas de plus sur le chemin. Nul besoin de connaître les raisons de ces émotions : « Nommez seulement les démons et le coeur les supportera beaucoup mieux. »

Il arrive que des traumatismes cachés remontent à la surface et, s’ils sont graves, qu’il soit nécessaire de chercher l’aide d’un psychothérapeute qui fera un bout de chemin avec nous. Ce qui est demandé, c’est de l’intuition, la conscience de la situation présente et les moyens pour y faire face ; une recherche intempestive de causes peut devenir à son tour un obstacle : on se préoccupe trop de soi, fasciné que l’on est par sa propre histoire, et l’on oublie la raison pour laquelle on a entrepris ce pèlerinage.

À ce stade, l’ego peut essayer d’arrêter entièrement votre marche avec des pensées du genre : « Laisse donc le passé où il est ! À quoi bon revivre ces émotions, mieux vaut les laisser tranquilles ! », ou bien « Tu t’écoutes trop, » « Tu devrais plutôt faire quelque chose d’utile pour les autres ». L’ego résiste à une descente plus en profondeur en faisant apparaître cette quête douloureuse, vaine, aride et ennuyeuse. Ne vous laissez pas prendre à ces subterfuges. Vous êtes libres d’entrer dans le silence de la méditation, de trouver la complétude et votre vrai soi. Ayez confiance et persévérez. Rappelez-vous que ce qui se passe se situe à un niveau beaucoup plus profond que la conscience rationnelle. La méditation est au-delà des pensées, des sentiments et des images. Le mental superficiel peut être distrait tandis qu’une guérison se produit à un niveau que le mental ne peut atteindre, celui de la communion silencieuse avec votre conscience profonde et la conscience du Christ. Persévérez dans la répétition fidèle du mot de prière afin qu’il devienne l’harmonique qui résonne dans votre être, permettant au Christ d’accomplir son oeuvre et de vous conduire à la plénitude.

Lettre n°31 - Nos sens intérieurs
Kim Nataraja - Année 1

À mesure que nous nous détachons de notre conditionnement et du besoin d’utiliser le monde et autrui comme des supports affectifs, il arrive que nous laissions derrière nous ce qui nous entrave. Nous connaissons alors des moments, certes fugaces, où nous entrons dans une autre réalité, le monde spirituel et transcendantal que John Main appelle « le niveau de silence où nous voyons avec émerveillement la lumière de notre propre esprit », « où nous entrons en contact avec le fondement de notre être », « où nous faisons l’expérience du vide » et où, selon l’expression de Laurence Freeman, nous faisons l’expérience « de la paix, de la conscience de la Présence de Dieu », et où nous « sommes face à l’ego dans sa nudité », l’ego dépouillé de ses désirs désordonnés et de ses blessures affectives.

Quand nous entrons dans le silence de cette manière profonde, un mode différent de connaissance est mis en action : nous abandonnons la conscience purement rationnelle et logique et nous commençons à comprendre avec une forme plus élevée, intuitive, de connaissance, directe et immédiate, que les premiers théologiens chrétiens appelaient « l’OEil du Coeur ». Nous avons accès à la source intérieure de la vraie sagesse, à la conscience du Christ dans notre coeur. Plus nous entrons dans le silence et l’immobilité de la méditation, plus notre compréhension intuitive s’éclaircie. Nous « connaissons » tout simplement. Cette connaissance se répand dans la vie ordinaire et nous écoutons de plus en plus la voix de notre intuition.

Origène, un des tout premiers Pères de l’Église, fut le premier à parler des sens intérieurs. Selon lui, il existe cinq autres sens en plus des sens physiques courants. L’âme aussi a des yeux, des oreilles, un sens du goût, de l’odorat et du toucher.

Le but profond de la méditation est de mettre ces sens en éveil. En amenant ainsi le mental dans le coeur, le moi rationnel ne domine plus notre être, mais le soi intuitif, le vrai soi peut imprégner l’ego, le moi rationnel, et les deux s’intègrent lentement l’un dans l’autre. Alors nous sommes vraiment complets. Nous nous souvenons désormais de qui nous sommes vraiment. La méditation nous aide à faire l’expérience du Christ comme force vivante en nous, qui donne de l’énergie, qui soigne, qui transforme, qui nous conduit à une plus grande conscience, une plus grande complétude et plus grande compassion.

Rappelons-nous que cette expérience n’est pas réservée à une élite ; elle fait partie de notre nature humaine. Un des principes de base de la psychologie de Jung est qu’il existe dans la psyché de tout être humain un besoin intrinsèque de complétude et d’intégration, ce que l’on trouve aussi exprimé dans cette parole de saint Augustin :

« Cette vie n’a qu’un but : restaurer la santé de l’oeil du coeur par lequel Dieu peut être vu. »

Lettre n°32 - Simple mais pas facile, par Laurence Freeman
Kim Nataraja - Année 1

« Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous tracassez pas pour votre vie, de ce que vous mangerez (ou boirez) ; ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? » (Matthieu 6, 25).

Nous tâchons de rester immobiles dans l’instant présent, qui est le seul moment de réalité, de rencontre avec le Dieu qui est « Je Suis ». Et pourtant au bout de quelques secondes, nous voilà en train de penser au passé, de faire des projets pour l’avenir ou d’échafauder des rêves dont on attend la réalisation dans un univers de fantaisie. « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même » (Matthieu 6, 33).

L’enseignement de Jésus sur la prière est simple et pur, d’une sagesse percutante et plein de bon sens. Et pourtant, nous semblons incapables de le mettre en pratique. S’adressait-il vraiment à des gens ordinaires ?

La découverte de notre état de distraction a quelque chose d’humiliant. Il est bon alors de se souvenir que c’est une découverte universelle, sinon pourquoi, mille six cents ans plus tôt, Cassien aurait-il recommandé le mot de prière (qu’il appelait « formule ») ? Cependant, notre époque a augmenté le poids de la distraction naturelle d’une énorme masse quotidienne d’informations et de stimuli que nous essayons d’absorber et de classer, depuis l’instant où nous allumons la radio le matin jusqu’au moment où nous éteignons la télévision le soir.

Face à cela, il est tentant de se décourager et de se détourner de la méditation : « Ce n’est pas mon genre de spiritualité. Je ne suis pas fait pour cette discipline. Pourquoi ma prière devrait-elle être encore un temps de travail ? » Ce découragement recouvre souvent un sentiment récurrent d’échec et d’insuffisance, le côté faible d’un ego abîmé qui se rejette, « Je ne suis bon à rien, pas même à la méditation. »

Ce dont on a besoin plus que tout à ce premier stade, c’est d’une intuition du sens de la méditation et d’une soif jaillissant d’un niveau de conscience plus profond que celui auquel on se sent bloqué. C’est ici, dès le départ, que l’on rencontre l’impulsion de la grâce même si l’on ne peut encore la reconnaître comme telle. Elle vient de l’extérieur par l’entremise de l’enseignement, de la tradition, de l’amitié spirituelle ou d’une source d’inspiration. De l’intérieur, elle se manifeste sous la forme d’une soif intuitive qui nous pousse à approfondir notre expérience. Le Christ qui, en tant qu’Esprit, n’est pas davantage au-dedans de nous qu’au-dehors semble pousser de l’extérieur et tirer de l’intérieur.

Il est utile de comprendre dès le départ le sens et le but du mot de prière. Ce n’est ni une baguette magique qui fait le vide dans le mental, ni un interrupteur qui allume Dieu. C’est une discipline « qui commence dans la foi et finit dans l’amour » et nous conduit à la pauvreté en esprit. Nous ne disons pas le mantra pour repousser les distractions, mais pour détacher d’elles notre attention. La simple découverte que nous sommes libres, certes imparfaitement, de porter notre attention ailleurs est le premier grand éveil. C’est le début d’un processus d’approfondissement de la conscience permettant de quitter les distractions superficielles qui s’agitent telles des vagues à la surface de l’océan. Même à ce tout premier stade du voyage, nous apprenons la plus profonde des vérités en abandonnant nos pensées religieuses aussi bien qu’ordinaires : ce n’est pas notre prière, mais celle du Christ qui importe.

Lettre n°33 - Une façon différente d’apprendre, par John Main osb (The Heart of Creation)
Kim Nataraja - Année 1

par John Main osb (The Heart of Creation)

Apprendre à méditer et apprendre ce que la méditation a à nous enseigner sont deux types d’apprentissages qui diffèrent des apprentissages ordinaires. Nous n’apprenons rien de « nouveau » au sens où nous l’entendons habituellement. Nous réapprenons quelque chose que nous savions dans notre enfance et que nous avons oublié avant que nous ayons la maturité suffisante pour l’intégrer, et nous désapprenons beaucoup de choses – conditionnés que nous sommes par notre éducation et notre formation – qui ne conviennent pas à une vie pleinement développée. Ce que nous apprenons dans ce processus de réapprentissage et de désapprentissage est trop direct et trop simple pour que nous le comprenions, si ce n’est dans et par l’expérience. Quand nous commençons, nous sommes trop compliqués et trop conscients de nous-mêmes pour cette expérience. Un peu d’enseignement est nécessaire, non seulement par l’exemple (le meilleur de tous) mais aussi au moyen de mots et d’idées, pour nous maintenir sur le chemin qui nous prépare à « l’expérience magistrale ». Je vais essayer de résumer cet enseignement qui est des plus simples et présenter les éléments fondamentaux de la méditation. Commençons par nous placer dans le contexte de l’enseignement chrétien de base tel qu’il est présenté dans les Écritures. Saint Paul nous livre ici une réflexion sur la capacité, présente en chacun de nous, de vivre une vie plus riche et plus complète, une vie enracinée dans le mystère de Dieu.

« C’est pourquoi je fléchis les genoux devant le Père de qui toute famille tient son nom, au ciel et sur la terre ; qu’il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance, par son Esprit, pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, qu’il fasse habiter le Christ en vos coeurs par la foi ; enracinés et fondés dans l’amour, vous aurez ainsi la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur… et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu. »                (Eph 3, 14-19)

C’est une description merveilleusement complète de notre destin personnel, en tant que chrétien et en tant qu’être humain. Notre destin et notre appel sont de connaître la plénitude de l’être, qui est la plénitude même de Dieu. En d’autres termes, chacun de nous est appelé à un développement illimité et infini par le chemin de la foi et de l’amour, en abandonnant l’étroitesse de l’ego pour entrer dans le mystère toujours grandissant de Dieu.

La seule qualité dont nous ayons besoin pour commencer est le courage. Commencer à méditer, c’est comme chercher du pétrole dans le désert. La surface est si sèche et poussiéreuse qu’il faut avoir foi dans les recherches des géologues qui vous disent qu’il y a, en profondeur, une grande source d’énergie. Lorsque l’on commence à méditer pour la première fois, on ne peut s’empêcher d’attendre qu’il se passe quelque chose, que ce soit une vision ou une connaissance plus profonde. Mais rien n’arrive. Si nous dépassons cette attente, un des nombreux obstacles dressés sur le chemin de la foi, nous verrons que, oeuvrant tranquillement au coeur de la foi, se trouve l’amour. Quand on voit cela, quand on voit que ce n’est pas uniquement la foi qui nous fait avancer, mais la foi et l’amour, alors nous avons vraiment commencé. Grâce à cette foi, le Christ demeure en nous dans l’amour. Sa présence en nous est l’accompagnement permanent du maître. Notre courage initial nous a conduits à trouver un maître.

Mais c’est vraiment parce que « rien n’arrive » que l’on peut être assuré que l’on est sur le bon chemin, le chemin de la simplicité, de la pauvreté, d’un abandon qui rend fort. Jésus nous a dit que son Esprit se trouve dans nos coeurs. La méditation nous fait découvrir cette vérité en tant que réalité présente au plus profond de nous, au centre de nos vies. L’Esprit que nous sommes invités à découvrir dans nos coeurs est la source d’énergie qui enrichit chaque aspect et chaque partie de nos vies. L’Esprit est l’Esprit éternel de la vie et l’Esprit éternel de l’amour. Les chrétiens ne sont pas appelés à être à demi vivants, ce qui signifie à demi morts, mais à être complètement vivants, vivants de la dynamique de l’Esprit, de la puissance et de l’énergie dont parle saint Paul et qui se déversent continuellement dans nos coeurs.

Lettre n°34 - Les sources du mysticisme chrétien (introduction), par Laurence Freeman
Kim Nataraja - Année 1

Un tumulus néolithique construit il y a 5 000 ans dans le comté de Meath (Irlande) met en lumière une étape décisive dans le développement de la conscience humaine. Le simple fait d’enterrer avec révérence des restes humains marque une avancée dans la prise de conscience et le respect de soi. Le mystère de la vie est d’une certaine façon caché et révélé dans la mort. Les ossements, probablement pas ceux des cuisiniers ou des femmes de ménage du clan, ont été déposés dans le cœur enténébré de la construction recouverte de quartz. Quelques dizaines de centimètres au-dessus de l’entrée de ce complexe, une étroite ouverture s’ouvre sur un petit tunnel qui débouche sur l’épaisse obscurité du noyau central. L’homme moderne a touché la psyché de ses ancêtres lorsque les archéologues ont découvert le but, sinon la signification, de cette ouverture. Au solstice d’hiver, les premiers rayons du soleil de la Nouvelle Année, renaissant de sa propre mort, touchent le couloir de pierre et parviennent au noyau obscur, la lumière chassant l’obscurité pendant quelques minutes.

Heureux ceux qui se pressent chaque année dans cette chambre intérieure dans l’espoir d’un matin sans nuages. La sensation de résurrection et d’illumination doit être intense et une crainte sacrée doit les unir. Mais ce serait sans doute un abus de langage de qualifier de mystique cette expérience. L’expérience mystique ne peut s’exprimer que dans une ou plusieurs des formes variables du langage humain – comme l’architecture, la liturgie, l’art, la philosophie, la sexualité. Mais en lui-même, le mysticisme est la conscience directe de ce qui est immédiatement présent et cependant à jamais ineffable. Nous n’avons aucune idée des croyances de ceux qui ont calculé et calibré avec tant de précision le tumulus de New Grange. Mais quelle que soit la manière dont ils comprenaient leurs propres croyances et même s’ils ne pouvaient pas les analyser, elles n’étaient pas des copies de copies. Elles étaient nées de l’expérience directe.

L’expérience mystique est connue par ses fruits mais n’est pas elle-même susceptible d’être analysée. On ne peut pas analyser ce qui est vraiment simple – mais on peut le connaître. Jésus qui vivait et parlait entièrement à partir de son expérience du « Père » l’a dit à propos du « Règne de Dieu », qui est le terme chrétien. « Vous ne pouvez pas dire par l’observation quand le règne de Dieu va venir ». Etant donné le caractère insaisissable de tout ceci, il n’est pas surprenant de nous voir opter facilement pour ce qui ressemble au bon sens et substituer la photographie à la chose réelle, le concept à l’expérience. Les images et les pensées sont des objets qui peuvent être étiquetés et contrôlés alors que Dieu, comme l’a rappelé saint Irénée, est une réalité que nous ne pourrons jamais connaître en tant qu’objet, seulement par participation à Sa propre connaissance-de-soi. Au terme de son marathon intellectuel, comme il s’asseyait dans la grande cathédrale de sa Somme théologique, Thomas d’Aquin eut, un jour, une expérience en célébrant la messe qui fit voler en éclats son univers mental. Tout ce qu’il avait écrit, déclara-t-il, n’était que paille et il était content de la voir brûler. Dans la scolastique dont il est le père fondateur, on entend rarement cette somme véritable de ses peines ni sa pertinence pour nous ses élèves.

