Textes divers et lettres

La foi de Jésus
Yvon R. Théroux

L’Envoi, septembre 2012.

Nous sommes prompts, généralement, à affirmer notre foi en Jésus sans avoir, au préalable, examiné de quelle foi Jésus, en son temps, se proclamait et comment, de la foi reçue et apprise il est passé à la foi vécue. Cela me semble capital, et l’examen de passages du Deuxième Testament lèvera le voile sur une question d’importance dans le contexte de l’Année de la foi, du synode consacré à la Nouvelle Évangélisation et du rappel imminent des cinquante ans de Vatican II.


Foi en soi, en l’humain, en Dieu: un itinéraire


Lors de la tentation de Jésus au désert, avant sa vie publique,  ce dernier puise dans les Écritures de sa tradition juive pour répliquer au tentateur : « L’homme ne vivra pas de pain seul, mais de toute parole qui sort par la bouche de Dieu (Dt 8,3) ». « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu (Dt 6,16). » « Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et à lui seul tu rendras un culte (Dt 6,13). » Cette foi juive de Jésus, reçue dès sa circoncision et sa présentation au Temple (Luc 1, 17-66) se nourrit des références apprises depuis son enfance dans le contexte de son éducation religieuse. À l’âge adulte, son ministère va d’abord s’ancrer en Galilée et en Judée-Samarie pour Jean, et ce, en vue de prêcher l’évangile (La Bonne Nouvelle) de Dieu. Sa mission est claire : révéler Dieu à l’humanité à la suite de nombreux prophètes au sein d’Israël, son peuple (Mt 4, 12-17; Mc 1,14-15; Lc 4, 14-15). Une foi vécue et engagée au service de toute l’humanité. Fonction prophétique de son baptême reçu des mains de Jean-Baptiste au Jourdain (Mt 3, 13-17); Mc 1,9-11; Lc 3, 21-22; Jn 1, 29-34). Ses premiers apôtres répondront sans aucune hésitation oui à son appel de le suivre: geste humain de confiance (fides), inestimable et précurseur d’une éducation à une foi renouvelée sous la gouverne de leur maître (Mt 4, 18-22; Mc 1, 16-20; Lc 5, 1 et ss.). En quittant Capharnaüm, il les instruit de sa missionspécifique : «Aux autres villes aussi il me faut annoncer la bonne nouvelle du royaume de Dieu, parce que c’est pour cela que je fus envoyé. (Lc 4,43).

La résurrection de Lazare est l’occasion du témoignage de la foi de Jésus rendu par Marthe : «Et maintenant je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera. » (Jn 11, 22). Foi incarnée où Jésus pleure la mort de son ami Lazare, frémit en son esprit et se troubla, et frémissant à nouveau en approchant du tombeau (Jn 11, 33-34, 38). Une fois la pierre du tombeau enlevée, Jésus leva les yeux et dit : «Père je te rends grâce de m’avoir écouté. Pour moi, je savais que tu m’écoutes toujours; mais j’ai parlé pour la foule qui se tient à l’entour, pour qu’ils croient que tu m’as envoyé. » (Jn 11, 41-42. ). Sa foi s’exprime par la prière, relation privilégiée avec Dieu. Rien n’est impossible à celui qui a la foi, grosse comme un grain de sénevé (Mt 17,20; Lc 17, 6).