Selon saint Augustin, « si vous pouvez le comprendre, ce n’est pas Dieu ». Cela peut sembler contredire beaucoup d’autres choses qu’il a dites, mais en fait, cela révèle le domaine fertile du paradoxe qui se trouve au cœur de la foi. On est là en présence d’un archétype qui se traduit par deux types complémentaires d’expression religieuse : la cataphatique qui procède en affirmant des choses vraies sur Dieu, et l’apophatique qui nie tout ce qui peut être dit à propos de Dieu car Dieu est au-delà de la pensée. Raison et foi ne sont pas contradictoires, mais elles ne sont pas identiques. Une identité chrétienne mature et équilibrée exige une certaine compétence dans les deux. Tout chrétien aujourd’hui doit être capable de gérer ce paradoxe. C’est ce que Karl Rahner voulait dire quand il disait que le chrétien du futur sera mystique ou il n’y aura plus de chrétiens.

Le fruit de la mystique ineffable est la contemplation ordinaire. La vie se modifie et ne se termine pas avec l’expérience de Dieu bien qu’il s’agisse d’une sorte de mort-séparation autant que d’une union conjugale. Contemplation est un terme plus aisé à manipuler que mysticisme parce qu’il recouvre non seulement une expérience particulière mais aussi une manière de jouir de la vie dans le moment présent. Pour le comprendre et le vivre, la joie est essentielle. Thomas d’Aquin disait de la contemplation qu’elle était la simple jouissance de la vérité. La vie contemplative est l’appel de l’évangile et le but de toute religion qui ne se protège pas, comme les religions peuvent le faire, de l’expérience directe de Dieu.

Le renouveau des religions, périodiquement, prend de nombreuse formes – structurelle, symbolique, intellectuelle et liturgique. Le christianisme traverse une ces époques de réforme radicale et de réalignement sur une culture moderne dont la caractéristique première est le changement continuel. Dans les sociétés traditionnelles, comme celles qui reposent sur les cycles agricoles, la vie se répète et cela convient à une certaine forme de religion institutionnelle qui célèbre la moisson et prie pendant la semaison. Pour la plupart des hommes modernes – mais naturellement, tout le monde qui vit aujourd’hui n’est pas moderne en ce sens – cette sorte de religion a de la valeur au niveau du symbolisme, mais elle ne relie pas leur existence quotidienne au grand mystère. Elle ne leur remet pas le mystique en mémoire ni ne les aide à vivre de manière contemplative. Il n’est pas surprenant que les masses urbaines ne trouvent pas beaucoup de sens dans la religion « traditionnelle » ou « institutionnelle ». Les responsables religieux tendent à attribuer cela à la nature pécheresse de l’homme et à la malignité du monde. Mais quelles sont les causes et quels sont les symptômes ?

Certains responsables catholiques pensent que le problème réside dans la liturgie qui a perdu sa qualité « mystique » en passant du chant grégorien à la guitare folk. C’est un peu comme ces politiciens qui imputent les chiffres de la criminalité à l’érosion des valeurs familiales. Si seulement, c’était aussi simple. Il est vrai que la plupart des célébrations à l’église ont une tonalité plus funèbre que nuptiale, mais on ne peut résoudre ce problème par décret, pas plus qu’on ne peut réformer les valeurs familiales par la loi.

J’ai récemment assisté à une liturgie dominicale dans une paroisse, et j’ai été touché et enthousiasmé par l’ambiance et l’esthétique de l’ensemble comme par l’énergie et l’engagement des paroissiens auxquels une réelle autorité avait été confiée. Je restai avec le prêtre dans son bureau tandis que toute cette activité se poursuivait. Il était détendu, heureux et plein d’humour dans l’autodérision. À mes compliments, il répondit qu’il se contentait d’être le point immobile autour duquel tournait la vie de la paroisse. Nous savions l’un et l’autre que le point immobile était certainement en lui mais pas lui. Il avait à l’esprit le verset du psaume : Arrête, et sache que je suis Dieu.

La situation religieuse d’aujourd’hui est complexe et volatile. C’est pourquoi, sans doute, la tradition mystique suscite tant d’intérêt et pourquoi l’on recherche des manières plus simples de vivre une vie contemplative. Il y a 3 ans le Centre de méditation chrétienne de Londres a inauguré un cours hebdomadaire d’une année sur « les sources du mysticisme chrétien » qui, désormais, est proposé chaque année et s’est étendu à d’autres pays. Il répond à la soif pour une autre forme de connaissance spirituelle. Les gens entendent suffisamment de morale, d’avertissements et de menaces, suffisamment de platitudes débitées en chaire. La résurgence bouddhiste en Occident parle de l’expérience sans les dogmes. Son attrait vient du fait qu’il ne repose pas sur la « foi ». Ce n’est pas totalement exact mais cette perception est malgré tout révélatrice. Le christianisme, par contraste, est très attaché aux dogmes et croit que « la foi sauve », quand bien même il distingue entre foi et croyance. Mais comme Thomas d’Aquin le disait déjà avant même son illumination, nous adorons Dieu et non des dogmes.

Avec la conviction qu’une connaissance bien informée de la tradition mystique chrétienne peut aider les chrétiens contemporains à traverser la crise actuelle plus joyeusement et les amener à vivre une vie plus contemplative, nous commençons ce « Cours sur les Sources » dans le cadre de ces lettres d’enseignement. Chaque semaine sera présenté un maître ou un groupe de maîtres spirituels, ainsi que quelques pistes pour une exploration plus approfondie. Comme il sied à la tradition mystique chrétienne, nous commencerons par le Maître lui-même.

Lettre n°35 - L’expérience mystique de Jésus, par Laurence Freeman
Kim Nataraja - Année 1

La semaine dernière, nous avons vu que la conscience mystique est vieille comme le monde. La plupart des grands scientifiques de notre époque en sont venus à voir le monde de cette façon : unitive et avec révérence. Les sources de ce que l’on appelle la tradition mystique chrétienne sont donc antérieures au Jésus historique. Cela est conforme à la théologie de l’Incarnation selon laquelle le Verbe éternel est entré dans le temps et l’espace en la personne de Jésus d’une manière qui était sans précédent et sera sans répétition possible. Ce paradoxe de la « tempiternité », pour reprendre l’expression de Raimon Panikkar qui désigne ainsi l’intégration du temps et de l’éternité en une seule conscience, mérite qu’on s’y arrête un instant parce qu’il éclaire ce qui distingue l’expérience chrétienne. Il explique également pourquoi l’Écriture et les paroles de Jésus peuvent être comprises de manières si différentes. Ce même mystère montre comment nous entrons dans le fond commun de l’humanité par une profonde pénétration de notre propre tradition. En restant dans notre propre foi, à condition de plonger dans ses profondeurs, nous émergeons là où Jésus réssuscité nous rejoint, dans un domaine sans frontière. Le monde n’a jamais eu un besoin plus urgent de sagesse mystique, à la fois pour dépasser son autodestructivité et pour faire en sorte que les différences cessent de devenir des divisions et des excuses à la violence.

Les racines de la sagesse mystique chrétienne se trouvent dans les cavités les plus profondes du cœur de Jésus. Le cœur humain – symbole universel de complétude et d’intériorité – est notoirement difficile à discerner. Nous ne pourrions pas espérer voir loin dans le cœur de Jésus s’il ne nous avait pas spécifiquement déclaré : « Je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père » (Jean 15, 15). Nous sommes appelés ses amis, ceux auxquels il ne cache rien. Cette révélation extraordinaire, associée à tout ce qu’elle suggère à propos de la relation divine à l’humanité, est au cœur de la foi chrétienne et sous-tend toutes les interprétations de la Croix et de la Résurrection.

Jésus est appelé « maître » plus souvent que d’aucun titre dans le Nouveau Testament. Nous apprenons de lui, comme l’implique le mot disciple (qui vient de discere, apprendre). À l’instar de tout bon maître, Jésus partage ce qu’il sait en étirant nos esprits et en élargissant notre capacité à la gnosis, la connaissance directe par l’expérience personnelle. C’est ce que le concile Vatican II a appelé la vocation universelle à la sainteté et la raison pour laquelle il a tellement insisté sur la revalorisation de la tradition contemplative. L’une des meilleures méthodes pour enseigner de cette façon n’est pas de faire ingurgiter un maximum d’informations mais de poser des questions. L’expérience mystique prospère avec l’ouverture de l’esprit et c’est ce que provoquent les questions.

Des nombreuses questions que pose Jésus, la plus essentielle – qui montre également comment son expérience du Père devient la nôtre – est peut-être : « Qui dites-vous que je suis ? » (Lc 9, 18 ; Mt 16, 15). Elle n’est pas agressive. Ignorez-la si vous voulez. Mais si on l’écoute, elle nous conduit, telle Alice, au fond d’un tunnel, dans un monde d’une illumination et d’une réalité extraordinairement intenses que Jésus appelle le Royaume. C’est comme si, en écoutant cette question, nous étions amenés par ruse à nous poser la question de fond de la conscience humaine, que nous aimons repousser indéfiniment : « Qui suis-je ? » Les mystiques chrétiens ont toujours vu que connaissance de soi et connaissance de Dieu sont inséparables. « Fasse que je me connaisse pour que je Te connaisse », suppliait saint Augustin. La connaissance de soi de Jésus est la base de son humble autorité pour poser cette question. La sagesse mystique est humilité. « Je sais d’où je suis venu et où je vais » (Jn 8, 14). Comme si Jésus, le maître des évangiles et le maître à l’intérieur de nos cœurs, voulait que nous soyons capables de le dire à propos de nous-mêmes.

Basileia, le mot grec pour « royaume » est mieux traduit par « règne ». Ceci pour nous rappeler que le royaume de Dieu n’est pas un lieu où nous allons, ou une récompense qui nous attend. C’est la présence du pur être de Dieu dans lequel toutes les dualités sont dépassées, mais pas détruites. « L’on ne dira pas : “Voici : il est ici ! ou bien : il est là !” Car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous » (Luc 17, 20). La préposition eu, signifie à la fois dans et parmi, et donc, comme souvent avec la grammaire de saint Paul, a des connotations à la fois mystiques et sociales. Mystiques et moraux, contemplatifs et actifs, les évangiles sont une source infiniment fertile de croissance spirituelle. Ils changent de sens selon les conditions dans lesquelles on les lit et s’adaptent à l’intelligence du cœur du lecteur. La prière contemplative et la Parole vivante de l’Écriture ont conjointement formé la tradition mystique chrétienne. Enracinée dans l’expérience de Jésus, la tradition mystique chrétienne a simplement pour signification d’entrer dans le Royaume en union d’amour avec lui, illuminés par sa parole, dans les conditions particulières de nos vies.

Jésus a fait beaucoup de choses. Il a pardonné les péchés, soigné les malades, nourri les affamés, ressuscité les morts, apaisé les tempêtes, parlé en paraboles, et s’est régulièrement retiré dans le silence et la solitude pour prier. Mais l’importance de tout ce qu’il disait et faisait résidait dans la manifestation du Royaume. « Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m’en ! je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jn 14, 10-11).

Cette déclaration d’union avec Dieu et l’assurance de l’envoi de l’Esprit par Jésus ont conduit, en quelques siècles, à la formulation trinitaire du langage mystique chrétien. Celui-ci, cependant, comme le verrons au fil de cette série, tient davantage du langage de l’alcôve que de la salle de conférence. Il n’est donc pas surprenant que les mystiques du christianisme se soient très régulièrement heurtés à ses dirigeants universitaires et bureaucratiques. Ni le judaïsme, ni l’islam, nos religions sœurs, sont à ce point à cheval sur l’orthodoxie doctrinale. Cependant, le mystique est malgré tout poussé, à ses risques et périls, à trouver les mots pour exprimer l’expérience qui est née dans le silence de l’union des cœurs. Jésus, le modèle du contemplatif chrétien, a également montré que l’expérience de l’amour de Dieu appelle à être exprimée afin d’accomplir une révolution dans la conscience humaine.

Nous pénétrons dans le Royaume par une transformation de la conscience dans l’autrui-centrisme de l’amour. Les Béatitudes montrent à quoi ressemble le monde ensuite. L’amour est la devise du Royaume, et le commandement d’aimer est la grande simplification qui réunit le moral et le mystique. Le christianisme est par essence une religion mystique parce qu’il n’a pas de sens en dehors de la vision unitive dans laquelle tous les contraires coïncident. Même les ennemis deviennent ceux que nous aimons. Jésus a enseigné que la contemplation et la non-violence étaient les deux piliers du Royaume.

Le disciple chrétien grandissant dans cette vision, nourri par la parole, les sacrements, la communauté et le dialogue avec les autres religions, son expérience devient la nôtre. L’expérience mystique chrétienne est essentiellement et simplement la vie chrétienne. En la vivant, nous voyons que la grande inhabitation que Jésus célèbre dans son discours d’adieu : « Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous » (Jn 17, 21) ne sont pas que des mots.

 

Suggestions de lecture :

Olivier Clément, Sources, Les mystiques chrétiens des origines, DDB, 2008.

Laurence Freeman, Jésus, le maître intérieur, Albin Michel, 2002.

Lettre n°36 - Saint Paul, par Laurence Freeman osb
Kim Nataraja - Année 1

On considère souvent que St Paul est le fondateur du christianisme. Il est certain que, sans lui, il ne se serait pas développé comme il l’a fait, de même que Paul ne l’aurait pas développé comme il l’a fait s’il n’avait pas été jeté à bas de son cheval sur la route de Damas, et si Jésus ne lui était pas apparu dans une lumière aveuglante, sa vie s’en trouvant complètement transformée. Dire qu’il a donné sa forme au christianisme à venir ne signifie pas qu’il a détrôné Jésus mais que, tout comme nous, il ne l’a pas connu « selon la chair ». Bien que Paul insiste sur l’humanité de Jésus, le Jésus historique ne l’intéresse guère. Cela ne signifie pas non plus que Paul se préoccupait de structures et de règles. En fait, sur le plan religieux, il était radical, un pionnier et non un administrateur, un mystique plutôt qu’un juriste. Saint Pierre appelait Paul son ami et « cher frère » et conseillait de lire ses lettres, tout en mettant en garde contre les passages difficiles à comprendre, pouvant donner lieu à de mauvaises interprétations (2 Pierre 3, 15). Pierre et Paul avaient eu une dispute au Concile de Jérusalem à propos de l’admission des gentils dans la communauté chrétienne. À Rome, attendant leur destin, ils étaient l’objet d’une égale vénération. Mais la tradition fait remonter le siège épiscopal et la succession du prince des apôtres à Pierre et non à Paul. Paul n’était peut-être pas le type de personne auquel on aurait aimé confier les rênes d’un diocèse.

Il est probablement né dans une riche famille juive, d’une ville gréco-romaine cosmopolite. Certains pensent qu’autour de vingt ans, il est allé à Jérusalem pour étudier la Loi. Il reconnaît lui-même qu’il était devenu un zélote intégriste pourchassant les adeptes de Jésus. Avant sa conversion et d’après l’image qu’il donne de lui-même, c’était un genre d’ayatollah ou de grand inquisiteur de la pire espèce. Non seulement il avait raison, mais les autres devaient être punis d’avoir tort. Par la suite, il inversa complètement ses idées religieuses les plus profondes au sujet de la grâce, du péché et du salut. Cette révolution religieuse n’a cependant pas été principalement intellectuelle mais spirituelle. Pendant plusieurs siècles à partir de Paul et de l’Église apostolique, la théologie s’est développée sous l’influence d’expériences mystiques prenant leur source dans la contemplation profonde. Avec le temps, la situation s’est inversée, surtout dans l’Église occidentale, et la théologie en tant que « reine des sciences » s’est séparée de la « subjectivité » supposée de la prière. Elle a commencé à surveiller ce qui venait de l’expérience et à passer au peigne fin la vérification « personnelle » de la foi. Les racines de cette naturelle et éternelle tension entre le spirituel et le religieux, si fréquemment invoquée de nos jours, s’observent dans les lettres de Paul, bien qu’il n’aurait pas pu deviner à quoi elle aboutirait.

Sa première Lettre aux Thessaloniciens est aussi le premier texte chrétien qui nous soit parvenu et, au troisième verset, on voit apparaître la triade de la foi, de l’espérance et de la charité qui, comme tant de ses formules, a façonné le vocabulaire théologique de l’Église. Ces termes employés par Paul, comme bien d’autres, ont influencé tous les écrivains mystiques ultérieurs : gnosis (la connaissance par l’expérience personnelle), pistis (la foi entendue comme relation personnelle) et agapè (l’amour divin). À travers ses lettres, adressées à de petites églises se réunissant dans des maisons, pour lesquelles il nourrissait un sentiment paternel passionné, voire possessif, nous pouvons essayer de deviner quelle était sa personnalité religieuse complexe. Comme Moïse, il ne semble pas avoir été un orateur charismatique. Il était enflammé dans l’amour comme dans la colère. Il pouvait être tendre, dur, indulgent et impatient. Son « écharde en la chair », quelle qu’elle ait été, lui a permis de rester humble dans son ardente motivation et son immersion totale dans l’expérience du Christ. « En Christ » revient 164 fois dans les écrits pauliniens, faisant toujours référence à la vie d’ici-bas, tandis que l’expression « avec le Christ » désigne la prochaine vie.

Comme pour d’autres fondateurs, la frontière entre l’homme et le mythe est ténue. Seule la moitié environ de ses lettres sont de nos jours considérées comme étant de sa main. Mais Paul est plus grand que sa personnalité et son identité historique. L’expérience de sa conversion, qui est décrite à plusieurs reprises dans ses lettres et dans les Actes, lui est cependant tout à fait personnelle. Elle l’a terrassée pendant trois ans avant qu’il puisse recommencer à vivre. L’expérience mystique, nous montre-t-il, est transcendante mais ne peut pas être séparée de la psyché individuelle dans laquelle elle se produit et qu’elle peut surcharger. L’expérience de Paul était un « mysticisme de la lumière » mais les écrits qui en sont inspirés contiennent des matériaux qui ont été par la suite exploités par toutes sortes de littératures mystiques chrétiennes, y compris celle de la nuit obscure. La théologie de Paul contient à la fois, de façon non systématique, le cataphatique (ce que l’on peut dire de Dieu) et l’apophatique (dire ce que l’on ne peut pas dire). « En Christ, écrit-il, habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité » (Col 2, 9), une affirmation importante pour l’élaboration à venir du dogme de l’Incarnation. Il prie également afin que le Christ habite en nos cœurs par la foi et que nous soyons fondés dans l’amour, pour que nous puissions « connaître » sa totalité bien qu’elle « surpasse toute connaissance » (Eph 3,17).

Sa conversion n’a été qu’un début, et peut-être l’implosion de son côté obscur autant qu’un moment pleinement mystique. En 2 Cor 12, Paul mentionne qu’il a été « ravi jusqu’au paradis » (« était-ce en son corps ? je ne sais ; était-ce hors de son corps ? je ne sais – Dieu le sait ») et qu’il a entendu « des paroles ineffables, qu’il n’est pas permis à un homme de redire ». La forme n’est pas sans rappeler le mysticisme apocalyptique juif mais elle est également unique en son genre, en particulier par son caractère si explicitement autobiographique. Cependant, le sens de cette confession n’est pas, pour lui, de « s’enorgueillir » mais d’insister pour qu’on l’évalue à ce qu’on voit. Et que voit-on ? Qu’il est comme nous. Il lui a été mis une « écharde en la chair » pour rester humble, et malgré ses prières, Dieu ne la lui a pas ôtée. Il est donc resté faible. Et c’est de ses faiblesses et non de ses expériences mystiques qu’il se glorifie car la puissance du Christ repose sur le faible et la puissance divine ne se révèle pleinement que dans la faiblesse humaine. « Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ». Nous voyons là le renoncement essentiel à la puissance qui se trouve au cœur du mystère du Christ et de la vie chrétienne. Le mysticisme chrétien n’est pas centré sur l’expérience subjective, si prompte à gonfler l’ego, mais sur l’œuvre de Dieu qui se déploie dans le contexte plus large du monde et du service d’autrui.

Cette description de l’extase a nourri de nombreux écrivains mystiques ultérieurs, comme Origène et Ambroise. Elle les a aidés à christianiser la « theoria » (vision) platonicienne qui est devenue un mot-clé pour désigner la contemplation chrétienne. En permettant d’établir des liens avec des figures antérieures telles que Plotin, ces emprunts montrent combien le dialogue interreligieux s’épanouit dans le mystique, un point qu’il ne faudrait pas oublier aujourd’hui alors que l’Islam et l’Occident chrétien forment leurs rangs sur le terrain politique. En lisant la description de la transformation spirituelle de Paul, Grégoire de Nysse a développé le concept d’épectase (epéktasis), le fait que l’expérience de Dieu ne finit jamais. Paul enseignait que « nous sommes transformés en cette même image (du Christ), allant de gloire en gloire » (2 Cor 3, 18). En contemplant le Christ ressuscité, l’être humain, en tant qu’image de Dieu, est à la fois guéri et complété. Les mystiques chrétiens soulignent la primauté de l’expérience mais mettent en garde contre les « expériences » qui retiennent l’attention. Se figer sur des expériences individuelles ressortit au consumérisme spirituel. L’extension de l’expérience dans la dimension du temps est la foi.

Deux autres aspects de l’expérience mystique de Paul ayant façonné l’Église méritent d’être soulignés. En premier lieu, son influence sur la pensée morale. La conversion de Paul et son illumination continue dans le Christ l’ont conduit à rejeter la loi religieuse comme moyen de corriger la condition humaine. Il a découvert l’attrait fatal qu’il y a à considérer le péché comme la violation d’une règle que la loi pourrait à son tour corriger. Dans la lettre aux Romains, il considère la Loi comme un remède de fortune. Elle ne peut pas opérer la chirurgie radicale nécessaire pour guérir de cette aliénation de soi de l’âme humaine qui est la source du péché. C’est la grâce qui l’accomplit et, merveilleuse nouvelle, là où le péché abonde, la grâce surabonde. De la grâce, on accède en un pas à la vision de l’amour comme énergie fondamentale de la prière et d’une union toujours plus profonde avec le Christ et avec les autres. Pour Paul, le Christ cosmique est le Christ intérieur. Cette connaissance est la sobre ivresse de l’amour qui fait sortir du rêve. Et comme l’affirmait le théologien jésuite du XXe siècle Bernard Lonergan, « l’amour de Dieu qui a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné » (Rom 5, 5) constitue l’expérience chrétienne.

Laurence Freeman OSB

Lettre n°37 - Le gnosticisme, par Laurence Freeman osb
Kim Nataraja - Année 1

Une forme ésotérique et éclectique de mysticisme fut la cause de la première grande division dans l’histoire de la spiritualité chrétienne ; on la trouve encore parmi nous et elle refait périodiquement surface dans des films hollywoodiens. « La vérité est ailleurs » affirment le Da Vinci Code ou le film Stigmata, et d’antiques secrets dissimulés par de vils cardinaux catholiques et des moines albinos sont finalement portés à la connaissance de tous par des anthropologues américains recherchés par le Vatican et la police. Depuis la découverte en 1945 de textes gnostiques (de gnosis, connaissance) dans une cache proche de Nag Hammadi en Haute-Égypte, l’intérêt pour cette tradition et ses relations avec le christianisme orthodoxe a connu un total renouvellement. Coïncidant avec le féminisme et la révélation publique des faiblesses humaines du clergé et des institutions religieuses, ce mouvement s’est développé et a pris une importance exagérée. Il a créé un marché dans un vide spirituel que les fournisseurs de révélations religieuses se sont dépêchés de remplir. À peu près la moitié des étudiants occidentaux pensent que le mythe de Jésus et de Marie-Madeleine a des bases solides, et qu’il y eut une époque où un christianisme féministe, libéral, humaniste et démocratique a vraiment existé avant d’être réprimé par des centralisateurs et des inquisiteurs. En réalité, la hiérarchie et la liturgie se sont développées très tôt dans la vie de l’Église. Les hérésies ne sont pas nécessairement et systématiquement les formes réprimées d’une perfection première. Elles peuvent aussi être des expériences dans lesquelles il y a beaucoup à admirer (le mot grec pour hérésie signifie « choix ») mais qui se révèlent ensuite déficientes.

Le gnosticisme est un élément qui a puissamment contribué à façonner notre tradition, ce qui explique pourquoi la plupart des gnostiques se considéraient comme chrétiens. Cependant, c’est un mouvement aussi difficile à définir pour les spécialistes que le New Age à notre époque. Il est difficile également pour les chrétiens de rejeter en bloc le gnosticisme, au même titre qu’on ne peut nier qu’un parent rebelle ou un mouton noir fait partie de la famille. Jean dans sa première lettre, avec son sublime enseignement sur l’amour — que l’on chercherait en vain dans un texte gnostique —, se fait cinglant lorsqu’il mentionne « plusieurs antéchrists » qui sont sortis du milieu de la communauté. « Ils n’étaient pas des nôtres ; car s’ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous » (1 Jn 2, 19). C’est le langage amer des sentiments familiaux blessés. Il se peut que Thomas l’incrédule de l’Évangile de Jean (20, 24), qui touche le corps physique de Jésus ressuscité et croit, soit une riposte au Thomas gnostique et à son incapacité à accepter le plein sens du Verbe fait chair.

La matière orale et littéraire des souvenirs se rapportant à Jésus a été recueillie dans les évangiles synoptiques entre les années 70 et 90. Mais il fallut encore attendre trois siècles pour qu’un canon définitif soit constitué en écartant, par exemple, des textes tels que le Pasteur d’Hermas, et en y incluant un texte problématique comme l’Apocalypse. Pour mieux cerner le problème, on peut comparer l’Évangile de Thomas, un texte syrien de date discutée mais probablement d’environ 75, avec la doctrine mystique et de fait en partie gnostique des écrits johanniques, l’Évangile et les épîtres. L’Évangile de Thomas n’est pas un récit mais un recueil de paroles de Jésus : « Les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites » (1), dont certaines, d’après certains spécialistes, peuvent prétendre à l’authenticité. La tonalité ésotérique du texte caractérise le gnosticisme mais n’est pas complètement étrangère non plus au canon : « À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles » (Mc 4, 11). C’est une parole que l’on retrouve dans tous les évangiles synoptiques bien que son sens général ne soit pas d’évoquer un enseignement caché mais un enseignement donné à tous en public et souvent mal compris, même par les proches disciples : « Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous des yeux pour ne point voir ? » demande Jésus aux Douze (Mc 8, 17-18).

Les deux Évangiles de Thomas et de Jean mettent l’accent sur l’immanence, la présence divine qui demeure en nous. Mais les textes gnostiques y ajoutent une omniprésence impersonnelle : « Fends le bois, je suis là, soulève la pierre et tu m’y trouveras ! » (81). Dans Jean, Jésus personnalise cette présence tout en l’élevant au plus haut mystère de son union avec le Père : « Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous » (Jn 17, 21). L’état de disciple existe bien dans l’Évangile de Thomas, mais le disciple est appelé à une autonomie et une réalisation solitaire qui font de lui autre chose qu’un disciple selon l’enseignement canonique. Dans l’Évangile de Thomas, les disciples peuvent poser des questions à Jésus, mais il leur dit de s’en aller et de faire le travail eux-mêmes. Dans l’Évangile de Jean, l’« amitié » que Jésus partage avec les disciples rend cette relation plus chaleureuse que toutes celles que l’on perçoit à travers les paroles décousues de l’évangile gnostique : « Jésus dit : ‘Je ne suis point ton maître, car tu as bu ; tu t’es enivré de la source bouillonnante qui est à moi et que j’ai répandue’ » (13). Le chrétien gnostique est essentiellement l’égal de Jésus, car ils partagent la même lumière et la même nature divine. Le chrétien catholique devient un avec le Christ par grâce, un enfant de Dieu par « adoption ». Le langage coïncide mais le sens est différent. Mais lorsque Jean déclare : « Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2), la proximité des deux types de langage mystique est évidente.

L’appel gnostique de Jésus fait sortir du chaos pour entrer dans une quête sérieuse pour nous découvrir enfant de Dieu : « Jésus dit : ‘Que celui qui cherche ne cesse point de chercher jusqu’à ce qu’il trouve ; lorsqu’il trouvera, il sera troublé ; lorsqu’il sera troublé, il admirera, et il régnera sur l’univers !’ » (2). Le ton est manifestement différent de celui des principaux évangiles, de même que l’appel au renoncement. Derrière l’ascétisme de Thomas, on perçoit ce que l’on a appelé la « paranoïa cosmique » du gnosticisme et le profond dualisme d’une cosmologie qui rejetait les premiers chapitres de la Genèse. Le monde, pour les gnostiques, est une erreur et non une création divine que Dieu a contemplée et trouvée bonne. L’« unicité » du gnostique est différente de l’unité du chrétien catholique.

La gnose est néanmoins un élément important du Nouveau Testament, surtout chez Jean et Paul. Clément d’Alexandrie, comme nous le verrons la semaine prochaine, appelait le chrétien mature un « gnostique ». Le gnosticisme a eu une profonde influence sur le développement de la tradition mystique chrétienne, quoique plutôt par négation que par affirmation. Il a fixé des frontières, définies par exemple à l’occasion de la polémique du Traité contre les hérésies d’Irénée de Lyon, que les mystiques chrétiens ultérieurs n’ont franchies qu’avec la plus grande prudence. Au bout du compte, cependant, la discussion ne portait pas sur la valeur de la connaissance mais sur son contenu et son sens. Ce sens a été défini par l’adjonction de deux autres thèmes majeurs auxquels on a eu recours pour exprimer et interpréter l’expérience mystique du chrétien, la foi (pistis) et l’amour (agapè). Pour Paul, « l’amour est le plus grand » et pour Jean, « Dieu est amour ». Pour Thomas, le salut vient de la gnose. Pour le Nouveau Testament, la gnose résulte du mariage de la foi et de l’amour. Mais surtout, ce qui est notablement absent de l’Évangile de Thomas, c’est le thème du pardon et de l’amour des ennemis. C’est cela qui fait du mysticisme de la tradition catholique une incarnation réelle et transformante.

Ces différences ont des implications immenses pour la théologie mystique car elles façonnent l’identité et la tonalité d’une communauté. Quelles différences entraînent-elles, éventuellement, pour l’expérience mystique elle-même ? C’est une question difficile que l’on trouve au cœur de toutes les traditions mystiques et qui, aujourd’hui, ouvre sur le dialogue entre les religions. Aucune description d’une expérience ne peut se passer de la peau du langage ou de la vie de sa communauté. Seul le silence peut le faire. Cependant, l’expérience du silence crée la communauté, qui mérite d’être appelée « catholique » en ce sens qu’elle est unie malgré la totale diversité de ses membres. Cela dit encore, toutes les interprétations de cette expérience ne sont pas d’une égale intégrité, de même que toutes les compréhensions de l’Écriture ne sont pas justes. C’est pourquoi, il y a, hélas, une certaine vérité dans cette réflexion railleuse du cardinal Newman pour qui « le mysticisme commence dans la brume et finit dans le schisme ». La dispute entre catholique et gnostique montre que nous devons nous garder d’ignorer les résonances entre les interprétations différentes du silence qu’offre l’expérience mystique – les significations données à la connaissance, à la foi et à l’amour. Mais cette même dispute montre qu’on a également besoin de l’autorité de la tradition et de ses interprètes afin de défendre l’unité d’une communauté spirituelle qui elle-même nous aide à nous préparer au voyage infini dans ce silence et nous soutient sur notre route.