La prière pour soutenir sa foi


« Et le matin à la nuit noire, se levant, il sortit et s’en alla dans un lieu désert, et là il priait (Mt 1,35). Sa foi profonde ajoutait le geste, témoin de ce qu’il vivait : «Et il guérit beaucoup de mal-portants atteints de divers maux (Mc 1, 34). » On peut dès lors saisir que ces maux guéris relevaient tout à la fois du corps, les paralytiques, de l’esprit, les lunatiques, de l’âme, les démoniaques (Mt 4, 24), du cœur, l’homme pécheur (Lc 5, 8). Après le geste accompli – par exemple la  guérison d’un lépreux – « Il se tenait retiré dans les déserts et priant. (Lc, 5, 16) » Jésus, homme d’une grande foi, savait reconnaître celle des autres : « Et Jésus, voyant leur foi… » à l’occasion de la guérison d’un paralytique à Capharnaüm (Mt 9, 1-8; Mc 2, 1-12; Lc 5 17-26). Et les autres constataient ce que sa foi lui permettait de faire : « Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous » (Lc 6, 19). La guérison d’une hémorroïsse (Mt 9, 20-21; Mc 5, 25-34; Lc 8, 43-48) confirme ce que ressent Jésus : …ayant connu en lui-même la force sortie de lui…).  « Or il arriva, en ces jours-là, qu’il s’en alla dans la montagne pour prier, et il passait toute la nuit dans la prière de Dieu. » (Lc 6, 20/Introduction au discours évangélique). Au bord de la mer de Galilée, lors de la première multiplication des pains, Jésus, « prenant les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux au ciel, il dit la bénédiction sur eux et les rompit et les donnait aux disciples pour les présenter à la foule. (Lc 9, 16; Mt 14,36; Mc 6,41; Jn 6, 11).

Après son discours sur les conditions pour le suivre et la venue prochaine du Royaume, donc environ huit jours après, Jésus, ayant pris Pierre, Jacques et Jean son frère pour monter sur la montagne et y prier. Et comme il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement blanc, fulgurant. «  (Transfiguration/ Mt 17, 1-8; Mc 9, 2-8; Lc 9, 28-36).La foi vécue qui transfigure tout l’homme Jésus dans un contact privilégié avec son Père. Car « Tout est possible à celui qui croit. » (Mc 9,23). La prière est parfois irremplaçable. À l’occasion de la guérison d’un enfant épileptique par Jésus, alors que ses disciples avaient échoué à chasser l’esprit muet et sourd, il leur dit : «  Cette espèce ne peut sortir par rien sinon par la prière (Mc 9,29). » Prière nourrissant la foi agissante. Cette même prière adressée au maître pour envoyer des ouvriers à sa moisson (Mt 10, 9; Lc 10, 2), trop peu nombreux pour la surabondance de cette dernière. Et, à la fin de sa vie, alors que « son âme est triste – Jésus fut troublé en son esprit (Jn 13,21) - …il priait pour que, s’il est possible, l’heure passât loin de lui. (…) Abba, Père,…non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Mc 14, 34-36). Foi éprouvée.


L’agonie à Gethsémani nous le montre priant seul en ce moment si angoissant. Seul, car ses apôtres, profondément endormis, ne purent veiller avec lui. Sur la croix, à la neuvième heure, Jésus clama : «  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » Mt 27,46; Mc 15, 34). Cri d’une souffrance extrême. Mais l’aveu final de sa foi vécue jusqu’au bout est contenu dans cette dernière et ultime prière : «  Père,  entre tes mains je remets mon esprit, et il expira ». (Lc 23, 46).


Sa foi le faisait accéder à une compréhension venant aussi du cœur

L‘épisode des épis arrachés un jour de sabbat –ce qui allait contre la loi selon les Pharisiens -  permet à Jésus de puiser dans l’expérience de leur ancêtre commun, le roi David, pour ensuite affirmer : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat; en sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat » (Mc 2, 27-28). Guérir un jour de sabbat était-il condamnable?  Jésus en conclura  qu’«… il est permis de faire une bonne action le sabbat » (Mt 12, 12). Cette grande liberté intérieure a comme point d’appui une foi vécue tout aussi puissante, inébranlable, et déterminée à réformer sa tradition religieuse devenue, sous divers angles, inhumaine.