Laurence Freeman OSB

Lettre n°38 - Clément d’Alexandrie : Jésus, le médecin divin, par Laurence Freeman osb
Kim Nataraja - Année 1

Toute identité naît peut-être du conflit. Héraclite, le philosophe pré-socratique, pensait que tout naissait du conflit. L’identité chrétienne à ses débuts a eu aussi à se mesurer avec les puissantes forces religieuses et philosophiques du judaïsme, de la pensée grecque et du gnosticisme, et à s’en séparer. Alexandrie, ville ancrée dans la vision universaliste, devint le premier creuset de ce processus. Même à l’époque du Christ lorsque Philon, le penseur juif, conciliait les esprits grec et juif et que la bible hébraïque était traduite en grec, Alexandrie était un lieu où la marque distinctive de la quête de la vérité était le dialogue et non la contrainte. Clément d’Alexandrie, qui naquit peut-être à Athènes en 150, fut attiré par cet extraordinaire bouillon de culture et y trouva son guide chrétien en la personne de saint Pantène. Celui-ci avait visité l’Inde et étudié sa philosophie ; il fut le premier directeur de la première école catéchétique de la chrétienté, fonction à laquelle Clément lui succéda. Quand cette période d’ouverture et de bouillonnement intellectuel prit fin avec les persécutions du début du IIIe siècle, Clément qui était un homme marié, fut contraint de ranger ses livres et de fuir ; il mourut quelque part en exil vers 215.

En tant que premier théologien mystique, il nous a laissé un modèle pérenne d’intelligence chrétienne si profondément colorée par le caractère catholique de l’intelligence du Christ qu’il proclamait que « rien de ce qui n’est pas contraire à la nature ne peut être contraire au Christ ». En humaniste chrétien qui voyait la Parole de Dieu préparant doublement à l’Incarnation tant au moyen de la philosophie grecque que de la Bible hébraïque, Clément présentait le christianisme d’une manière que les milieux cultivés pouvaient respecter. L’esprit catholique de Clément contraste avec celui de son contemporain africain Tertullien dont la foi avait une tonalité très différente : « Qu’a à voir Athènes avec Jérusalem ? » demandait-il avec mépris. Cependant, même en tant que « platonicien chrétien », Clément tenait aux doctrines fondamentales de l’Incarnation, de la nature divino-humaine de Jésus et du Christ sauveur universel (« Tout le monde a besoin du Christ »), non en tant que critères dogmatiques d’une orthodoxie conventionnelle mais en tant que révélation inspiratrice. Pour Clément, l’Incarnation est un travail à la fois « d’éducation et de révélation » et cette continuelle percée dans la foi soutient la fraîcheur et l’étendue de sa théologie tout comme elle a dû ancrer et guider sa prière. En lui, nous voyons que théologie et expérience n’ont pas vocation à être séparés.

Clément est le premier théologien à parler du salut comme d’une theosis (une divinisation). Ce n’est pas un processus juridique. Le péché, pour lui, n’est pas une infraction à des règles qui mérite une punition mais le résultat irrationnel de l’ignorance. Il utilise une métaphore que Julienne de Norwich emploiera également pour illustrer sa théologie du salut : l’Adam tombé dans un fossé parce qu’il n’a pas pu sauter par-dessus, et qui n’a pu en ressortir. Le second Adam est venu l’aider et non le punir. C’est dans la profondeur sans image de la prière que cette théologie de la miséricorde salvifique naît et grandit. Le salut, pour Clément, n’est pas une remise de peine mais la liberté, la santé, la connaissance et la vie. Le « remède du divin thérapeute », la Parole qui, de toute éternité, « tient la barre de l’univers » et qui, incarnée, est connue comme « le guérisseur universel des infirmités humaines et le saint charmeur de l’âme malade ».

Connaître cela, voilà la foi. Clément considère donc les chrétiens comme les « vrais gnostiques ». Bien qu’il défende la croyance chrétienne contre son absorption par le gnosticisme, il ne refuse pas ce qu’il peut y avoir de vrai dans l’approche gnostique. Clément développe sa conception de la croissance personnelle du disciple dans cette connaissance spirituelle dans ses trois grands ouvrages. Le Protreptique (l’Exhortation aux Grecs) initie la pensée païenne au Christ en tant que Logos, avec une insistance sur la croyance. « Tout le monde peut choisir de croire ou de ne pas croire. » Dans le Pédagogue, il s’attache au travail éducatif du Christ et à la purification du disciple. Nous voyons dans ce traité la première illustration de ce que l’on pourrait appeler une « spiritualité » chrétienne intégrale : la foi comme chemin de vie holistique, avec une dimension socio-économique qui influe sur la manière de s’habiller, de manger, de porter des bijoux, de se parfumer, d’aller aux bains, de marcher, de parler et de faire l’amour dans la chambre nuptiale. Les Stromates est un traité au style plus ésotérique qui s’adresse à des élèves plus avancés chez qui la connaissance de la vérité par l’expérience directe a déjà commencé. Ces trois stades du chemin spirituel vont devenir la norme pour toute la tradition postérieure. Le Christ enseignant « forme le gnostique par les mystères, le croyant par les bonnes œuvres, le cœur dur par la discipline correctrice ». Le néophyte obéit par peur, motivé par le désir de récompenses ; le croyant acquiert de bonnes habitudes ; le gnostique obéit par amour et n’a pas de désirs parce qu’il obtient tout ce dont il a besoin par le Saint Esprit et qu’il ressemble autant à Dieu qu’il est humainement possible.

Irénée, Athanase et plus tard Augustin ont partagé avec Clément la croyance patristique essentielle que la portée de l’Incarnation de Dieu est la divinisation de l’être humain. Cette affirmation courageuse, qui plus tard devint même dangereuse, séduisit les gnostiques d’alors comme elle séduit les amateurs plus confus du « New Age » d’aujourd’hui. Le sens chrétien de cette idée est cependant précis et rationnel. Il relie l’expérience personnelle au mystère à jamais ineffable de la nature de Dieu. La théosis est l’œuvre de l’amour et non de la seule pensée. Au cours de notre étude de la tradition, nous verrons continuellement que la contemplation est l’œuvre de l’amour. « Plus on aime Dieu, plus on pénètre profondément en Lui », affirme Clément et ce qui rend cela possible est ce que saint Thomas d’Aquin appellera la « connaturalité ». C’est une idée de Platon que Clément développe dans la foi chrétienne à partir du verset de la Genèse où il est dit que l’être humain est fait « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». On ne peut connaître que ce à quoi l’on est semblable. C’est le nous (généralement traduit par « intelligence », ou mind en anglais), la partie la plus intérieure de l’âme selon Platon, qui rend la connaissance de Dieu possible. Toutefois, traduire nous par « intelligence » ou « intellect », comme on le fait aujourd’hui, induit en erreur. Le nous est beaucoup plus proche de la fonction de la psyché appelée buddhi en sanscrit ou « cœur » dans la Bible. Pour Clément, le nous est l’essence de l’humain en tant qu’« image de Dieu », et c’est l’organe de la prière.

Pour le penseur mystique, être l’ikon (image) de Dieu n’est pas un état figé mais un processus dynamique. Nous sommes un devenant-comme, un être en voie d’assimilation à Dieu. Il y a dans tout cela une tendance à l’abstraction – le corps ne reçoit pas beaucoup d’attention, et la contemplation peut sembler assez spectrale –, mais elle est maîtrisée par l’ancrage chrétien de Clément dans l’Incarnation. Le « vrai gnostique » est un chrétien pleinement engagé dans la vie ecclésiale. Les bonnes œuvres découlent de la prière et, en tant que contemplatif chrétien, il est « plus grand dans le royaume celui qui agit et enseigne, (parce que) tous, pour lui, sont des amis ». 

La combinaison de la transcendance, exprimée dans la théosis, et de l’immanence, exprimée dans l’amour, est l’infini. Pour Clément, la perfection signifie que nous ne devenons jamais parfait et que « toute fin est un nouveau commencement ». La contemplation sans image – ce qu’Origène, le successeur de Clément, appellera « la prière pure » – est le travail expérientiel de cette théologie dans laquelle nous allons continuellement « par la sainteté dans l’immensité ». La théologie de Clément est la première grande formulation de la dimension apophatique de la connaissance de Dieu à laquelle tout le monde est appelé. « Nous pouvons d’une certaine manière atteindre à la conception du Tout-Puissant, ne sachant pas ce qu’Il est mais ce qu’Il n’est pas. » La chrétien mature, apprenons-nous de Clément à l’aube de notre tradition, est théologiquement bilingue. Il peut dire : où Dieu n’est-il pas ? Nulle part. Donc, Dieu est partout. Tous les possibles sont ainsi couverts et cela évite l’arrogance qui nous a conduits à notre époque à la folie du scientisme qui ne croit que ce qu’il voit et peut mesurer.

Aussi immense qu’ait été l’empreinte de l’intelligence mystique de Clément sur la pensée et la spiritualité chrétienne, c’est la profondeur et la largeur de sa rencontre avec le Christ qui fait de lui cette combinaison rare : une autorité que l’on aime. Pour lui, Jésus « est doté d’une voix aux tons multiples et il recourt à des méthodes variées pour sauver les hommes. Son but est de créer la vraie santé dans l’âme. » Jésus sauveur a trouvé pour l’homme les « remèdes rationnels qui tendent à la vivacité de perception et au salut ». Derrière l’architecture d’un grand esprit, nous sentons l’intimité d’un homme saisi par la merveilleuse beauté de l’amour. 

Lettre n° 39 - Origène, par Laurence Freeman osb
Kim Nataraja - Année 1

Lorsque le père d’Origène dut subir le martyre, sa mère ne put l’empêcher de s’offrir au même supplice qu’en cachant ses vêtements. L’une de ses œuvres majeures est L’Exhortation au martyre, dans laquelle il considère ce témoignage rendu à la foi comme le signe que l’on est totalement un disciple. Il fut près d’y parvenir pendant la persécution de Dèce, à la fin de sa vie (en 253) lorsqu’il fut arrêté et torturé. L’Église s’est cependant infiniment plus enrichie du don total de lui-même qu’il fit par ses écrits que par son sang.

Né à Alexandrie en 183, il succéda à son maître Clément comme catéchiste de la communauté chrétienne et, selon Bernard McGinn (dans sa magistrale histoire du mysticisme chrétien en quatre volumes, A Presence of God: A History of Christian Mysticism), il est « sans doute le plus grand interprète des Écritures que le christianisme ait jamais connu ». Il occupe une place centrale dans la tradition mystique, ayant fait admettre que la conscience mystique n’a pas besoin d’être brumeuse ou schismatique. Un cerveau actif, intelligent et discipliné peut coexister – comme la lune avec le soleil, nous dit Origène – avec la prière la plus profonde. Raison et foi sont sœurs, comme Marthe et Marie. Comme Grégoire de Nysse et la plupart des maîtres de cette tradition que nous passons en revue, il n’assimilait pas l’expérience contemplative à des états modifiés de conscience, des locutions ou des visions. Il insiste au contraire sur la transformation en amour et sur les fruits de l’esprit dans la vie quotidienne. Sa façon d’intégrer ce que nous pourrions appeler la tête et le cœur – ce que les Grecs appelaient le « nous » (l’intelligence) – questionne notre compréhension même de « l’expérience ». Dans son Commentaire sur saint Jean, il déclare que « le nous totalement purifié, qui s’élève au-dessus des choses matérielles pour parvenir à la contemplation de Dieu dans la plus grande attention, est déifié par ce qu’il contemple ». Sa production littéraire est énorme – il épuisait une équipe permanente de sept scribes et autant de copistes « ainsi que des jeunes-filles expertes en calligraphie » – ; il écrivit des commentaires, verset par verset, sur ​​presque tous les livres de la Bible, et on conserve près de trois cents homélies sur les centaines qu’il a écrites.

En bon Alexandrin, il chérissait la philosophie, mais comme chrétien il rejetait l’idée grecque que la contemplation duelle du cosmos et du microcosme de l’être humain suffisait pour atteindre la vérité. La révélation est également nécessaire et elle vient par l’incarnation du Logos et l’interprétation mystique des Écritures qu’elle rend possible. Sa méthodologie était rigoureuse mais, bien sûr, pas systématique comme celle les scolastiques. D’abord, il établissait le texte correct et analysait le sens de chaque mot. Ensuite, il questionnait chaque détail : pourquoi Pierre est-il le dernier à avoir les pieds lavés ; que symbolise la poussière ; Marie et Joseph à la recherche de Jésus perdu, dans Luc, symbolisent l’exégète en quête du sens ; les quarante-deux camps des Israélites dans le désert correspondent au même nombre de générations des ancêtres de Jésus. Cette méthode est grisante à lire et l’a parfois porté à un état ​​d’union quand il était « visité par la Parole ». Bien qu’Origène parle rarement de son expérience personnelle, Hans Urs von Balthasar déclare « qu’il n’y a pas de penseur dans l’Église qui soit tout entier présent de façon aussi invisible » dans son œuvre. Selon Benoît XVI, pour Origène, « faire de la théologie, c’était essentiellement expliquer, comprendre les Écritures... sa théologie est la parfaite symbiose de la théologie et de l’exégèse ».

Origène a rejeté l’ésotérisme des gnostiques et a défini les trois niveaux de l’interprétation biblique, en les reliant aux stades classiques de l’« ascension » spirituelle personnelle. Sans surprise, on retrouve ce schéma symbolisé dans la Bible dans les trois livres de Salomon. Les Proverbes conduisent au sens moral et illustrent la voie purgative. L’Ecclésiaste apporte une connaissance spirituelle du monde et exprime la voie illuminative. Dans le Cantique des Cantiques, le désir et l’amour le plus élevé pour Dieu enseignent la voie unitive. Dans son commentaire sur le Cantique, Origène introduit sa théorie des sens spirituels dans la mystique chrétienne. Comme certains rabbins auparavant, il pensait que ce poème érotique ne devait pas être lu par les jeunes. (Il y a des tentations, même dans la lecture des Écritures). Mais il s’approprie totalement et incorpore eros dans la théologie par sa lecture des symboles sensuels du poème. « Qu’il me baise des baisers de sa bouche » montre l’esprit qui reçoit les enseignements de la parole. « Tes seins sont meilleurs que le vin » évoque le disciple bien-aimé se reposant sur le sein de Jésus – meilleur que le vin de l’Ancien Testament. Les seins signifient le « fond du cœur où l’Église s’attache au Christ ». Comme Platon, Origène a vu dans l’amour érotique un moyen d’ascension vers la réalité suprême, mais cette ascension devient une transformation du désir qui se produit dans la communion de l’Église. L’érotique n’est pas toujours sexuel car nous pouvons désirer passionnément des objets non-sexuels. Mais il va plus loin que Platon en affirmant que Dieu lui-même doit être Eros si notre part érotique nous conduit vers Dieu. « Je ne pense pas qu’on puisse me reprocher d’appeler Dieu Eros de même que Jean appelle Dieu Agapé ». Il suit jusqu’au bout les implications de ce symbolisme et en arrive à des conclusions qui entrent en résonnance avec un Maître Eckhart ou une Julienne de Norwich, plus d’un millénaire plus tard. « Chaque âme, déclare-t-il, est la mère de Jésus » car cette union passionnée de l’éros, « blessé d’amour », conduit à une expérience de naissance.

Contrairement à Clément, Origène était célibataire et sa louange mystique de la virginité surprend beaucoup de nos contemporains qui considèrent l’amour sexuel comme spirituellement significatif parce qu’il est physique, plutôt que de regretter qu’il doive l’être. Même les traditions mystiques évoluent. Mais il n’y a pas de meilleure autorité à consulter qu’Origène quand nous tentons aujourd’hui « de mettre de l’ordre dans l’amour », comme il le disait lui-même du travail spirituel. Ce serait sous-estimer son intelligence et la façon dont la tradition mystique utilise l’érotique que de ne voir dans la position d’Origène qu’une sublimation freudienne. Pour Erasme, une page d’Origène en vaut dix d’Augustin. En insistant sur le fait que l’amour de Dieu doit finalement sauver tous les êtres, même le diable, il parle à une autre des préoccupations théologiques profondes de notre temps, la question de l’inclusivité.

Lire les Écritures pour Origène est une expérience mystique, mais la prière ne se résume pas à cela. Nous ne prions pas, dit-il en une formule intemporelle, pour obtenir des bienfaits de Dieu, mais pour devenir comme Dieu. La prière est bonne en soi. Elle apaise le mental, diminue le péché et favorise les bonnes actions. Dans son traité Sur la prière et dans son commentaire du Notre Père, il affirme que, grâce à Jésus, « ministre d’une grâce sans égal », et au Saint-Esprit, l’être humain peut posséder la sagesse. Nous sommes les amis de l’Enseignant qui partage avec nous toute la connaissance. Nous possédons l’intelligence du Christ. Mais nous devons comprendre que prier est plus que demander des choses insignifiantes. Nous devons chercher la lumière même plutôt que les ombres terrestres des choses. Selon lui, la prière n’est pas une vaine répétition qui engourdit le mental dans une quiétude temporaire. Il faut s’y préparer en se détachant de la colère et de l’agitation, et par le pardon. Alors la personne qui « prépare son mental à la prière en reçoit inévitablement un bénéfice d’une manière ou d’une autre ». La prière conjugue en nous l’action des trois personnes de la Trinité. Notre vie tout entière est une prière. Il conclut le traité par quelques suggestions pratiques concernant la posture, le lieu et l’heure, montrant que la prière n’était pas pour lui seulement une idée théologique. Le chrétien devrait prier au moins trois fois par jour, idéalement tourné vers l’est, debout, les bras étendus (assis, à genoux ou couché, si nécessaire). N’importe quel endroit convient pour prier, et à l’église, nous profitons d’une concentration de forces angéliques. Mais chacun, si possible, devrait avoir un « lieu saint » réservé à cet effet dans sa maison afin de prier dans le calme et sans distraction.

L’influence d’Origène est profonde. Son autorité a aussi cette humilité et cette ouverture qu’on rencontre parfois chez les grands maîtres de n’importe quel art. Ses associations infinies de mots et de sens ne sont guère simples, pourtant il ne semble jamais perdre contact avec une simplicité de base enracinée dans sa passion non seulement pour le texte mais pour la personne du Logos. Toutes ses peines, dit-il, ne visent qu’à illustrer cette idée, la plus fondamentale de toutes les idées simples sur Dieu, à savoir que le commencement et la fin sont un et que « Dieu est tout en tous ».

Lettre n°40 - Grégoire de Nysse, par Laurence Freeman osb
Kim Nataraja - Année 1

La philosophie indienne comprend une doctrine, l’advaïta ou non-dualité, selon laquelle nous ne sommes pas unis à la réalité ultime mais nous n’avons pas non plus un simple rapport dualiste avec elle. Il en est de cette idée comme de toutes les autres, elle a donné lieu à de nombreuses versions. Il existe des formes fortes et des formes faibles d’advaïta. De la même façon, dans la conscience mystique chrétienne – qui n’est pas en elle-même une affaire d’idées mais qui donne naissance à la plus rare des espèces de créations : des idées nouvelles –, on trouve des formes fortes et faibles de théologie apophatique. Il s’agit de la théologie qui ne fuit pas, mais au contraire embrasse chaleureusement l’inconnaissabilité du mystère de Dieu. Grégoire de Nysse (335-395) est aussi fort qu’on puisse l’être dans le mode apophatique. C’est peut-être pour cette raison, et parce qu’il a été traduit tardivement en latin, qu’il a eu moins d’influence sur la théologie et la spiritualité occidentales que sur sa propre Église d’Orient. Mais c’est un esprit que l’Occident moderne, las des divisions religieuses, gagne beaucoup à fréquenter.

Elevé dans une famille de propriétaires terriens dans l’actuelle Turquie, Grégoire est l’un des trois éminents « Pères cappadociens ». Son frère Basile et l’ami de celui-ci, Grégoire de Naziance, furent respectivement le législateur-politicien et le poète-théologien du groupe. Grégoire de Nysse devint le philosophe mystique, en passant par le mariage et un épiscopat mouvementé et assez peu efficace. Il semble que ce soit après la mort de son frère qu’il trouva sa propre voie, même s’il se sentit appelé à achever l’œuvre de son frère en défendant le Concile de Constantinople de 381. Ce concile fut une étape décisive dans la résistance de l’Église primitive à l’arianisme, doctrine qui minimise la stature divine du Christ. On pourrait penser que cette longue bataille contre une hérésie encore vivace aujourd’hui (hérésie signifie littéralement une opinion « choisie ») ne fut qu’une dispute de spécialistes. Elle touche en réalité à l’idée même qu’on se fait de son moi et du potentiel qui est dans l’être humain. Ce qu’est Jésus, nous le sommes. On pourrait aussi penser que la tradition mystique n’avait pas grand-chose à apporter à cette controverse raffinée. Personne en réalité ne montre mieux que Grégoire, dans les ouvrages de la seconde moitié de sa vie, que c’est la conscience mystique, éclairant le monde des idées à partir d’une source supra-rationnelle, qui donne forme au meilleur de ce que nous pensons. La logique de l’expérience mystique s’étend à la sphère de la pensée et de l’action et réclame une mise en cohérence.

Grégoire marque la distanciation de la mystique chrétienne vis-à-vis de la tradition grecque. Origène, esprit grec par excellence, témoigne d’une forme faible d’apophatisme. Il aime à penser qu’une fois que nous aurons achevé le parcours du combattant de l’ascétisme et dominé nos passions, nous verrons ce que nous avons tant désiré voir et connaîtrons ce que nous avons tant désiré connaître. La conception grecque de la perfection consiste à s’élever au-dessus d’un monde soumis au changement et d’un mental soumis à variations pour rejoindre une sphère d’immobilité divine. Là, on s’assoit sur le trône de la conscience et l’on contemple d’en haut ce monde changeant. C’est un point de vue qui influence encore notre conception du ciel et de la béatitude. Pour Grégoire, dans son traité De la perfection ou sa Vie de Moïse, l’ascétisme est le moyen de surmonter la « guerre civile qui se livre en nous ». Nous devons combattre les souvenirs rageurs des blessures subies, comme les habitants d’Irlande du Nord et d’Irak devront le faire pendant longtemps. Il faut éduquer et transformer le désir pour arriver à vivre en pleine conscience. Nous pouvons nous améliorer. Mais la perfection ne sera jamais un aboutissement définitif. « Le divin est, par nature, infini et n’est enfermé dans aucune clôture ». Le désir purifié par le travail de la prière, n’aboutit pas à une satisfaction finale mais il s’intensifie avec les progrès accomplis. Nous ne pourrons jamais être comblés par ce que nous avons perçu de Dieu.

Pour Jean Daniélou, un des plus éminents commentateurs de Grégoire, cette ligne de pensée représente une avancée par rapport à la position d’Origène. L’inconnaissabilité, l’inaccessibilité de Dieu produit ainsi la mystique de la ténèbre ou « agnosia », qui est, apparemment, le contraire de la gnose. Il y a deux sortes de ténèbre, une faible et une forte. On reconnaît la première dans ce que dit Grégoire du frère dans l’ombre duquel il croyait se tenir : « Nous l’avons vu entrer dans la ténèbre où Dieu se trouvait... il comprit ce qui était invisible aux autres ». C’est la ténèbre acceptable. Nous sommes désorientés puis nous comprenons, aveuglés puis nous voyons. Mais il existe une ténèbre plus épaisse : « La vraie vision et la vraie connaissance de ce que nous cherchons consiste précisément à ne pas voir, tout en sachant que notre but dépasse toute connaissance... »

La perfection est dans un progrès continu. La conception grecque selon laquelle le changement est un défaut est remplacée par le processus d’un perpétuel changement vers un mieux, « de gloire en gloire ». Chaque fin est un nouveau commencement. L’horizon recule sans cesse à mesure que nous avançons vers lui. La « perfection » consiste à ne jamais cesser de croître en bien. Cette idée, si nous l’acceptons, nous confronte à de sérieuses conséquences, à condition de souhaiter vivre en cohérence avec ce que nous croyons. La transcendance et le paradoxe (« mouvement et stabilité sont une même chose ») font parties intégrantes du sens de l’être humain. La conscience est un univers en expansion. La crainte d’être condamné à l’insatisfaction permanente – conclusion qui s’impose si l’on est conscient des cycles de ses désirs naturels – fait place à l’ivresse qu’engendre le caractère inépuisable de la béatitude. Le bien ne paraît plus ennuyeux et le Christ n’est plus un objet d’idolâtrie mais le Chemin vers le Père.

Connaître Dieu, dans l’expérience transcendante de savoir que nous ne pouvons pas le connaître, nous renvoie à nous-mêmes d’une façon nouvelle. Le lien entre la connaissance de soi et la capacité à connaître Dieu est un thème fondamental qui traverse toute la tradition mystique. Grégoire fonde son anthropologie chrétienne sur l’affirmation biblique que nous sommes des « icônes » de Dieu. On ne trouve pas chez lui la séparation familière aux gnostiques entre naturel et surnaturel. Il n’est pas attiré par le jeu métaphysique entre image et ressemblance, comme le sont d’autres maîtres de la mystique. C’est un soulagement que d’être logiquement et théologiquement convaincu que nous sommes fondamentalement bons. La mort est un remède au péché originel et non une punition, et la « grâce de la résurrection est la restauration de l’être humain dans son état originel » de béatitude.

Grégoire administre une forte dose d’agnosia. Au début, elle a un goût désagréable, mais quand on s’y est fait, on en ressent l’effet thérapeutique. Paradoxalement, l’humain et le monde créé sont affirmés car nous ne cessons pas d’être humains, même en union avec Dieu. L’espérance est consubstantielle à l’idée que chaque fin est un commencement. Le péché est le refus d’avancer. Le terme d’« épectase » employé par saint Paul (Phil 3,13) fournit une autorité scripturaire à Grégoire : tension et dilatation, oubli de ce qui est derrière, vibrant désir d’aller en avant.

La prière en est radicalement transformée et la notion de pureté d’Origène acquiert plus de profondeur. Grégoire nous aide à comprendre pourquoi nous pouvons cesser de penser à Dieu, et devons même le faire, en fait, afin d’entrer pleinement dans la prière. « Toute représentation est un obstacle », dit-il. On pourrait y voir une limite à la prière, mais c’est en réalité un accroissement de vie. « La personne qui pense que Dieu peut être connu ne possède pas réellement la vie, car elle s’est à tort détournée de l’Être véritable pour une fabrication de son imagination. »

Et pourtant, Grégoire n’était pas un moine ermite mais un évêque, un pasteur et un enseignant. Loin de minimiser la vie sacramentelle, sa théologie mystique la vivifie. Dans un sermon contre ceux qui repoussent le baptême à plus tard, il déclare que la puissance du christianisme est double : « régénération par la foi » et « la participation à des symboles et des rites mystiques ». Le baptême est une initiation à une terre qui fructifie en bonheur, et l’eucharistie est le remède d’immortalité qui change physiquement ceux qui la célèbrent. Comment exprimer de manière plus aimable la centralité de l’expérience contemplative dans l’Église ou le sens de la vie comme liturgie mystique ?

Lettre n°41 - Cassien, par Laurence Freeman osb
Kim Nataraja - Année 1

Jean Cassien, que Thomas Merton appelait le « maître de la vie spirituelle pour les moines, la source pour tous en Occident », et qui a remis John Main sur le chemin de la contemplation, est probablement né dans l’actuelle Roumanie vers 360. À un âge avancé, quand il priait, ses distractions étaient au moins en partie alimentées par les histoires et les poèmes qu’il avait étudiés dans sa jeunesse, de sorte que l’on peut supposer qu’il était instruit. Jeune homme, peut-être même dès vingt ans, il se rendit en Palestine et entra dans un monastère qu’il trouva ensuite trop tiède et incapable de satisfaire son ardent désir de ce « progrès spirituel » auquel il aspirait comme beaucoup de ses contemporains. Le monachisme palestinien était réputé pour la longueur excessive de ses prières et l’extravagance de ses formes extérieures. Mais les moines égyptiens attiraient les foules, tant de chercheurs sérieux que de touristes spirituels. Les pères et les mères du désert du nord de l’Égypte – les abbas et ammas – ne  s’intéressaient ni aux touristes ni à la gloire mais à la connaissance de soi (« plus éminente que le pouvoir de faire des miracles ») et à la connaissance de Dieu. Les moines disaient qu’ils avaient fui les prêtres et les femmes pour éviter les tentations du prestige clérical et de la chair. Les paroles de sagesse des ammas, dont certaines étaient des débauchées repenties, n’ont pas été aussi bien rapportées, comme on pouvait s’y attendre, que celles de leurs homologues masculins mais plus d’une histoire témoignent qu’elles se considéraient elles-mêmes, et étaient considérées par leurs contemporains, avec un égal respect.

Le mouvement du monachisme du Désert qui tira Cassien de sa communauté de Bethléem pour aller, près de vingt années durant, boire à la source la plus fraîche, à son époque, de la sagesse spirituelle était un mouvement laïc. Les moines ne considéraient pas leur mode vie comme intrinsèquement supérieur à celui du mariage et ne pouvaient pas même décider de manière absolue laquelle de la vie communautaire ou de la vie solitaire était la meilleure. « Seuls, à qui laverez-vous les pieds ? » Ils étaient des chrétiens et vivaient les paradoxes de l’Évangile. Le pionnier légendaire de ce mouvement, Antoine du Désert, avait, jeune homme, renoncé à ses possessions et à son foyer et s’était retiré dans des lieux toujours plus solitaires et inhospitaliers comme le feraient, un siècle plus tard environ, les moines celtes de Skellig Michael, un îlot escarpé qui se dresse en pleine mer à huit miles de la côte irlandaise de Kerry. La Vie d’Antoine écrite par Athanase est un festival jungien des luttes qu’engendre la crise de milieu de vie dans une âme qui recherche passionnément l’unification, l’individuation et la connaissance de soi qu’ils appelaient la sainteté. Comme à d’autres époques troublées de déclin politique et de pessimisme –  la Cité de Dieu d’Augustin est contemporaine – les hommes étaient renvoyés à une quête fondamentale de sens.

Après avoir étanché sa soif au désert, Cassien en fut chassé par une violente controverse théologique, et se rendit d’abord à Constantinople où il fut ordonné diacre, puis à Rome où il devint prêtre. Pour finir, il s’établit à Marseille où il fonda deux monastères, un pour les hommes et un pour les femmes. À l’invitation de l’évêque du lieu, soucieux de dompter les aspects les plus excentriques du mouvement monastique qui s’étaient répandus localement, Cassien écrivit trois grands ouvrages. Les Institutions traitaient avant tout des mesures extérieures à même de réformer une vie corrompue par les huit fautes majeures (plus tard appelées les sept péchés capitaux). Un traité contre l’hérésie nestorienne témoigne de son orthodoxie, mais il trébucha légèrement sur la question de la relation du libre arbitre et de la grâce et se heurta à Augustin. La conséquence en est que, dans l’Église d’Occident, il est fêté le 29 février, bien qu’il soit la source d’inspiration toute spéciale de Benoît, de Thomas d’Aquin et de Dominique, alors qu’il a droit aux honneurs pléniers de l’Église d’Orient.