            Dans le texte des béatitudes (Mt 5, 3-12; Lc 6, 20b-26) Jésus propose une nouvelle charte des comportements humains pour connaître le bonheur par la solidarité, le partage et le souci des autres. Des affirmations audacieuses d’un esprit qui rejoint le cœur de l’humanité. Si ses disciples sont le « sel de la terre » (Mt 5, 13; Mc 9, 50; Lc 14, 34-35),  « la lumière du monde » (Mt 14-16; Mc 4, 21; Lc 11, 53), ils doivent témoigner, tout comme lui,d’une même foi. Jésus incite au pardon et à la réconciliation (Mt 5, 23-24), il se prononce contre la vengeance (Mt 5, 38-42; Lc 6, 29-30) et osera même renverser l’ordre établi des lois : «Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent… » (Mt 5, 44; Lc 6, 27-28). Un cri du cœur en faveur de la miséricorde. Le même que le prophète Osée (6,6) : «Je désire la miséricorde et non le sacrifice. » Voulant changer les mentalités, Jésus voudrait que désormais l’aumône soit faite en secret (Mt 6, 1-4), ainsi que la prière adressée à son Père (Mt 6, 5-8) et du même ordre,  l’esprit du jeûne (Mt 6, 16-18). Éviter de juger autrui (Mt 7, 1-5; Mc 4, 24; Lc 6, 37-42) et lui faire ce qu’on veut qu’il nous fasse – règle d’or de l’éthique planétaire (Hans Küng(1)) -.  La foi vécue de Jésus convie tous ses disciples de tous les temps à ne pas seulement dire, mais agir (Mt 7, 21-23; Lc 6, 46) et à toujours construire sur le roc (Mt 7, 24-27; Lc 6, 47-49).


 Jésus s’exprime dans un abandon total au Dieu de sa foi, le Père céleste

La foi, ce saut dans l’inconnu, devrait nous libérer des soucis temporels (Lc 12, 22-31), mais encore faut-il choisir le Maître à servir (Dieu ou l’Argent)  ! Dans le texte de Jean sur la Samaritaine (Jn 4, 1-42) est évoquée cette rencontre empreinte d’une confiance mutuelle et de la recherche d’un amour vrai de la part de cette femme. Ici, on repère la foi vécue de Jésus dans des attitudes profondément humaines et ultimement spirituelles. À ses apôtres qui se soucient de le faire manger, Jésus rétorque : «Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de parfaire son œuvre » (Jn 4, 34). Insouciance temporelle au profit de l’engagement de sa foi au service des Samaritains où il demeurera deux jours car ces derniers l’ont reconnu comme Sauveur du Monde. Ainsi en fut-il du centurion de Capharnaüm (Mt 8, 5-13; Lc 7, 1-10; Jn 4, 46-54) étranger à un double titre : Romain, donc ennemi d’Israël et païen, donc sans lien avec la tradition religieuse juive. Jésus indique clairement quelle foi est nécessaire pour transformer le monde, et celle du centurion, admirable, lui fera avouer : « En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé pareille foi en Israël. » (Mt 8,10; Lc 7, 9). Entièrement confiant dans les œuvres de son Père, Jésus dormait sur le coussin à la proue de la barque alors qu’une grande agitation survint dans la mer (Mt 8, 23-27; Mc 4, 36-41; Lc 8, 23-25). Sa foi est confrontée au peu de foi des disciples alors présents dans la même barque. Son geste les interpelle et ils s’interrogent sur sa véritable identité.


            Lors de la guérison d’un handicapé à la piscine de Bezatha, miracle intervenu un jour de sabbat, et fortement reproché par ses coreligionnaires juifs, Jésus leur répondit : «Mon Père travaille jusqu’à maintenant, moi aussi je travaille. » « C’est pourquoi donc, les Juifs cherchaient plus encore à le tuer, parce que, non seulement il rompait le sabbat, mais il disait Dieu son Père, se faisant égal à Dieu (Jn 5, 17-18). » Et pourtant, Jésus ne cherche pas sa volonté mais celle de celui qui l’a envoyé (Jn 5, 30). Cette maturité dans la foi d’adulte fait en sorte que Jésus s’identifie fortement à celui qui l’a envoyé : « …c’est mon Père qui me glorifie, que vous dites qu’il est votre Dieu; et vous ne l’avez pas connu. Mais moi je le connais… (Jn 8, 54b-55). »


Conclusion

Une vie de foi, de l’enfance à la mort, Jésus assume entièrement « sa » mission spirituelle. Transcendant « sa » tradition religieuse. Et pour paraphraser Paul (Gal 2, 20), je dirais, en mettant dans la bouche de Jésus, la parole suivante : » Mais ce n’est plus moi qui vis, mais Dieu mon Père qui vit en moi. » (Jésus).
                                                                      

KÜNG, Hans, Projet d’éthique planétaire. La paix mondiale par la paix entre les religions, Paris, Éd. Du Seuil, 1991

Le couple comme nouveau lieu spirituel (Recension)
Yvon R. Théroux

Bergeron, Richard, Le couple comme nouveau lieu spirituel, Montréal, Novalis, 2012. 127 p.