Sa troisième et plus grande contribution à la spiritualité occidentale et à la pratique de la vie mystique s’intitule les Conférences des Pères que Benoît faisait écouter à ses moines quotidiennement. Elles se présentent sous forme de dialogues avec certains abbas du désert et joignent la perspicacité psychologique à la théologie et à la sagesse scripturaire. Par l’influente médiation d’Évagre, le plus intellectuel des pères du désert, la doctrine d’Origène infiltre les idées de Cassien pour donner forme à une compréhension qui lui est particulière de l’oratio pura, la prière pure. Le but pratique de la vie des moines selon cette sagesse est simplement d’arriver à l’état de prière continuelle. Dans l’analyse qu’il en fait, Cassien distingue un but immédiat et un but ultime, la pureté du cœur et le second, le royaume de Dieu. L’équation de la spiritualité du désert s’équilibre de manière simple : amour parfait égale pureté du cœur égale prière pure.

Le problème, ce sont les « démons ». Ces tendances et états d’esprit, soigneusement observés, furent organisés en un système psycho-spirituel qui décrit l’ordre dans lequel ils apparaissent, interagissent et peuvent être patiemment endurés, avant d’être maîtrisés grâce à l’ascèse, l’amitié spirituelle, le discernement et la connaissance de soi. La tentation, évidemment, est présente jusqu’à la toute fin du processus – la perfection n’est pas un état qui se maintient de façon permanente –, elle est même nécessaire au progrès. Les huit fautes principales nous sont familières, aujourd’hui, à nous qui vivons dans une culture où l’obésité (la gourmandise), la pornographie (la luxure), l’argent (l’avarice), la violence (la colère), le stress et la dépression (l’acédie et la tristesse), et le culte de la célébrité (l’orgueil et la vanité) dominent la pensée, l’imagination et les gros titres des journaux. Le remède, hier comme aujourd’hui, c’est la prière.

Deux enseignements occupent une place prépondérante dans Les Conférences, les Conférences 9 et 10 sur la prière, avec Abba Isaac. Dans la première, Cassien analyse la diversité de la prière et donne quelques principes de base. « Il faut nous mettre, à l’avance, dans les dispositions où nous désirons être pendant la prière. Nous retrouverons, au milieu de nos actes de piété extérieurs, l’impression des paroles et des actes qui les auront précédés. » Toute prière progresse vers cette « prière de feu, que l’homme ne saurait ni exprimer ni comprendre » et qui est union en et avec le Christ. Cassien se réfère à Antoine pour affirmer que, dans cet état, tout retour sur soi a finalement disparu car « la prière n’est point parfaite, disait-il, où le moine a conscience de soi et connaît qu’il prie ».

Programme exaltant. Et Cassien est, comme il se doit, impressionné par Abba Isaac. Mais il se plaint alors de ne pas avoir été instruit par lui sur la manière de le réaliser. Isaac le félicite d’avoir posé la question essentielle. Dans la conférence suivante, Isaac enseigne la « formule », devenue la prière monologique (d’une seule parole) de l’Occident et plus tard, la Prière de Jésus en Orient. Il recommande le verset « Dieu, viens à mon aide » dont saint Benoît fit la prière d’ouverture de l’opus dei ou office divin, certainement par déférence envers Cassien. La formule condense en simplicité et pureté tout l’encombrement du mental et l’agitation des sentiments. La répétition « incessante et continuelle » de ce verset nous permet de « rejeter les  richesses et les amples avoirs de toutes sortes de pensées » et de parvenir par la pauvreté en esprit à la pureté du  cœur. Dans une longue conclusion à sa « Conférence », Isaac décrit la plupart des états d’esprit dont toute personne qui s’engage à pratiquer sérieusement et régulièrement la prière contemplative fera l’expérience, de l’allégresse à la dépression, de la distraction à la somnolence, de la peur à l’agitation. La formule est le guide fidèle qui mène au but en les traversant tous. Elle nous accompagne dans « l’adversité et la prospérité » et finit par entrer dans le cœur où elle est récitée même en dormant et se présente à nous dès le réveil. « Qu’elle vous accompagne pendant tout le cours de la journée » nous dit Cassien, spécialement au début et à la fin de chaque tâche que nous accomplissons. 

Cette prière est distincte de la lectio, ou lecture des Écritures, mais lui est inséparablement liée. Cassien déclare que celle-ci devient encore plus nourrissante et éclairée par l’effet de cette formule conduisant à la pauvreté d’esprit qui focalise et unifie notre attention. Il ajoute que ce n’est pas aussi facile que cela en a l’air mais que les fruits obtenus valent bien plus que le travail qu’il en a coûté. Et, anticipant une tradition longue et ininterrompue qui, du désert est parvenue jusqu’à nos temps arides, il remarque que c’est un simple « modèle » que les débutants pourront suivre ; et que par ses vertus intrinsèques personne n’est exclu du but universel – des moines comme des prostituées – le but de la pureté du cœur.

Lettre n°42 - Benoît, par Laurence Freeman osb
Kim Nataraja - Année 1

Un chemin spirituel, peut-il mener à l’égocentrisme auquel il tente justement d’échapper ? Ce n’est pas rare. Les moines du désert étaient tout à fait conscients du danger, particulièrement dans la pratique solitaire et ils comptaient sur la relation abba-disciple pour l’éviter. Mais c’est Benoît de Nursie (480-550) qui a mis au point une formule d’entraînement à la vie mystique d’une grande sagesse, fondée sur la communauté plutôt que sur la relation personnelle à un maître. Sa règle est cependant maîtresse, surtout par sa modestie, et en dépit du fait qu’elle ne propose aucune doctrine mystique directe.

Son nom même est anonyme, il signifie « le béni », à l’instar du nom souvent décerné au Bouddha par ses disciples. L’histoire de la vie de Benoît nous est connue à travers des histoires légendaires de miracles, rassemblées à titre d'illustrations théologiques par le pape Grégoire, ancien moine ayant vécu sous la Règle. Elles ont inspiré d’innombrables œuvres d’art, notamment les très belles fresques de Signorelli et Sodoma au monastère de Monte Oliveto Maggiore qui valent à elles seules une semaine de retraite. Benoît commence son chemin monastique sur le mode qui s’impose à l’époque, au désert. Il abandonne ses études à Rome, (« sagement ignorant »), ce qui est paradoxal venant de celui qui fonda le système qui sauva l’érudition aux temps obscurs du Haut Moyen Âge. Il reçoit l’habit d’un ermite des environs et passe ensuite plusieurs années dans une grotte (Sacro Speco) à Subiaco, près de Rome, qui est encore aujourd’hui un des lieux les plus sacrés et les plus imprégnés de présence au monde. Il enseigne l’Évangile aux paysans païens des environs, anticipant sur l’activité de la branche missionnaire de sa descendance spirituelle au cours des siècles futurs. Lorsque quelques moines du voisinage le prient, parce qu'ils étaient sans pasteur, de devenir leur abbé, il accepte gentiment mais imprudemment. Il est trop strict pour eux, et, comme cela arrivera encore au cours de l’histoire du monachisme, la communauté tente de l’assassiner. Il les quitte, mais préfère rester dans la forme cénobitique (communautaire) de vie monastique plutôt que de retourner à la solitude. Il crée douze monastères, de douze moines chacun. Les sociologues modernes qui étudient la Règle ne manquent pas de relever l’importance de la petitesse des groupes pour garantir l’équilibre de leur dynamique. Même quand il a affaire à des communautés plus nombreuses, il répartit leurs membres en « doyennés » de dix. Toutefois, dans le chapitre premier de sa Règle, qui traite « Des espèces de moines », il considère la solitude comme étant le but. Après un temps « prolongé » au monastère, dont la durée n’est pas précisée, ceux qui sont « bien exercés, passent du bataillon fraternel au combat singulier du désert ».

La métaphore militaire semblerait mieux convenir à des hommes qui jouent aux soldats. Mais les femmes, y compris la propre sœur de Benoît, Scolastique, qu’une histoire nous montre meilleure et plus sage dans la prière que son frère, sont aussi réceptives, moyennant quelques adaptations, que les hommes à la sagesse psychologique de la Règle. L’intérêt de la métaphore militaire n’est pas de souligner le recours à la force mais la solidarité, l’obéissance et la bonne direction dans une mission collective. La courte Règle a certainement été rédigée sur plusieurs années et semble avoir une deuxième finale qui lui est attachée. Pour l’essentiel, c’est une reprise directe de la Règle du Maître, une des nombreuses règles connues à l’époque. Le pape Grégoire, avec l’efficacité de la centralisation romaine, a décidé que celle de Benoît s’appliquerait dans toute l’Église d’Occident. Le génie de Benoît se reconnaît dans ce qu’il a écarté de sa source et dans le Prologue qui est entièrement de sa main. Il était conscient d’établir une règle plus douce que celle de l’âge d’or. « Bien que nous lisions que le vin n’est absolument pas l’affaire des moines, mais comme à notre époque on ne peut le persuader aux moines, convenons du moins ceci : que nous ne boirons pas jusqu’à satiété, mais modérément. » Cette voie moyenne et ce bon sens qui s’appuie sur une structure de vie ferme, mais souple, et des principes de gestion du temps d’une validité éternelle, ont fait de la Règle le texte le plus influent, après la Bible, de la civilisation européenne pendant un millénaire. Abbés et dirigeants d’entreprise vont encore y chercher un éclairage sur les problématiques sociales contemporaines. Et il est intéressant de constater que les meilleurs commentaires de la Règle ne sont peut-être pas écrits, comme on le prétend souvent, dans des chambres d’hôtel, mais ils sont souvent composés aujourd’hui par des femmes et le seront un jour, sans aucun doute, par des oblats.

La Règle est un chef d’œuvre de rationalité, de modestie et de dépassement de soi. Dans le dernier chapitre, qui est souvent le moins commenté, Benoît la qualifie de « petite Règle élémentaire ». Ceux qui veulent passer aux études secondaires et même supérieures devront consulter Cassien et les Pères. Alors, de quelle façon cette petite Règle forme-t-elle ceux qui sont à la recherche de Dieu et ont soif de l’expérience contemplative consistant à voir Dieu et à écouter sa Parole ? D’abord en reconnaissant l’appel lui-même : « Qui est celui qui veut la vie et souhaite voir des jours heureux ? » Citant les psaumes et la littérature de sagesse, comme il le fait souvent, Benoît fait de la quête de Dieu le but de la vie humaine. Cette vie ne cesse pas pour autant d’être humaine et variable une fois qu’on se met en chemin vers le but. Passée la « première ferveur de la conversion », les frères ne nous paraissent plus être des saints ni même nos meilleurs amis. La stabilité est donc l’un des vœux définis par Benoît ; elle demande de la persévérance aussi bien physique que mentale. Il aurait apprécié l’adage rabbinique : « Vous n’êtes pas obligé de réussir, mais vous n’avez pas le droit d’abandonner. » Mais, étant Benoît, il sait bien que certains abandonneront, c’est pourquoi il accorde au moine la possibilité de revenir trois fois au monastère avant d’être écarté sans retour possible.

Pour équilibrer la stabilité, qui sinon pourrait devenir statisme, son deuxième vœu insiste sur l’engagement à une conversion continue de vie et d’habitudes, qui s’apparente à la quête infinie de Dieu dans la vie mystique telle que la décrit Grégoire de Nysse. L’obéissance – idéalement ou finalement pratiquée sans délai, spontanément et par amour, non par crainte – complète la triade. L’obéissance doit se pratiquer verticalement envers l’abbé et horizontalement les uns envers les autres, pour devenir semblable au Christ. À la différence d’ordres religieux ultérieurs qui ont vu dans les commandements du supérieur une expression de la volonté de Dieu, Benoît permet au moine de faire appel si on lui ordonne de faire une chose qu’il juge impossible. S’il n’est pas entendu, il doit faire de son mieux pour obéir et avoir confiance en Dieu.

Le monastère est le laboratoire dans lequel les vœux et les « outils pour faire le bien » entraînent le moine en vue des hautes altitudes. Si ça marche, le monastère devient un tel lieu d’amour et de libération qu’on s’y sent comme à la cime, mais pour cela, il faut une bonne gestion. Et d’abord celle du temps, trouver le bon équilibre entre le travail physique, la lectio (lecture spirituelle) et la prière, qui correspondent  à la composition de la personne humaine en corps, mental et esprit. La prière décrite par Benoît est une psalmodie et une lecture collectives – une lectio collective qui sert de préparation à la vraie prière contemplative. Le stress est la rupture de l’harmonie humaine naturelle. La paix est le signe d’une bonne coopération des parties. Les murmures (bavardages et ronchonnements) sont dénoncés surtout parce qu’ils nuisent à la paix. L’organisation du monastère selon la Règle témoigne des vertus romaines de paternitas et gravitas et laisse peu de place (du moins officiellement) à hilaritas. Dans l’ensemble, l’abbé se voit attribuer une tâche impossible. Il doit être capable de tenir le compte des outils distribués chaque jour pour le travail tout en s’adaptant constamment au tempérament de chacun. Il a le dernier mot mais il est lui-même soumis à la Règle et doit consulter.

C’est une merveilleuse description, brève, pénétrante et pleine d’humanité du mode de vie chrétien dans lequel « tous les membres seront en paix ». Les exceptions confirment  la règle, et dans celle de Benoît, elles sont nombreuses en particulier pour les vieillards, les malades et les enfants, les membres les plus vulnérables de n’importe quelle société. Les faiblesses du corps et du caractère sont traitées avec patience, fait rare dans la plupart des doctrines spirituelles. On note cependant une détermination (« Qu’ils ne préfèrent absolument rien au Christ ») qui empêche la modération de virer au compromis. En se focalisant sur les réalités pratiques comme il le fait, Benoît obtient quelque chose de prodigieux. Nous voyons Dieu se refléter dans l’ordinaire, le Christ danser en mille lieux. Et pourtant, insiste-t-il, cela n’est que le jardin d’enfant de la vie spirituelle, seulement le début.

Lettre n°43 La méditation, une façon authentiquement chrétienne de prier, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

Souvent, lorsque nous disons à des gens que nous méditons selon la tradition chrétienne, ils nous regardent avec étonnement. Une méditation chrétienne, cela n’existe certainement pas ? Lorsque nous les informons qu’elle faisait partie intégrante de la louange chrétienne dans les premiers siècles de notre ère, leur incrédulité fait place au mépris : « Si c’était le cas, pourquoi n’en ai-je pas entendu parler à l’église ? », protestent-ils. Nous pouvons leur expliquer avec douceur que, pour des raisons religieuses, politiques et sociales, il s’agit d’une façon de prier qui a été oubliée depuis le VIe siècle dans l’Occident latin, à l’aube du haut Moyen Âge, lorsque l’Empire romain fut assiégé et finalement renversé par les tribus germaniques. Dans la chrétienté d’Orient, au contraire, cette manière de prier a survécu jusqu’à présent sous la forme de la « Prière de Jésus ».