Un petit ouvrage qui contribue à mettre en évidence dans notre société séculière et pluraliste une réalité incontournable : des couples qui peuvent, en soi, constituer un lieu de fécondité aussi de nature spirituelle. Une réflexion articulée faisant appel à l’histoire, à la sociologie et à sa propre expérience conjugale. L’auteur a traversé les transformations historiques québécoises de l’avant Révolution tranquille jusqu’à aujourd’hui. Un regard pragmatique, critique et lucide sur l’évolution de notre société. Une analyse affranchie de toute nostalgie, de l’amertume et des idéologies par trop souvent embarrassantes. Il tente de donner un nouvel équilibre entre toutes les options existentielles inscrites dans l’exercice multiforme du célibat ou de la vie matrimoniale. Dès l’introduction, il campe son hypothèse de réflexion et de travail en dehors des lieux communs : « …c’est comme tel, en lui-même, et non à cause de considérations extérieures, que le couple est un lieu spirituel (…) en raison même de sa dynamique interne, porteur d’un potentiel spirituel insoupçonné».  Je vais examiner les six chapitres sans négliger de revenir sur sa conclusion générale à la toute fin.

1. En quête d’une spiritualité conjugale. Les perceptions de la femme, à travers l’histoire autant profane que religieuse de l’humanité, a configuré des images outrancières, malveillantes, controversées. Bref une misogynie fondée sur la peur irrationnelle, l’ignorance innommable et qui sera corrigée progressivement vers le XIXe siècle, soit neuf siècles après l’établissement du sacrement chrétien du mariage autour de l’an mil. Il sera question d’une spiritualité familiale depuis la première moitié du XXe siècle mais toujours pas d’une « spiritualité fabriquée pour les couples et par les couples (p. 20). » Au niveau des études systématiques contemporaines des XXe et XXIe siècles sur une spiritualité conjugale, rien de très probant. D’où la contribution originale et très dense de cet ouvrage : poser des jalons clairs d’un questionnement rigoureux sur le couple comme un lieu spirituel. Mais que faut-il entendre par « couple spirituel »?

2. Vous avez dit « couple spirituel »? Quelle évolution du couple dans l’Histoire de l’humanité! La notion de couple moderne apparu en Occident vers la fin du XVIIIe aura surmonté les obstacles du mariage arrangé (ou de raison) pour aboutir à « une union libre et consensuelle fondée sur l’amour (p. 26) ». Premier acquis d’importance qui engendrera le deuxième, à savoir  une intimité du couple inexistante auparavant. Finalement, et seulement au XIXe siècle, émergera le troisième acquis de l’amour parental, « des droits des enfants face à leurs parents et à la société (p.27) ». Il y a une interrelation entre le 4e et 5e acquis : un détachement du couple traditionnel enraciné dans une culture chrétienne et cléricale au profit d’un environnement séculier et pluraliste  qui fera émerger des modalités diverses de la vie conjugale sous la forme tant hétérosexuelle qu’homosexuelle. Dans l’hypothèse retenue par l’auteur il entend par couple « l’association intime entre deux personnes, fondée sur l’amour réciproque et sur le consentement mutuel et impliquant engagement, durée et vie commune (p. 28) ». Puis il s’attarde au qualificatif spirituel avec rigueur et précision, s’appuyant sur des études sérieuses, pour en dessiner le contour exigeant. Il renchérit en précisant le lieu spirituel tout en l’affectant au couple mais dans la perspective d’un lieu d’énergie spirituelle. Il témoignera alors de sa propre conversion au couple, ce qui fut une aventure exigeante de vérité sur soi.

1. Ma conversion au couple. Un témoignage vibrant des différentes étapes de sa vie jusqu’à l’aboutissement de cette convocation « à devenir un sujet spirituel sous mode séculier (p.43) ». Il comprendra tout au cours de ses quinze dernières années la portée véridique de cette phrase du philosophe Alain : «Finalement c’est le couple qui sauvera l’esprit  (p.44) ». Le couple qui doit se construire un cadre de vie, s’appréhender comme école de vie et finalement comme lieu spirituel. Si le difficile est la vie, alors le couple est, entre autre, ce difficile car « faire couple, c’est s’engager dans une vie où les dons et les dépassements se multiplient en réponse aux appels de l’amour (p. 55) ». En ce XXIe siècle, bien entamé, en quoi et comment le couple peut-il témoigner être un lieu spirituel inédit et novateur?

2. Le couple comme type spirituel. Bergeron propose deux idées majeures : « que la démarche de couple est un itinéraire spirituel visant l’accomplissement des conjoints; deuxièmement, que l’amour, qui est le fondement du couple, est le principe d’unification de l’être et de la vie (p. 59) ». Pour devenir soi-même, il faut expérimenter « sa » seconde naissance. La première fut douloureuse pour  le couple parental, et particulièrement au niveau de la délivrance pour la mère. La seconde ne peut que venir de soi avec toutes les douleurs de cet enfantement obligé pour devenir adulte et s’accomplir en plénitude (Maurice Zundel développe bien cette idée centrale de cette seconde naissance, YRT). S’affranchir des enregistrements parentaux, se connaître, et naître dans son monde – aujourd’hui séculier et pluraliste- est un défi majeur et exaltant. Il en va de l’avènement du couple lui-même qui devra, au préalable transcender le modèle fusionnel, juxtaposé ou superposé pour aboutir au modèle dialogal. Le seul « où les conjoints sont posés dans leur autonomie, leur identité et leur différence, et où la pleine égalité entre eux est jalousement respectée (p. 66). Mais comment conjuguer le masculin et le féminin dans une perspective, non d’opposition, mais de complémentarité mutuellement enrichissante? Il faut référer à la dimension trine de l’amour conjugal, lieu du dynamisme spirituel : éros, philia et agapè sont les composantes associatives qui, toutes trois, « touchent au corps, à l’âme, à la psyché, ainsi que la dimension transcendante de l’être aimé (p. 72) ». L’auteur exprime avec force et nuances cette conjonction dans l’interaction conjugale à laquelle nul couple n’échappe.