Mais où trouver une preuve que Jésus méditait ou recommandait cette façon de prier ? Malheureusement, il n’y a pas de passage spécifique dans les Écritures où il est déclaré explicitement que Jésus méditait en répétant un mot ou une expression. Mais le mot « Abba » était fréquemment sur ses lèvres et nous savons qu’il recommandait de prier en peu de mots : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. » Immédiatement après cet avertissement, il enseigne à ses disciples, comme exemple de prière correcte, de prier le « Notre Père » (Mt 6, 7-13). Cette prière, lorsqu’elle est écoutée en araméen, la langue que Jésus parlait, est très poétique et rythmée, et il est très vraisemblable qu’elle ait été répétée. Cette hypothèse est d’autant plus plausible que nous voyons Jésus recommander la manière de prier du collecteur d’impôts, qui répétait constamment la phrase : « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ! » (Lc 18, 10-14)

Cette façon de prier a été établie, dans les versets précédents de Matthieu, dans une atmosphère de silence et de solitude. Nous savons que Jésus, à part prier avec ses disciples en communauté, allait aussi « dehors… dans la montagne pour prier et passer la nuit à prier Dieu. » (Lc 6, 12). Nous le voyons nous recommander : « Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. » (Mt 6, 6) La signification de ce passage est magnifiquement expliquée par Jean Cassien, le moine du IVe siècle : « Nous prions dans notre chambre, lorsque nous retirons entièrement notre cœur du tumulte et du bruit des pensées et des soucis, et que, dans une sorte de tête-à-tête secret et de douce intimité, nous découvrons au Seigneur nos désirs. Nous prions la porte close, lorsque nous supplions sans ouvrir les lèvres et dans un parfait silence Celui qui ne tient pas compte des paroles, mais regarde au cœur. »

L’insistance de Jésus sur le silence et la solitude est héritée de la tradition judaïque dans laquelle il était plongé. Nous trouvons dans les Psaumes : « Tais-toi et sache que Je suis Dieu. » (Ps 45, 11) et dans l’Ancien Testament : « Mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan … pas dans le tremblement de terre … pas dans le feu : et après ce feu, le murmure d’une brise légère (expression parfois traduite par le « bruit d’un fin silence »). » (1 Rois 19, 13). Une prière intérieure silencieuse avec peu de mots fait donc incontestablement partie de la tradition chrétienne.

Lettre n°44 - La tradition contemplative, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

Le fait que la méditation, la prière contemplative, soit authentiquement chrétienne, se voit également au fait que, dans de nombreuses traditions chrétiennes, la prière silencieuse constitue  le centre du culte. Dans la tradition carmélitaine, sainte Thérèse d’Avila a été très influencée, dans les vingt premières années de son itinéraire spirituel, par un livre de dévotion célèbre en son temps intitulé le « Troisième Abécédaire spirituel », du moine franciscain Francisco di Osuna, qui recommandait de prier en répétant une expression spirituelle. Le prenant pour guide, elle fut conduite de la prière discursive à ce qu’elle appelait l’« oraison de quiétude » et même à l’« oraison d’union ». Ces manières de prier se caractérisent par un silence et une immobilité intérieurs de plus en plus profonds. C’est un moyen pour ouvrir le cœur à Dieu dans la prière.   

La « prière de Jésus », qui s’est fait connaître en Occident au XIXe siècle grâce au merveilleux petit livre Les Récits d’un pèlerin russe, dont l’auteur est resté anonyme, s’inscrivait dans la lignée de la tradition de prière de l’Église orthodoxe d’Orient connue sous le nom de « prière du cœur ». Là encore, l’accent est mis sur la répétition d’une expression conduisant au silence intérieur et à la solitude. Cette tradition et celle que John Main a redécouverte pour nous dans les écrits de Jean Cassien se fondent sur les enseignements des Pères du Désert, en particulier d’Évagre le Pontique, qui fut pour l’une et l’autre une source importante d’inspiration.

Dans l’Angleterre du XIVe siècle, c’est le Nuage de l’inconnaissance, dont l’auteur est lui aussi anonyme, qui recommande la même manière de prier. Le but est de « percer le cœur de Dieu d’une ardente flèche d’amour ». Pour cela, nous devons concentrer tout notre amour et notre attention sur un seul mot. Il recommande de choisir un mot d’une seule syllabe comme « Dieu » (God) ou « Amour » (love), qui exprime l’intention de notre cœur. Le mouvement de la « Prière centralisante » de Thomas Keating s’inspire de ce livre. L’auteur du Nuage de l’inconnaissance exprime ce qui est derrière tout l’enseignement de la tradition mystique chrétienne, à savoir la nécessité d’abandonner les pensées en se concentrant sur notre mot : « Fixe-le dans ton esprit afin qu’il y demeure quoi qu’il advienne ». Ou, comme John Main le disait toujours : « Dites seulement votre mot. »

Tous les guides spirituels mentionnés font partie de ce qui est connu comme la tradition mystique de la via negativa, dans laquelle Dieu est inconnaissable et inexprimable par les pouvoirs limités de la raison. Par conséquent, nous devons nous affranchir de la pensée, de toutes les pensées, d’ordre matériel ou spirituel, pour nous ouvrir davantage à Lui et écouter en profondeur la « petite voix silencieuse ». L’accent est mis sur l’Amour, sur la répétition aimante et fidèle de la prière. À notre époque, les différences entre, par exemple, la tradition carmélitaine, la Prière centralisante et la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne sont bien moindres que les correspondances entre nos manières respectives de prier. Nous pouvons puiser notre inspiration à des sources différentes, mais nous sommes tous attachés à remettre les chercheurs spirituels en contact avec à une manière authentique de prier qui conduit au silence et à la conscience de la Présence de Dieu dans notre cœur.

Lettre n°45 - Ne vous inquiétez pas du lendemain, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

Nous avons vu l'importance que la tradition attache au lâcher prise des pensées. L’un des principaux fruits que cela apporte est d’aider à nous maintenir dans le moment présent. En se concentrant sur son « mot », on se détache des pensées qui nous renvoient toujours vers le passé ou vers l’avenir. Observez un moment vos pensées. Ne concernent-elles pas toutes vos soucis, vos espoirs et vos craintes de ce qui s’est passé ou ce qui peut arriver ? On utilise le moment présent uniquement comme un tremplin vers l’avenir ou comme un lieu d’où on regarde vers le passé avec anxiété ou nostalgie. On ne laisse aucune place au moment présent lui-même. Et pourtant, les Écritures nous disent que la nature essentielle de Dieu est « pur être ». Quand Dieu appela Moïse la première fois, il lui dit : « Je suis le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » C’est l’aspect que Dieu prend dans l’histoire humaine. Et quand Moïse demanda une deuxième fois à Dieu son nom, Il répondit : « Je suis ; voilà qui je suis. » Le « nom » de Dieu, sa nature essentielle, est donc « pur être » dans le moment présent. Par conséquent, le moment présent est la « voie étroite » par laquelle nous pouvons entrer dans la Présence du Dieu qui demeure en nous.

Se détacher de ses pensées est donc un élément essentiel de notre pratique. Mais à nouveau, on peut se demander où Jésus nous dit de nous détacher de nos pensées. Une fois de plus l’Évangile de Matthieu nous donne une indication claire : « C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? » Tous nos soucis, pour la plupart, concernent notre survie. Et Jésus dit clairement que la vie est plus que la simple survie. Nous avons besoin de « chercher d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » Au lieu de s'attarder sur ses pensées, on doit se concentrer avec persévérance sur le Divin en répétant notre prière, « maranatha », une des plus anciennes prières chrétiennes. Cette prière est l’ancre qui nous enracine dans la Présence divine.

Cette façon de prier, ce « lâcher prise de soi » demande de la confiance, la confiance que Dieu est aussi là pour nous. Jésus connaît nos difficultés et déclare avec insistance que Dieu prend soin de toute la création, des oiseaux, des lis des champs et même de l’herbe. Il nous encourage à croire avec confiance que Dieu prend donc aussi soin de nous, que nous serons aussi vêtus et nourris, car « votre Père céleste sait que vous en avez besoin ». Tout ce que nous avons à faire, c’est rester concentré sur notre relation à Dieu dans le moment présent : « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même. »  Il nous faut gérer les problèmes qui se posent à chaque instant. Nous serons en mesure de le faire en restant centrés et l’esprit en paix, comme un fruit direct de la « prière continuelle », en répétant sans cesse notre mantra, en nous ancrant constamment dans la Présence de Dieu. Nous trouvons la même recommandation dans l’Écriture : « Priez sans cesse ! » (Th 5, 17) et « Ils doivent prier sans cesse, sans se décourager. » (Lc 18, 1). Jean Cassien souligne aussi : « Vous devez, dis-je, méditer constamment dans votre cœur cette formule. Vous ne devez pas cesser de la répéter, quand vous faites n’importe quel travail, ou rendez un service, ou êtes en voyage. Méditez-la en dormant, en mangeant et en satisfaisant les moindres besoins de la nature. »

Lettre n°46 - L’Attention, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

Prêter une attention soutenue à son mot, telle est l’essence de la méditation. John Main a toujours insisté sur ce point : « Dites simplement votre mot. » Voilà tout ce qui est nécessaire. Mais comme vous le savez bien, l’esprit ne cesse de s’égarer dans des rêveries, de s’inquiéter ou de faire des plans. D’où l’importance de notre mot, cet appui qui nous aide à nous concentrer sur un point.

Une histoire indienne illustre l’utilité des aides à la concentration :

Les éléphants ne sont pas aussi paisibles, sages et bien éduqués qu’on les décrit souvent. S’ils ne sont pas dirigés, ils vont aller n’importe où, renversant tout sur leur passage. En passant près des étals le long des routes, leur trompe espiègle va attraper tout ce qui est à sa portée chaque fois qu’elle le peut : bananes, mangues ou n’importe quel objet de tentation. 

Ceux qui dressent les éléphants, les cornacs, le savent bien et, lorsqu’ils doivent conduire un éléphant dans des rues encombrées lors d’une procession religieuse ou de mariage, ils maîtrisent le comportement de l’éléphant de deux manières. Premièrement, ils l’habillent de manière particulière, avec des décorations et un siège sur le dos, lui permettant ainsi de se sentir important. Ceci encourage l’éléphant à marcher d’un pas prudent et mesuré. Deuxièmement, ils donnent à leur trompe espiègle un bâton à tenir ; l’éléphant le tient fièrement et n’est aucunement tenté d’attraper des morceaux savoureux.

Notre esprit est réellement comme cet éléphant : si, tout comme le cornac, nous disons à notre esprit que nous faisons quelque chose de très important et que nous lui donnons quelque chose à tenir, comme un mantra, nous rendons possible ce qui est apparemment impossible. Si nous acceptons la nature capricieuse de notre esprit et que nous développons des stratégies qui en tiennent compte, plutôt que de nous irriter et de nous mettre en colère, lui aussi ne sera pas si tenté de suivre ses propres penchants et fantaisies, et il sera moins enclin à vagabonder. 

L’attention sur un point et la prière sont inextricablement liées : « L’attention en quête de la prière trouvera la prière, car s’il est quelque chose qui suit la prière c’est l’attention ; il faut donc s’y appliquer. » (Évagre, Chapitres sur la prière 149)

Dans l’Évangile de Marc (13, 33-37), Jésus nous dit : « Soyez sur vos gardes, veillez, car vous ne savez pas quand ce sera le moment. » Nous ne savons à quel point de notre méditation l’Esprit va prendre le relais et nous conduire dans le courant d’amour qui relie le Christ et le Créateur. Mais nous ne serons pas conscients de ses motions si nous sommes toujours pris dans nos propres pensées plutôt que de répéter notre mot de prière avec une confiance aimante et dénuée de toute attente : « Votre Père sait ce dont vous avez besoin avant même que vous le lui demandiez. »

L’amour et la confiance inconditionnelles des enfants et leur merveilleuse capacité à s’absorber complètement dans ce qu’ils font est une attitude que nous devons retrouver. « En vérité, je vous le dis : si vous ne retournez à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. » (Mat 18, 1-4)  Une absorption totale dans notre mot est nécessaire pour nous faire entrer dans la Présence Divine.

Lettre n°47 - L’importance de la préparation, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

On sait d’expérience que méditer n’est pas facile. Mais on rend la méditation encore plus difficile si on espère pouvoir s’arrêter et plonger dans le silence immédiatement après avoir discuté au téléphone, écouté la radio ou regardé la télévision. Cassien insiste sur ce point : « Tout ce qui aura occupé notre pensée avant le temps de la prière reviendra inévitablement quand nous prierons par l’opération de la mémoire. » Il nous faut donc insérer un temps pour retrouver le calme, pour créer une enveloppe de silence extérieur, en particulier avant la méditation du soir. Cassien ajoute : « Il faut donc nous mettre, à l’avance, dans les dispositions où nous désirons être pendant la prière. » Voilà donc l’essentiel : nous devons être un homme ou une femme de prière non seulement dans la période précédant la méditation et au cours de celle-ci, mais durant toute notre vie quotidienne. Cela implique une attitude différente à l’égard de la vie, en simplifiant nos besoins et nos désirs, en d’autres termes en simplifiant notre vie en général, de sorte que rien ne vienne nous distraire et détourner notre attention du Divin.

Hormis ce qui précède, une autre préparation essentielle à une prière silencieuse profonde est la purification intérieure, qui vise à ce que les Pères et Mères du désert appelaient « la pureté du cœur ». Pour Cassien, comme pour son maître Évagre, la pratique spirituelle suppose une grande purification des « pensées mauvaises » ou, comme ils le disent aussi, « le nettoyage des émotions ». Ils désignaient par là la purification des désirs égocentriques, des émotions désordonnées causées par un ego blessé. Évagre conseille à ses disciples de réorienter, éduquer et transfigurer ces désirs par une prise de conscience, afin qu’ils ne soient plus à la merci d’émotions disproportionnées qui troublent leur perception de la réalité et les empêchent de voir le Divin. Thomas Merton explique : « Ce que les pères recherchaient plus que tout, c’était leur vrai moi en Christ. Et pour y parvenir, ils devaient rejeter complètement le faux moi apparent, fabriqué sous la pression sociale du ‘monde’. » La méditation est la clé : elle nous amène à percevoir comment nos blessures intérieures se manifestent dans des besoins compulsifs : l’avidité, l’envie, le désir d’estime, de pouvoir et de contrôle. La méditation est notre meilleure arme, car elle attire l’Esprit Saint, qui « a pitié de notre faiblesse, et bien que nous soyons impurs, vient souvent nous visiter. S’il trouve notre esprit en train de le prier par amour de la vérité, il descend alors en lui et disperse toute l’armée des pensées et des raisonnements qui l’assaille » (Évagre). La prière/méditation conduit donc naturellement à la transformation et à la guérison de l’ego blessé.

L’enseignement des Pères et Mères du désert était profondément ancré dans l’Écriture. Jésus souligne que ce sont nos pensées, nos pensées « mauvaises », qui nous empêchent de vivre dans la Présence de Dieu : « Les pensées perverses... sortent toutes du cœur, voilà ce qui rend l’homme impur. » Il souligne que c’est bien une purification intérieure qui est nécessaire : « Purifie d’abord l’intérieur de la coupe, afin que l’extérieur aussi devienne pur. » En même temps, il nous est dit que si nous persévérons, « on nous ouvrira la porte » (Mt, 7, 8). Nous prendrons conscience de la Présence divine en notre cœur.

Lettre n°48 - Communion ou union, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

Il ne faisait pas l’ombre d’un doute pour les premiers Pères de l’Église que l’union avec le Divin était possible pour tous : 

« Dieu est la vie de tous les êtres libres. Il est le salut de tous, des croyants et des incroyants, des justes ou des injustes, des pieux ou des impies, de ceux qui sont libérés des passions ou de ceux qui en sont les victimes, des moines ou de ceux qui vivent dans le monde, des instruits et des illettrés, des bien-portants et des malades, des jeunes et des vieux. » (Grégoire de Nysse)

La raison de cette affirmation se trouve dans leur théologie. Les philosophes grecs, notamment Platon, ont été les premiers à formuler l’idée que nous avons quelque chose d’essentiel en commun avec le Divin. Ils le nommaient le « nous », pure intelligence intuitive, distincte de l’intelligence rationnelle. L’un des premiers Pères de l’Église, Clément d’Alexandrie, a vu une correspondance entre le concept de nous et l’idée exprimée dans la Genèse que nous sommes créés à « l’image de Dieu ». L’image était, pour lui, comparable au nous. À sa suite, Origène, les Pères cappadociens, Évagre et même plus tard Maître Eckhart, ont tous considéré que cette image de Dieu était la preuve de notre unité originelle et essentielle avec Dieu. Par conséquent, la raison pour laquelle nous pouvons toucher et être touchés par cette réalité ultime et transpersonnelle, c’est qu’il y a quelque chose en nous qui est semblable à cette réalité. Avoir une chose qui ressemble au Divin en nous nous permet de connaître le Divin, conformément à l’idée prédominante à l’époque que « seul le même peut connaître le même ». Notre expérience quotidienne en apporte la confirmation. C’est seulement quand nous avons quelque chose de substantiel en commun avec une autre personne que nous pouvons véritablement entrer en relation avec elle, que nous pouvons être un de mental et d’âme.

Nous trouvons la même conviction dans les paroles de Jésus : « Le Royaume de Dieu est en vous et parmi vous » (Luc 17,21). St Paul dit, dans sa première lettre aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit ? » (1Cor 6,19). La méditation nous aide à vivre cette réalité, cette force vivante, comme le Christ en nous, qui donne de l’énergie, guérit, transforme et conduit à une plus grande prise de conscience, unité et compassion.

La similitude a toujours été acceptée par le christianisme – l’âme comme miroir de Dieu – mais l’identité totale a souvent été contestée. Pourtant, nous lisons dans l’Évangile de Thomas : « Quiconque boit de ma bouche sera semblable à moi ; moi-même, je deviendrai cette personne, et les choses cachées lui seront révélées. » Dans l’Évangile de Jean, nous trouvons la magnifique prière de Jésus sur l’unité : « Afin que tous soient un, comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, puissent-ils être parfaitement un » (Jean 17, 21). De tous temps, les mystiques qui ont vécu cette identité et en ont parlé, ont été considérés avec suspicion. Maître Eckart a parlé de la naissance de la Parole dans l’âme, par quoi il entendait la réalisation de la conscience du Christ en nous, qui est notre lien avec le Divin : « De même, j’ai souvent dit qu’il y a une chose dans l’âme qui est étroitement relié à Dieu, qui est un avec lui et pas seulement uni. » Sainte Thérèse d’Avila a parlé, dans le Château Intérieur, à la septième demeure, du mariage spirituel comme d’un état permanent d’union au-delà du ravissement, une unité totale. 

Cependant, c’est de communion plutôt que d’union que nous parlons dans le christianisme. Elle n’est pas considérée comme une fusion totale, mais « il ne fait pas de doute que l’individu perd tout sens de séparation d’avec l’Un et vit une unité totale, mais cela ne signifie pas que l’individu n’existe plus. De même que chaque élément de la nature est un reflet unique de la Réalité unique, de même chaque être humain est un centre de conscience unique dans la conscience universelle ». (Bede Griffiths, The Marriage of East and West)

Lettre n°49 - Quelles sont les caractéristiques d’un groupe de méditation chrétienne ?, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

La Communauté mondiale pour la méditation chrétienne définit ainsi sa mission :

« Transmettre et soutenir la pratique de la méditation selon l’enseignement de John Main, reçue dans la tradition chrétienne, et dans l’esprit de servir l’unité de tous. »

Quand est-ce qu’un groupe de méditation fait partie de la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne ? La réponse se résume à ceci : lorsque la justification de la prière silencieuse, qui est la partie la plus importante d’une réunion, se fonde sur l’enseignement de John Main, osb et de Laurence Freeman, osb. La réunion hebdomadaire est l’occasion de s’imprégner plus profondément de leur enseignement. Ils nous apportent chaque semaine un nouveau souffle spirituel : la part de vivres dont nous avons besoin pour le voyage.

Un groupe de méditation est différent d’un groupe de prière ordinaire. Bien que la méditation n’exclue pas d’autres formes de prière, elle est, pour les méditants, le fondement de leur vie spirituelle. Par conséquent le groupe de méditation hebdomadaire ne met pas l’accent sur la prière vocale, la prière de demande ou la louange.

Toute personne qui souhaite se joindre à un groupe est la bienvenue. On ne pose jamais de question sur son appartenance religieuse ou spirituelle. Si certains font savoir qu’ils sont enracinés dans une autre discipline, on les invite à entrer et à pratiquer le silence comme ils l’ont appris et en ont l’habitude. Mais l’attention du groupe est toujours focalisée sur l’enseignement de John Main et de Laurence Freeman. Les nouveaux arrivants verront rapidement combien cet enseignement est universel, une source d’inspiration pour toute personne qui avance sur le chemin spirituel.

Certaines personnes désireuses de créer un groupe de méditation peuvent commencer par en attirer quelques autres en leur offrant yoga et méditation, ou tai chi/chi qong et méditation. Ces disciplines sont une excellente préparation physique à la méditation. Mais il est important de souligner que la méditation que nous enseignons est une discipline spirituelle, et pas seulement un moyen de se détendre et de gérer son stress. Il est tout à fait possible de n’utiliser la méditation que pour ses bienfaits sur la santé, comme une technique de relaxation qui modifie le corps et le mental, et d’en rester là. Mais ce serait une occasion ratée ; la méditation a beaucoup plus que des effets physiologiques. C’est une discipline sur la voie de la transformation personnelle, vers la clarté de vision et la pleine conscience.

Laissez- moi vous rappeler la forme adoptée pour un groupe de méditation chrétienne. Une réunion hebdomadaire suit le format suivant :

. Une courte introduction – pas plus de 10 à 15 minutes – comprenant le rappel de la discipline de base ;

. Une indication claire du début et de la fin de la méditation par un coup de gong ; éventuellement un peu de musique douce pour aider les gens à se poser ;

. On lit la prière d’introduction de la Communauté : Père céleste, ouvre nos cœurs à la présence silencieuse de l’Esprit de ton Fils. Conduis-nous dans ce silence mystérieux où ton amour se révèle à tous ceux qui appellent, Maranatha, Viens Seigneur ;

. 25 à 30 minutes de méditation ;

. On lit la prière finale ;

. On termine par un temps pour d’éventuelles questions.

Lettre n°50 - La réunion hebdomadaire, par Kim Nataraja
Kim Nataraja - Année 1

L’espoir de John Main, que l’enseignement serait partagé d’une façon organique au sein de petits groupes d’hommes et de femmes se réunissant régulièrement dans maisons privées, des paroisses ou sur des lieux de travail a été plus que comblé, puisqu’il y a maintenant, en plus des lieux qu’il mentionnait, des groupes se réunissant dans des écoles, des hôpitaux, des maisons de retraite, des centres pour cancéreux et des prisons. À la Business School de l’Université de Georgetown (Washington D.C.), la méditation chrétienne a même été intégrée à un cours de MBA. En fait, il existe actuellement 2257 groupes se réunissant toutes les semaines, dans plus de 53 pays dans le monde.

John Main avait une vision très claire du besoin d’une communauté de foi qui solidifierait l’engagement individuel dans la discipline spirituelle de la méditation : « Au contact d’autres personnes, nous nous éveillons à la vérité profonde de notre être, que nous sommes censés voir, et ainsi, nous apprenons à voyager au-delà de nous-mêmes. C’est pourquoi méditer régulièrement, tous les jours ou toutes les semaines, avec le même groupe ou la même communauté, apporte un soutien solide à notre pèlerinage. Nous ne pouvons demeurer dans l’illusion que nous faisons un pèlerinage isolé lorsque nous sommes en présence d’autres compagnons de route. Et pourtant, cette même présence physique et spirituelle nous renvoie à un engagement personnel plus profond à l’immobilité, au silence et à la fidélité… De même, le groupe ou la communauté met fin à tout faux héroïsme et toute auto-dramatisation. Être en contact avec les faiblesses et les limites ordinaires des autres met nos ressources et notre fidélité en perspective, ce dont nous avons besoin pour que notre vie trouve son équilibre et son harmonie. En présence des autres, nous nous connaissons nous-mêmes. » (The Present Christ)

Les méditants réalisent instinctivement qu’il s’agit d’un voyage difficile à entreprendre seul ; il est tellement plus facile si nous le faisons avec d’autres. Certes, personne ne peut méditer pour nous ; nous méditons en solitude chaque jour, mais en même temps, nous réalisons que nous joindre à d’autres dans un pèlerinage commun peut nous donner le soutien dont nous avons besoin pour poursuivre le voyage.

Le cadre d’un groupe permet aussi aux débutants d’apprendre « comment » méditer. Les nouveaux peuvent s’intégrer à un groupe à tout moment. L’expérience a aussi démontré que lorsqu’un groupe démarre dans un nouvel endroit, des gens qui n’ont jamais médité auparavant vont rejoindre le groupe. De nouveaux groupes amènent de nouvelles personnes à la méditation. 

Par conséquent, les raisons importantes pour lesquelles nous devrions nous réunir dans un groupe de méditation une fois par semaine sont évidentes : le groupe favorise l’établissement d’un lien spirituel et d’un souci mutuel entre ceux qui entreprennent un pèlerinage commun. Commentant dans son livre, The Inner Eye of Love (L’œil intérieur de l’amour), le fait de méditer en groupe, le P. William Johnston S.J. déclare : « Nous pouvons, par exemple, nous asseoir ensemble en méditation silencieuse et sans parole. Dans une telle situation, nous pouvons éprouver non seulement le silence dans nos cœurs, mais aussi le silence du groupe tout entier. Parfois, un tel silence sera presque palpable et il peut unir les gens encore plus profondément que tous les mots. » Ce partage du silence est le cœur de la rencontre du groupe de méditation. La puissance et l’énergie de la méditation en groupe viennent des paroles de Jésus : « Que deux ou trois soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » (Mt 18,20).

Lettre n°51 - L’animateur d’un groupe de méditation chrétienne, par Laurence Freeman
Kim Nataraja - Année 1

Les qualités d’un animateur de groupe :

  • Un engagement personnel dans la méditation, telle qu’elle est enseignée dans la Communauté de méditation chrétienne.
  • Le désir de partager ce don avec d’autres.
  • Un sentiment d’appartenance à la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne, que cet enseignement a créée à travers le monde.

 

Les responsabilités d'un animateur de groupe :

  • Être un repère stable pour la réunion hebdomadaire du groupe. Être là ou prendre des dispositions pour que le groupe soit animé par quelqu’un d’autre. Gérer les aspects pratiques concernant le lieu et le temps de la réunion. Préparer l’enregistrement ou le texte qui sera écouté ou lu, et minuter la méditation.
  • Accueillir avec chaleur les nouveaux venus et leur présenter l’enseignement et les autres membres du groupe. Marquer un intérêt pour leurs questions et leurs progrès.
  • Encourager l’engagement à une pratique biquotidienne de la méditation mais aussi reconnaître qu'il faut du temps pour installer cette discipline.
  • Être la personne à contacter pour la communauté plus large des méditants, au niveau local et mondial.

 

Les difficultés de l’animation d'un groupe :

  • Comprendre que le sens et la force du groupe se trouvent dans la foi et non le nombre de ses membres. Un groupe de 2 ou 3 personnes vaut autant qu’un groupe de 20 ou 30 personnes.
  • Savoir que des personnes peuvent venir au groupe pendant un certain temps puis passer à autre chose. On ne peut pas savoir ce que l'Esprit a pu faire en ces personnes par leur bref passage dans le groupe.
  • Approfondir votre pratique personnelle de la méditation afin d’être mieux présent aux autres.
  • Voir que votre expérience de Dieu s’approfondit en prenant part à la façon dont d’autres viennent à connaître Dieu.

Résumé d’un exposé à Singapour

Lettre n°52 - L’importance des groupes de méditation aujourd’hui, par Laurence Freeman
Kim Nataraja - Année 1

Dans tout projet actif, nous avons généralement besoin d’une équipe pour nous aider grâce aux talents variés de ses membres ; de même, dans l’œuvre de la contemplation, avons-nous besoin d’une communauté pour nous aider à démarrer et à persévérer. La méditation, telle que John Main la connaissait, crée la communauté, parce qu’elle révèle que nous sommes tous reliés les uns aux autres et que nous nous développons de manière interdépendante. Le groupe de méditation illustre cette vérité. Il n’y a rien de nouveau dans le fait que des chrétiens se réunissent pour prier ensemble. C’est un éternel ressourcement. Il est dit de la petite Église de Jérusalem qui s’était constituée après la mort et la résurrection de Jésus, que « la multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme, » ils étaient unis dans une prière continuelle…

Nous pouvons le voir aujourd’hui dans les groupes de méditation. Au cours de ces dernières décennies, une transformation spirituelle du paysage religieux s’est opérée, une révolution silencieuse, une révolution dans le silence. Elle a été menée non par quelques cloîtrés, mais par des hommes et des femmes ordinaires vivant dans le monde, essayant de joindre les deux bouts, travaillant et éduquant leur famille. Ainsi, il ne s’est pas agi d’une découverte universitaire. La pratique de la méditation dans la vie de tant de personnes a suscité une prise de conscience que la dimension contemplative de la prière est ouverte à chacun de nous et est nécessaire à tous, les religieux comme les non-religieux. L’accès n’est pas limité. C’est un privilège de la Grâce donnée par l’Esprit à tous. Mais comme tous les dons de l’Esprit, nous devons faire notre part. La contemplation est un don et comme tous les dons, il doit être accepté. Si nous voulons vivre notre vocation particulière dans la vie quotidienne avec profondeur et sens, nous devons recevoir le don de notre potentiel pour la contemplation de manière active, en prendre soin avec une humble dévotion et une fidélité quotidienne.

Il n’est pas nouveau de dire que le christianisme connaît une phase de transition turbulente entre une mentalité médiévale à une mentalité moderne. Si nous n’écoutions que les médias et les sociologues, nous pourrions même conclure qu’il est en phase terminale. Il est certain que ses structures et ses attitudes passent par un processus de mort, mais dans la vision chrétienne de la mort, il y a une certaine espérance de résurrection. Le groupe de méditation chrétienne est l’un de ces signes positifs et pleins d’espoir d’une vie renouvelée, un signe silencieux qui fait autorité, que l’esprit est plus fort que le chaos et l’échec et apporte une nouvelle harmonie et un nouvel ordre.

La méditation est une pratique universelle qui conduit au-delà des mots, des images et des pensées dans une vacuité pleine de foi et de présence, la pauvreté en esprit, que nous appelons le silence de Dieu. Ce qu’elle a de particulièrement chrétien, c’est la conscience que, par la foi, elle nous introduit directement dans la prière de Jésus lui-même. Cela signifie que la méditation nous amène à la découverte transformatrice de sa présence en nous (« Christ en vous »). Lorsque nous avons part à la conscience humaine de Jésus, qui est simultanément ouvert à chacun d’entre nous et à Dieu, nous commençons à être plus véritablement ouverts les uns aux autres. Nous pouvons créer et faire l’expérience de l’union en développement entre des personnes que nous appelons communauté. À mesure que les fruits de l’Esprit apparaissent – amour, joie, paix, patience, gentillesse, bonté, fidélité, douceur et maîtrise de soi – ainsi en va-t-il de la grâce de reconnaître Jésus dans son moi le plus profond et dans les autres.

(Extrait de « Une perle de grand prix »)