3. Pour une spiritualité conjugale séculière. Un chapitre sommet qui affirme sans détour l’inexistence d’une spiritualité conjugale et qui doit, malgré tout, advenir à partir des contributions actuelles de la réflexion philosophique et psychologique. Six piliers sont incontournables pour l’émergence d’une spiritualité conjugale séculière : 1) L’attachement déjà prescrit en Genèse : « L’homme quittera…pour s’attacher à sa femme…dans le but de former un Nous, un couple ». La philosophie présente cet attachement puisque « l’amour pose l’absolu au sein du relatif, la transcendance au cœur de l’immanence (p. 84) ». Un attachement dans un horizon de finitude mais où les valeurs partagées élèvent le couple et préparent à tous les détachements obligés pour son plein accomplissement. 2) Le partage dans une réciprocité complémentaire, où le couple s’avère aussi à l’aise à donner qu’à recevoir de l’essentiel de tous les éléments qui constituent leur vie à la fois individuelle et commune. Y compris les valeurs, les convictions humaines, parfois même religieuses, de chaque membre de ce même couple. Le partage de la parole – le sain dialogue- irrigue continuellement cette vie féconde d’un couple spirituel. 3) La fidélité : « ou la disposition stable à être présent à l’amour de l’être aimé (p. 90) ».  En se référant  au Petit traité des grandes vertus d’André Comte-Sponville (p. 91-92), l’auteur fait comprendre aisément qu’amour et durée sont le ciment unificateur. 4) Le plaisir : « si aimer, c’est trouver sa joie dans l’autre et par l’autre et avec l’autre, il en découle que le plaisir est constitutif du lien conjugal et de la spiritualité du couple…et un plaisir sans culpabilité (p. 93) ». Ça fait partie des grandes valeurs philosophiques : le Bon, le Bien, le Beau et le Vrai. Bref, prendre plaisir à vivre ensemble. C’est aussi la trame festive de la vie du couple et de sa spiritualité. L’auteur aurait eu avantage à consulter cette notion-clé développée dans la philosophie hindoue, nommément, et dans le bouddhisme tantrique. Un éclairage oriental remarquable. Dans ce contexte, il cite adéquatement André Comte-Sponville : «Quand le plaisir n’est plus au rendez-vous, le couple est en danger (p. 94) ». 5) La pureté. Éviter les excès contraires que sont la sexualité refrénée et celle tout aussi néfaste parce que débridée et hors de la  maîtrise de soi. Bref la pureté va l’encontre de la chosification de l’amour et de la sexualité et protège contre les instincts animaux les plus morbides. Elle concerne toutes les fibres de l’être aimé ou à aimer : corps, cœur, tête âme. 6) Ouverture au monde. Si les amoureux sont seuls au monde, à tout le mois dans la phase fusionnelle des débuts, il faut qu’il s’ouvre à deux impératifs : a) à savoir l’enracinement dans la culture de son temps en relevant les enjeux et défis qui se présentent; c’est là une incarnation réelle de la spiritualité conjugale; b) au nom des valeurs partagées en couple, les conjoints doivent parfois aller à contre-courant de tout ce qui va contre l’épanouissement sain, contre les dérives réductrices, mortifères au nom des modes passagères et des vagues populaires. Un Nous authentique, debout, au sein de la famille et de la société tout entière. La référence ouverte et reformulée de l’héritage religieux québécois pourrait-il aider au couple spirituel à s’élever au plus haut niveau de son accomplissement?

4. Lecture chrétienne du couple. Se fondant sur les Écritures juive et chrétienne, l’auteur réinterprète pour le couple de maintenant une possibilité de compréhension d’une spiritualité conjugale assumée. Choisissant Maître Jésus1 comme guide intérieur, les conjoints d’un couple rejoignent toute la dynamique de la noce, de l’accueil inconditionnel de l’époux et de l’épouse. Ensemble ils peuvent vivre intensément l’Hymne à l’amour de la Première Lettre de Paul aux Corinthiens (chapitre 13, versets 1-13). Pour certaines générations, ce chapitre réhabilitera peut-être une vision chrétienne positive et constructive de l’expérience amoureuse. Pour les générations montantes, je fais le pari de découvertes surprenantes, étonnantes et stimulantes. Sécularité et spiritualité réussiraient ici un mariage évocateur et inspirant.

5. Conclusion. Bergeron reprend ici le fil conducteur de toute sa réflexion dans une perspective personnaliste, riche et enthousiasmante. Il n’épargne aucun effort pour écarter tout ce qui ne correspond pas à un amour vrai et authentique de deux individus qui veulent engager, selon diverses modalités, leur destinée commune en se respectant dans leur spécificité propre et le partage d’une complémentarité fécondante des richesses de leur être devenu un Nous. Un écrit saisissant sur un thème universel intemporel. Un petit ouvrage dense mais clair et approprié au service de toutes celles et ceux qui veulent grandir comme couple sans nier la valeur spirituelle de leur aventure profondément humaine et humanisante.

Je recommande, personnellement, un autre ouvrage de Richard Bergeron : La vie à tout prix! En quête d’un art de vivre intégral, Montréal, Médiaspaul, 2006.

Jésus est-il ressuscité? Et nous? (Recension)
Yvon R. Théroux

Mainville, Odette et André Myre, Jésus est-il ressuscité? Et nous?, Montréal, Fides, 2011. 69 p.
                                                                       
Comment parler de la résurrection en 2012? Toutes sortes d’images circulent dans l’imaginaire populaire concernant la résurrection. Celle de Jésus aurait eu comme références des récits précurseurs : la résurrection de Lazare, de la fille de Jaïre, du fils de la veuve de Naïm. Une sorte de retour imprévisible à la vie, la magie d’un état physique altéré. Nous sommes toutes et tous curieux et affamé(e)s de « miracles » qui pourraient nous conforter dans une adhésion de foi où toute certitude nous échappe, où tout report à une époque si lointaine nous rend suspicieux, nous plonge dans le doute. Mais à chaque année le calendrier liturgique chrétien fête la résurrection sans qu’on décape les sens superposés à travers les âges pour atteindre l’essentiel de ce qui nourrit véritablement la résurrection dans sa signification ultime. Un concept, la résurrection?


Peut-être? Car après plus de deux mille ans d’histoire, la résurrection ne demeure-t-elle pas l’élan vital qui aurait dû changer la face du monde? Vue trop fréquemment comme un phénomène extérieur, la résurrection aurait-elle perdu sa saveur des origines? À mettre au compte d’une réalité concrète et matérielle ou d’un « mystère impénétrable » dont la réponse satisfaisante n’arrivera que dans un futur indéterminé. Une part de l’humanité adhère à la réincarnation. Une autre part affirme croire que Jésus est ressuscité. Mais quel est le contenu de cette affirmation? Et notre espérance de ressusciter, comme Jésus nous  l’a promis, s’enracine dans quel terreau de notre foi vécue? Les auteurs, exégètes, nous proposent une compréhension renouvelée, audacieuse et inspirante. Se référant au vocabulaire latin et grec, le mot résurrection indique un réveil, un relèvement et non littéralement un passage physique de Jésus de la mort à la vie. Comme Odette Mainville l’affirme : «  En fait, les premiers chrétiens ont puisé à la simplicité du langage quotidien les mots les plus susceptibles d’exprimer leur certitude, à savoir : Jésus est vivant et il exerce un pouvoir affranchi de toute limite cosmique » (p.16). Quelles que soient les postures existentielles contemporaines concernant la question Jésus est-il ressuscité? le commun dénominateur que se partagent les diverses factions (pour ou contre) se formule comme suit : aucune démonstration scientifique n’est et ne sera disponible à jamais! La crédibilité des témoins est fortement ébranlée, et ce, jusqu’au procès de Jésus.


Mais qu’est-ce qui va transformer radicalement, et en peu de temps, la perspective des principaux témoins en hérauts du message de Jésus. Une expérience dense au plan de l’intériorité qui nous permet d’ « espérer rencontrer le Christ toujours vivant au-delà de notre mort » (p. 22). Une clé de compréhension réside dans le texte de Paul en  1 Corinthiens 15 : 35-58. Les témoins prennent le relais pour continuer la mission messianique de Jésus. Dieu a relevé le crucifié Jésus qui s’est manifesté à nous…en Galilée.  L’effet d’une rencontre qui fait partie d’une démarche spirituelle profonde et convaincue. Jésus règne, partageant ici un attribut jusque-là exclusif au Dieu de Jésus le Messie. Par la suite, André Myre y va de sa réflexion. Son souci : exprimer dans des mots compréhensibles pour les humains de notre temps des expériences intemporelles qui relèvent de la foi.


Les humains, depuis la nuit des temps, sont interpellés par une « voix » qu’on pourrait qualifier d’innommable Il faut alors bâtir des ponts entre le passé et le présent autour, entre autre, de l’événement résurrection. L’architecte de ces travaux est la « Voix millénaire elle-même » (p. 37). Le travail de reconstruction de notre « résurrection » - qui aura au préalable bien saisi les significations des anciens dans une culture autre mais disparue – peut s’appuyer sur la lettre de Paul aux Romains 10,9 : « Si ta bouche reconnaît que Jésus est seigneur, et si le fonds de toi a confiance que Dieu l’a relevé de chez les morts, tu seras libéré » (p. 45).. La foi qui permet de décider de vivre à sa suite, car Dieu fut entièrement satisfait de Jésus et devrait l’être de moi aussi dans un présent qui n’est plus le temps de Jésus mais où je dois incarner en moi et par moi ce qu’il fut en écoutant la Voix encore aujourd’hui, « Fais confiance, vis comme lui et ça va bien aller. » (A. Myre, p. 46). Les références à la source Q et les explications avancées sont fort éclairantes. Pas de rhétorique, ni de spéculation. « Fais ce que je dis » (Q 6,46) devrait suffire…et « comme Jésus travailler au bonheur des pauvres et ne pas craindre de se faire tabasser par les défenseurs du système. Vivre droit, à manifester la tendresse de Dieu (Q 6, 36) p. 48.


Ce n’est donc pas une adhésion intellectuelle à un concept de résurrection qui sauve et libère, ni même les jasettes autour de la seigneurie de Jésus. Que ta volonté soit faite sur la terre…en comprenant que cette Voix – celle-là même qui a parlé à tous les prophètes et prophétesses, à tous les justes, femmes et hommes de tous les lieux et de tous les temps –s’adresse aussi à moi qui ai le fardeau de la preuve de démontrer en quoi je suis réellement ressuscité(e)!


Un petit ouvrage à lire, à méditer, et qui ouvre sur l’action solidaire de chrétiennes et de chrétiens qui veulent vivre leur foi dans le monde de maintenant, sans plus. Levain dans la pâte.

Suivre Jésus aujourd’hui (Recension)
Yvon R. Théroux

Nolan, Albert, Suivre Jésus aujourd’hui, traduit de l’anglais par Paul-André Giguère, Montréal/Paris, Novalis/Cerf, 2009, 256 p.


Un ouvrage en quatre parties qui fait suite au premier, Jésus avant le christianisme, tout aussi inspirant et éclairant. Il peut être déroutant pour certains lecteurs de commencer par la première partie consacrée aux signes de notre temps.L’auteur a voulu lui-même emprunter la manière de faire de Jésus : à savoir une lecture des signes de son temps avant de s’engager tout entier dans une mission risquée mais exaltante : révéler son Père (Abba) à l’humanité. Alors il est possible de débuter par les parties 2, 3 et 4 pour ensuite revenir à la première. La compréhension des signes denotre temps pourra, en certains cas, être facilitée.


J’ai personnellement souvent soutenu qu’avant même de croire en Jésus, il fallait examiner la foi de Jésus, ses fondements, ses parcours, ses intuitions, ses expressions audacieuses. Nolan nous présente l’homme Jésus à la partie deux. Il s’agit de la spiritualité de Jésus, prophète et mystique. Prophète, car il parle au nom de Dieu, il s’en fait le hérault et l’interprète. Dans le contexte d’une intimité peu ordinaire, issue de sa liberté intérieure. Mystique, car Jésus s’élève au-dessus de la religion- institution pour en extraire l’essentiel construit sur le principe fondamental d’un amour incarné, engagé, passionné des humains quelle que soit leur condition.


La conséquence immédiate de cette meilleure connaissance de Jésus appelle à une transformation personnelle dès maintenant, à la lumière du silence et de la solitude. Dans cette troisième partie l’enfant est l’illustre exemple privilégié par Jésus : car il manifeste l’émerveillement et l’innocence, la curiosité ouverte et la joie de connaître. Un abandon dans la confiance entière et totale. En quelque sorte faire un avec l’entourage, l’environnement, l’univers, les autres et le « Tout Autre ».


La partie quatre en est une démonstration signifiante. Comment faire un avec l’Auteur de tout ce qui existe, ouvrage de ses mains (Psaume 8)? La réponse appartient à la liberté intérieure cultivée, assumée, mise de l’avant dans ses gestes et attitudes. Cela permet donc de décrypter et de déchiffrer les signes de notre temps.


Et c’est l’enjeu de la première partie, où chaque personne est conviée à lire ces signes et à agir en conséquence, pour ouvrir l’avenir, semer la vie, assurer la pérennité aux générations montantes.


Je recommande cet ouvrage aux personnes dans le doute, aux chercheurs de vérité, aux porteurs de la foi trop sûrs d’eux-mêmes, aux personnes qui doutent du personnage Jésus pour ce qu’ils en ont entendu dire en un autre temps, dans une autre culture, sans les connaissances d’aujourd’hui. Mes amis agnostiques et athées y découvriront une source fraîche. Mes amis croyants auront l’occasion de reformuler leur foi pour l’aujourd’hui de Dieu.